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Chapitre 12 – Arrêtez de
faire la tête !
— Vè tché
coulova ?
Dis-je,
en chinois, à mon petit ourson qui vient me rendre visite dans notre maison
toute propre. Il me regarde, l’œil brillant d’intelligence. Avec un éclatant
sourire silencieux. Il m’écoute lui parler dans la langue de sa maman. Ca l’épate !
Mais il ne veut pas le laisser paraître.
Je veux,
par ces quelques mots, lui faire comprendre que je renie pas du tout sa part de
culture chinoise, et que j’espère que plus tard, nous pourrons renouer le
dialogue, entre sa maman et moi. C’est un acte symbolique, pour qu’il sache que
les ponts qui semblent rompus ne le sont peut-être pas irrémédiablement.
Mais,
c’est raté. Il ne répond pas. Il ne joue pas le jeu. C’est bien normal. Pour
lui, il n’a rien vu d’autre qu’un fossé infranchissable entre maman et papa. Un
fossé inexplicable ? Je ne pense pas. Je me dis qu’il a une explication en
lui, et que c’est cela, entre autres, qui fait de lui un petit garçon qui
sourit, étincelant, à son papa. Il me confirmera plus tard, en dessinant papa en
gestation, comme je l'ai dit au début de ce récit, qu'il a cette explication,
dont je ne disposais pas moi-même.
Petit
Jimmy a peur de Darlington, le gros chien, qui l’accueille en sautant de joie.
Eh oui, ça fait du mouvement ! Pour lui, c’est un peu un monstre. Alors,
j’explique à mon petit garçon que tout ce que veut ce chien, c’est faire des
bisous, avoir des caresses, et jouer à la ba-balle. Et je le lui montre.
Mon Jimmy
est un peu intimidé, dans cette grande maison qu'il a laissée il y a déjà deux
mois, et dans laquelle il trouve une inconnue qui s'appelle Laura.
Laura
aussi, est un peu coincée. Elle n’a jamais eu d’atomes crochus avec l’idée
d’avoir des enfants, parce que, comme moi, sa propre enfance lui fait du mal.
Mais, Pour Jimmy, dont elle connaît toute l’histoire si difficile, elle fait un
pas, puis deux.
Je ne
veux surtout pas imposer Jimmy à Laura. On m’a imposé des enfants, je sais ce
que cela fait ! Je garde le secret et précieux espoir qu’ils finissent par
s’apprivoiser.
Jimmy
joue dans la maison. Avec le chat de Laura. Il ne sait pas qu’il ne faut pas
frapper un chat. C’est dangereux. Et le chat ne le mérite pas.
Laura le
lui explique, gentiment, doucement :
— Tu
aimerais qu’on te frappe ?
— Non,
dit mon petit Jimmy.
— Eh
bien, le chat non plus, dit Laura en souriant.
Jimmy comprend. Il caresse le chat. Ca
ronronne dans la maison.
* *
*
Mei me
téléphone. Des mois après. Nous n’avons pas encore renoué. Mais elle me raconte
une histoire. Quelque chose qui t’es arrivé, petit ourson.
Tu n’as
pas loin de cinq ans, tu viens d’arriver à Paris, où tu as emménagé avec maman,
qui a trouvé du travail dans la capitale. Son rêve ! Habiter en ville,
habiter Paris ! Pour pouvoir faire les boutiques, manger chinois avec des Chinois !
— Tu sais
ce qu’il a fait, dans le bus, à Paris, Jimmy ?
— Non,
réponds-je.
— On
était assis, il a regardé les gens pendant un petit moment, et puis, il s'est
levé, et il a crié : « Vous faites tous la tête ! Pourquoi vous faites
ça ? Mais enfin, arrêtez de faire la tête ! Vous avez pas besoin de
faire la tête comme ça, ça va pas, non ! » Et les gens se sont mis à
rire dans le bus.
Et moi
aussi, dans mon téléphone. Premier vrai rire avec Mei, depuis bien longtemps.
Et il éclate autour de toi. C’est toi qui nous fais rire ! Je reconnais
là, dans cet acte de révolte devant la tristesse du monde, un gène qui
m’appartient… Quelque chose que j’aurais tellement envie de faire moi-même, et
en plus, le culot pour y arriver. L’idéalisme. Allez, va, ne te cache pas
derrière les jupes de maman, Jimmy, je te vois, tu sais, et tu es vraiment le
fils de ton papa !
* *
*
Lettre de Laura à Jimmy :
J'ai fait ta connaissance petit ourson, par
une photo. Dans tes yeux je ressentais une certaine tristesse qui me mettait un
peu mal à l'aise. Pourtant ton papa était dithyrambique à ton sujet, et il
l'est toujours !
Je sentais sa fierté, son amour pour toi très
fort.
La première fois que je t'ai vu,
c'était un soir, ton papa t'avait amené à la maison. Tu étais grognon car
fatigué et tu avais peur du chien. Un très gentil chien, mais impressionnant
pour toi qui étais tout petit. Tu te cachais dans les jambes de ton papa.
Le lendemain matin, tu es venu me dire bonjour, ton papa te tenait la main.
Mais il a fait une petite erreur, il t'a dit de me dire bonjour en utilisant
mon surnom. Celui qu'il me donne lui. Et j'avoue que je l'ai mal pris parce que
je ne voulais pas que tu l’utilises. Ni toi ni personne d'ailleurs, c'était un
surnom affectueux, c'est vrai que c'est un mot commun mais pour moi il veut
dire la même chose que « mon amour » ou « ma chérie » et
assurément il n'a pas sa place dans la bouche de quelqu'un d'autre.
Et puis déjà que moi je n'étais pas à
l'aise parce que tu sais les enfants c'est pas vraiment mon truc. Je ne voyais
que les mauvais côtés, l'exigence, la patience que cela demande et surtout le
chamboulement. Un enfant c'est un grand bouleversement surtout quand il est
petit comme tu l'étais. C'est aux adultes d'adapter leur mode de vie et non à
l'enfant de le faire.
C'était pour moi un peu difficile à vivre.
Avec ton papa, nous avions passé des moments très durs et nous retrouvions tout
juste un semblant de sérénité. Nous commencions aussi notre vie commune. Même
si nous étions déjà tous les deux au château, ce n'était pas pareil. Il nous
fallait aussi nous construire.
Alors te voir là, si perturbé par tout ce que
tu vivais, c'était comme me renvoyer un miroir. Moi, je n'ai pas tellement reçu
d'amour de mon papa, j'en ai souffert et c'est sans doute pourquoi les enfants
c'est difficile pour moi.
Il allait falloir que tous les deux nous apprenions à nous apprivoiser, à nous
connaître et enfin à nous apprécier.
Après ce démarrage, raté, il faut bien
le dire,tu es revenu mais cette fois avec tes deux frères. C'était plus facile
pour moi, tu étais plus avec tes frères. Je sentais ton papa plus détendu
aussi, car tu sais petit ourson, ton papa, il veut être un papa parfait. Oui,
la perfection n'existe pas mais il y tend tant qu'il le peut. Lorsque vous êtes là, sa préoccupation première est de vous
donner le maximum, à chacun, et il le fait même si cela le laisse lessivé.
Lessivé mais heureux.
Il avait peur que tu sois un poids pour moi,
il ne voulait pas t'imposer. J'appréciais son tact et je comprenais pourquoi il
agissait ainsi mais lorsque je faisais quelque chose avec toi c'était parce que
j'en avais envie.
J'ai le souvenir de ta petite voiture sur la
table. C'était un autre jour, un soir où ton papa était occupé ailleurs.
J'étais assise à la table de la cuisine, tu étais debout. A côté J'ai poussé ta
petite voiture vers toi, doucement. Tu m'as regardée, surpris, te demandant
sans doute si elle me gênait. Je t'ai souri alors tu l'as repoussée doucement
vers moi. Et voilà, c'était parti
pour quelques bonnes rigolades à jouer avec la voiture.
Je me rappelle de ton papa ému de nous
entendre rire, qui était venu voir pourquoi tu rigolais si fort et de si bon
cœur.
Le soir nous en avons discuté, il était
touché et me remerciait. J'avais trouvé ce remerciement déplacé parce que je
l'avais fait spontanément, avec mon cœur. Il n'y avait rien là qui mérite un
merci. Je ne l'avais pas fait pour faire plaisir à
ton papa, c'est venu tout seul. Naturellement.
Ce jour-là nous nous sommes apprivoisés.
Nous avons aussi appris à nous
connaître et même si ma patience n'égale pas celle de ton papa, nous passons
des bons moments.
A table, tu es vraiment très très long et c’est là que je finis parfois par
jeter l'éponge. Parce que, tu es un coquin petit ourson, si je suis seule avec
toi, tu manges à une allure normale pour un enfant, mais s'il y a quelqu'un
d'autre et en particulier ton papa, alors là, que c'est long !
Je crois que je peux dire que tu aimes
jouer avec moi et c’est réciproque.
Tu me
montres que tu m'aimes et cela me touche beaucoup.
Il n'y a qu'une chose que je t'ai refusée.
Nous étions sous la véranda, pendant l'été. Je t'ai mis sur la rambarde pour
que tu puisses avoir une vue d'ensemble sur le jardin. Ton papa passait la
tondeuse.
Tu me faisais un gros câlin, tu étais tout
tendre et tu as voulu me faire un bisou, sauf que tu ne voulais pas me le faire
sur la joue mais sur la bouche.
Je ne suis pas d'accord avec cette pratique
mais la surprise a fait que je n'ai pas su quoi dire ni quoi faire. J'ai vraiment été prise au dépourvu, j'avais les bras
ballants comme on dit...
Alors je t'ai fais un bisou sur la joue, cela
ne correspondait pas à ton attente, j'ai vu que tu étais un peu désemparé et
triste. Je sais bien que c'était avec ton cœur, petit ourson mais ça non je ne
peux pas. Puis pour te changer les idées je t'ai proposé un jeu et ta déception
est bien vite passée.
Je pense que tu as compris que ce n'était pas
ton amour que je rejetais.
Depuis, nous en avons parcouru du chemin, tous les deux…
Dans un premier temps, chacun de son
côté, puis ensemble.
C'est important pour ton papa que cela se
passe bien entre nous, pour qu'il soit détendu et serein lorsque tu viens à la
maison.
Tu verras qu'il y a beaucoup de façons d'aimer et de le montrer. La mienne est
plutôt discrète parce que je ne suis pas ta maman, et je n'ai aucune envie de
l'être, tes venues sont avant tout pour ton papa. Tu en as besoin, comme il en
a besoin.
Je vais te dire ce que
j'aurais aimé entendre à ton âge, petit ourson : garde
précieusement ton enfant intérieur, ne garde pas tes peines et tes souffrances
en toi. Pour l'imager, je prends une tournure que j'ai lue il y a peu, laisse
ta pluie ruisseler le long de tes joues.
Il est faux de dire que les garçons ne
doivent pas pleurer, tout le monde devrait pouvoir pleurer lorsqu'il en a
besoin. Si tu retiens ta pluie, elle se concentre en toi au lieu de sortir et
elle fait mal.
Aime-toi comme tu es, pour ce que tu es. Sans
égoïsme ni narcissisme mais parce que c'est indispensable pour bien te construire.
Trouve le bon côté des événements, il y en a
forcément et c'est en les voyant qu'on peut supporter et surmonter les mauvais
moments.
N'éteins jamais tes espoirs, ne les perds pas
de vue même si tu penses que c'est en vain. Toute prière faite avec son âme et
qui va dans le sens de son chemin est exaucée mais parfois elle prend des
tournures que l'on juge, sur le moment, incongrues.
Sois toi-même petit ourson.
Suis ton coeur car l'amour est
tout, l'amour peut tout.
Souris à l'amour, souris à la vie, à ta vie !
Je t'embrasse.
Laura
* *
*
En lisant cette lettre de Laura, qui me
touche beaucoup, quelque chose que j’avais demandé à Mei, et qu’elle n’a pas
écouté non plus, me revient en mémoire. Avant ta naissance, Jimmy, en voyant
des amis embrasser leurs enfants sur la bouche, j’avais demandé à ta maman que
nous ne le fassions pas avec toi. Oh, pas par pruderie, pas parce que je serais
de je ne sais quelle vieille école, mais, en voyant cela, fait dans d’autres
familles, j’avais toujours eu un pincement au cœur. Sans me l’expliquer, sans
comprendre tout à fait pourquoi.
Je me disais : « Ces choses-là, ça
se fait entre des amoureux, pas entre des gens qui ne sont pas amants. Ca
a un sens particulier, et embrasser un enfant sur la bouche ça fait perdre son
sens à cet acte, en lui en ajoutant un autre. Quand un enfant, devenu plus
grand, embrasse une femme sur la bouche, il embrasse sa maman ? Est-ce que
ce ne serait pas pour ça, entre autres, que beaucoup de femmes adultes
reprochent à leurs compagnons de trop chercher en elles une maman ? Il ne
faut pas tout mélanger. »
Et, en lisant Laura, les choses s’éclairent.
Parce que si on fait ces baisers-là, un petit garçon, plus tard, veut échanger
de l’amour innocent/amitié, avec une femme adulte, et il peut en être privé, si
cette femme n’accorde d’ordinaire ce baiser là qu’à son amant. Et en souffrir. La
femme, elle aussi, se demande ce qui se passe, ne sait comment réagir,
culpabilise, et se sent mal à l’aise. Mais, au-delà de ce quiproquo, cela peut
faire du mal, en restant gravé dans la tête de l’enfant et en lui donnant
l’occasion de mal juger ceux qui l’entourent : dans ce cas précis, Jimmy
peut tout à fait se dire : « La copine de papa ne m’aime pas !
Je veux faire ami-ami avec elle, et elle ne veut pas », ce qui pose un
grave problème pour la suite des événements, surtout quand on sait qu’il faut
aussi à Laura une acclimatation à l’enfant. Et cela peut mener l’enfant à
penser : « Que fait papa avec une femme qui ne sait pas faire ami-ami ? Pourquoi
a-t-il quitté maman pour cette femme-là, qui me refuse un bisou ? Est-ce
que papa est fou d’aller avec une femme qui ne sait pas aimer ? » et lui
donner une mauvaise image de la femme et de son père, qui sera longue et
difficile à rétablir dans la vérité des choses.
C’est également étrange, pour un papa, de
recevoir un bisou sur la bouche, de son petit garçon. Chose que Jimmy a essayé
de me donner, mais que je n’ai pas pu prendre. Si mon petit garçon ne sait pas
qui on embrasse, et de quelle façon, il faudra qu’il l’apprenne. Autant que ses
parents le fassent, plutôt que d’autres enfants, qui pourraient se moquer de
lui. Les enfants sont cruels, entre eux.
Mais aussi, et surtout, en lisant Dolto, j’ai
compris combien le nécessaire passage de l’œdipe est parfois compliqué pour les
enfants. Dolto, comme Freud et d’autres, explique que l’enfant, au départ,
souhaite séduire sa maman s’il est un garçon, et son papa s’il est une fille. D’où
la compétition avec l’adulte du même sexe, qui donne envie à l’enfant d’être
fort comme papa s’il est un garçon, et beau comme maman s’il est une fille. Vient
alors, vers cinq ou six ans, la notion de l’interdit de l’inceste, c'est-à-dire
le fait de faire comprendre à l’enfant qu’il ne faut pas avoir une relation
sexuelle avec ce parent qu’on veut séduire.
Une fois que l’enfant a compris cela, alors,
il peut grandir, se tourner vers une autre personne, et se bâtir. Sinon, il
souffre beaucoup de n’avoir pas dépassé son œdipe.
Or, comment mon petit Jimmy, si souvent
embrassé sur les lèvres par sa maman, dormant avec elle, et partageant sa vie
d’enfant avec elle, pourra-t-il dépasser son œdipe ? Cela me paraît complexe.
Et je crois essentiel d’expliquer maintenant à mon petit Jimmy que ce n’est pas
mal du tout d’embrasser quelqu’un sur la bouche, au contraire, mais il faut le
faire avec quelqu’un qu’on aimera quand on sera plus grand, le faire avec
quelqu’un avec qui on vivra plus tard, son amoureuse, comme un papa et une
maman le font. Mais pas entre une maman et son petit garçon, pas entre un papa
et sa petite fille.
J’imagine que si Mei fait le contraire de ce
que je lui demandais, tout en m’ayant dit, pourtant, qu’elle était d’accord,
c’était parce qu’elle voulait me provoquer, et aussi parce qu’elle voulait
montrer à son enfant qu’elle l’aime beaucoup. Mais Jimmy le sait sans qu’il
soit besoin de faire cela. Et je crois qu’il n’est pas nécessaire de lui donner
des baisers d’amant quand des baisers de maman sont déjà là. Parce que cela
serait poser des problèmes dans sa valise, pour maintenant, comme cela s’est vu
avec Laura et moi, et pour plus tard, dans sa façon de voir et de comprendre
les femmes. Il y a déjà tant de difficultés à se comprendre, entre hommes et
femmes. Un tel fossé ! N’en creusons pas, dès l’enfance, pour nos petits.
Ils tomberaient dedans et se feraient mal, à cause de notre amour
maladroit !
* *
*
Lettre de papa à Jimmy, écrite
avant la réconciliation avec Mei :
Cher petit Jimmy
Depuis quelques semaines, tu es à Paris, et
c'est donc très loin de moi, et plus difficile de se voir. Mais surtout, ce qui
me manque, c'est de pouvoir te parler au téléphone, et comme vous venez de vous
installer dans votre nouvelle maison, le téléphone ne marche pas. C’est pour ça
que j’ai décidé de t’écrire une lettre, parce qu’une lettre n’a pas besoin de
téléphone !
Je voulais te dire que je sais que tu penses
à moi, pas seulement parce que maman me le dit, mais parce que je le sens, j’ai
même l’impression, quelquefois, comme ce matin, de t’entendre me parler, en
quelque sorte, dans ma tête. J’espère que toi aussi tu m’entends penser à toi.
Je pense qu’entendre quelqu’un à distance, ou, en tout cas, sentir que ceux
qu’on aime pensent à soi, c’est une chose très normale, surtout quand c’est
avec des petits enfants. Tu sais, les tout petits bébés savent nager quand ils
naissent, mais en grandissant, ils oublient, et il faut qu’ils réapprennent à
le faire quand ils ont quelques années. Eh bien moi, je pense que les petits
enfants, et même pas si petits que ça, savent faire ce truc magique :
entendre papa à distance et parler avec papa, même de loin, même sans téléphone !
Et je crois que pour qu’un papa entende, il faut qu’il soit resté un petit
enfant, quelque part, dans sa tête, il doit lui rester un peu de quand il avait
quatre ou cinq ans. Et moi, j’ai gardé un peu de mon enfance dans ma tête, et
je suis heureux, parce que ça me sert à parler avec toi, et donc, à ne pas me
sentir tout à fait coupé de toi, à ne pas croire que nous ne pouvons pas nous donner
de l’amour.
Un papa, c’est quelqu’un qui aide son petit
garçon à devenir grand, qui lui dit comment ne pas se faire mal quand il avance
dans la vie, et qui lui explique ce qui lui permettra d’arriver, tout seul,
comme un grand, à être une personne pleine de joie, de rires, de force. Je
m’occupe de toi, en te disant, au téléphone, ou quand tu viens à la maison,
qu’il faut que tu manges, que tu fasses ceci ou cela, c’est une chose. Mais
depuis ici, je veux dire, depuis ma maison, même quand tu n’es pas là, je te
dis, dans ma tête, des choses plus importantes, qui sont, par exemple, qu’il
faut aimer, et je vois bien que tu m’as entendu, parce que tu dis tout le temps
que tu aimes, que ce soit maman ou moi.
Chacun a sa façon d’aimer, toi, tu as déjà
trouvé la tienne, comme quand, dans le bus de Paris, tu as dit aux gens qui
étaient là : « Mais vous allez arrêter de faire la tête ? Pourquoi
vous faites la tête ! Arrêtez ! »
Ça, je suis très fier que tu l’aies dit, et
ça ne m’a pas seulement fait rire. Parce que c’est une phrase qui veut dire,
« mais soyez un peu contents, heureux, parler-vous, souriez-vous les uns
aux autres. Aimez-vous. » Et ça, tu vois, mon petit ourson, c’est une des
plus belles phrases, une des plus belles idées qui soient, bien plus que les
magasins, la publicité, la télévision, et tout ce qui a l’air de briller, mais
en fait, ce ne sont que des ampoules, des lumières électriques, et rien de
cette lumière qu’on a tous à l’intérieur. Je suis très très content que la
tienne brille si fort en toi, au point que tu la montres aux autres.
Je suis très fier de mon petit garçon que
j’aime, et je t’embrasse vraiment très très fort. Dès que le téléphone marchera
dans ta maison, je t’appellerai, et on se dira de la lumière !
Plein ! D’accord ?
A très bientôt !
Papa
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*
*
Fin
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