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Chapitre
1 – Je t’entends
Je t’entends, Petit ourson, je t’entends. De
loin. J’ai des bribes de tes pensées, parfois, je reçois des fibres de ton
amour, qui cherchent à s’accrocher à la fibre paternelle. Il y en a que je ne
peux pas prendre pour l’instant, mais t’inquiète, ça va venir. Il y a des
choses que j’entends et d’autres que je refoule, mais ce n’est pas toi que je
repousse, un jour tu le sauras en détails, quand tu auras l’âge pour lire tout
cela. Ce que je repousse, c’est le passé et la souffrance, mais toi, je te
prendrai de plus en plus dans mes bras et dans mon cœur. Tu sais qui m’a donné
le courage de t’écrire, alors que je venais à peine de jeter sur l’écran de mon
ordi le dernier mot de mon témoignage sur tes deux frères ? Les mots des
lecteurs. Il faut que toi et moi, on leur dise merci. Ca me donne envie de
pousser la barrière, la barrière entre toi et moi. Ce n’est pas toi qui l’as
mise cette barrière, et, à deux ans et demi, j’ai bien vu que tu le sais déjà.
Je crois que cette longue lettre que je vais t’écrire pour après, mon Jimmy,
elle ne me fera pas mal comme la première que j’ai écrite pour Lucas et Théo.
Je crois qu’elle nous fera du bien à toi et moi, et aussi à tes deux frangins
qui t’adorent ! Il faut que je te raconte, car je crois que tu ne t’en
souviendras plus, quand tu seras assez grand pour me lire, mais, tu sais, je
revois Théo, le costaud, te prenant à bras le corps, ce jour où il est venu avec
Lucas, pour reprendre « possession » de son petit frère. Je ne
m’attendais pas à ce sourire, à cette joie sur son visage, quand, à neuf ans,
il croulait sous ton poids mais ne voulait surtout pas le montrer, par fierté.
La fierté de Théo. Ah, sa fierté ! Et la tendresse de Lucas, qui est resté
au pied de ton petit lit jusqu’à ce que tu t’endormes, en te parlant tout
doucement, maternellement, fraternellement. La patience merveilleuse de Lucas...
Là aussi, c’est une adoption, tu sais. Ils
viennent de si loin, et pourtant, ils sont si proches de toi, j’en reste
toujours aussi surpris, à chaque fois que j’évoque cet apprivoisement fait
mutuellement, en une seconde trois dixièmes. Car toi aussi, tu les as pris dans
ton âme, en les appelant « ThéLucas ». Pour toi, ils ne faisaient
qu’un seul. C’est l’âge où un tout petit garçon est encore un bébé, il croit
encore ne faire qu’un avec sa maman, il ne sait pas que lui et les autres,
c’est si différent que ça, finalement !
Comme c’est facile quand on n’a pas d’armure,
qu’on ne se méfie pas de tout ! Qu’on est bête, nous, les grands, d’avoir
peur pour les tout petits, de leur construire une armure tout de suite, là,
parce qu’on a entendu parler de la mort subite du nourrisson, de les vêtir de
peines qu’on a eues, de soucis qu’ils n’ont pas, de leur apprendre à vivre en
se protégeant tout le temps ! Si on ne leur filait pas la frousse, nos
frousses, aux bébés, je suis sûr que le monde finirait par guérir de la plupart
de ses peurs, et saurait les contrôler.
On n’en est pas là, Petit ourson, mais papa
t’aime. Papa est un ours solitaire, mais, un jour, il sortira de sa tanière,
pour aller chercher son petit garçon. Quand il n’aura plus du tout peur
lui-même. Tu te rends compte, un ours qui a peur d’un ourson ? Non, je
n’ai pas peur de toi, évidemment, ce n’est pas toi. Je te le dis, tout ce qui
est arrivé, CE N’EST PAS TA FAUTE. Ni la mienne. Il y a des gens qui ne voient
pas les dents des ours. Il y a eu quelqu’un qui n’a pas vu, encore une fois,
que je disais non. Qui ne voulait pas entendre. Ce n’est pas à toi que je
disais non, cette fois, c’était à autre chose.
Mais quoi, alors, papa ours ?
Pour que tu saches, il faut que je te
raconte. Depuis le début. Et peut-être que ce serait bien que tu lises, avant,
l’histoire de ThéLucas, parce que sans ça, il y aura des choses que tu ne
comprendras pas. Je sais que tu es tout petit, mais je dois te raconter comme
si tu étais un peu plus grand. Et pour ça, il faut que je te demande de venir
t’asseoir sur mes genoux ou tout près de moi, et que je te regarde un peu comme
le petit garçon intérieur dont je parle dans l’autre livre. J’ai essayé
souvent, et je n’y arrive pas toujours, à cause des barrières, mais ça va
venir.
Il faut que je te raconte qu’au sortir de l’histoire
avec « ThéLucas », j’étais en petits morceaux. Je ne croyais plus
beaucoup en moi. Tu sais, quand on ne s’aime pas, c’est difficile d’être aimé
par les autres, parce que les autres lisent la tristesse sur les visages, et
ils n’ont pas envie d’être avec quelqu’un de triste, quelqu’un qui ne s’aime
pas. C’est difficile de croire en quelqu’un qui ne croit pas en lui. Moi, je ne
m’aimais pas, parce que j’avais l’impression d’avoir raté. D’avoir reculé. De
ne pas avoir eu le courage qu’il fallait. Et puis, quand les autres gens t’en
veulent, tu sais, c’est facile de s’en vouloir à soi, même s’il n’y a pas de
raison.
Il faut que je te raconte comment tout ça a
commencé. Je pleurais sur le canapé rouge que je venais de m’acheter. J’avais
revendu la maison, après avoir quitté Maryse, et j’avais un peu de sous pour
m’installer. J’avais trouvé une maison pas très loin du château de ta
grand-mère, dans la campagne, et je l’avais louée. Mais une fois les valises
posées… Tu sais Jimmy, on les pose, et on croit que ça va aller, mais c’est là
que c’est dur, quelquefois. On s’aperçoit qu’il y avait des tas de choses dans
la valise, mais en fait, on voit qu’elles sont vides. Moi, je me sentais très
vide, comme une valise après un déménagement. On la range dans un coin et on
l’oublie. Moi, je m’oubliais dans un coin. J’ai bien eu quelques aventures,
après le divorce, mais rien de concluant, encore des ratés. Certaines fois,
parce que les femmes que j’ai rencontrées n’allaient pas avec moi, certaines
fois parce que c’était moi qui n’allais pas avec elles. Ce qui revient presque
au même, finalement !
Donc, je pleurais sur mon canapé, parce que
ma solitude et mon désamour me coulaient par les yeux. Il y a tant de gens qui
sont seuls, qui en souffrent, et qui se protègent dans des tours d’ivoire.
Peut-être en espérant, pour les femmes, que finalement, cette tour donnera
envie à un beau chevalier de l’escalader comme Jean Marais ? On se donne
des valeurs romantiques, exclusives, imaginaires, dans ces cas-là, parce
qu’on ne voit pas que c’est la tour qui pose problème. Qu’on n’a pas besoin de
ça pour se faire aimer. Le jeu de la séduction est bien cruel, car celui qui ne
gagne pas s’y perd, s’y noie même parfois.
Moi, je me noyais dans mes larmes.
Et puis, tu sais, mine de rien, un ours,
c’est costaud. Je hurlais à la lune, oui, mais je me suis dit que demain il y
aurait le soleil. J’ai réfléchi, et je me suis demandé, si je m’estimais, quel
rêve j’aurais vraiment envie de réaliser. Et j’ai vu que depuis longtemps, j’étais
fasciné par la beauté des Asiatiques. Cela me venait du jour où, petit garçon
de dix ou douze ans, j’avais vu passer des visiteurs au château de ma mère,
beaux, mais beaux, mon ourson, beaux comme toi dans le miroir ! C’était un
couple d’adolescents, venus bien sûr avec leurs parents. Ils étaient Japonais,
alors, ç’aurait été difficile de se comprendre, mais ils parlaient la langue de
la Beauté.
Une langue universelle, que tout le monde
peut comprendre sans dire un mot. Ils ont passé une dizaine de minutes, à
l’entrée du monument, mais c’est comme s’ils avaient laissé là quelque chose,
en partant.
J’éprouvais donc, étant un ours et non une ourse,
une attirance très particulière pour les femmes asiatiques. Mais comment faire
pour rencontrer une Asiatique? C’est un monde à part, qui semble fermé. Ca
m’avait toujours semblé impossible, alors, j’avais jeté l’idée aux orties.
Mais soudain, ce jour où je laissais partir
mes larmes, je me suis rappelé avoir lu, dans un cabinet de dentiste, une
petite annonce d’agence de rencontres entre Européens et Asiatiques. Oh, bien
sûr, une agence, ce n’est pas glorieux, ce n’est pas merveilleux, ce n’est pas
naturel. Ce n’est pas une rencontre normale. Mais les rencontres normales que
j’avais faites ne s’étaient pas révélées moins hasardeuses. Et puis, au milieu
de cette sombre journée, avoir pensé à cela m’avait ouvert une fenêtre, je
respirais. Alors, j’ai pris mon courage à bras ouverts, et je me suis dit que
c’était vraiment une bonne idée.
Ca s’est passé à Paris. Je m’étais inscrit
dans une agence qui avait un nom parfait pour le client. Ca s’appelait
« Fleur d’Asie ». Les filles, les fleurs, l’Asie… On rêve. Les gens
vendent des rêves, petit Jimmy, et bizarrement, on achète surtout ceux qu’on a
déjà. Ca marche quand on se laisse faire parce qu’on a trop envie d’y croire.
Une photo, une rencontre, la
première, passablement à côté. La jeune fille est venue, mais avec une heure de
retard, elle ne correspond pas à la photo, et puis, elle ne parle pas du tout
français. Sa copine traduit pour elle. Ce n’est qu’un peu plus tard que je
comprends qu’elles avaient dû inverser les rôles. Et ce n’est que beaucoup plus
tard que j’apprendrai que les Chinois aiment tricher. Je ne veux pas faire de
racisme, en disant çà, la preuve, Théo et Lucas sont Vietnamiens, et toi, tu es
métis asiatique. Mais tricher, en Chine comme en France, c’est pour les Chinois
un sport national. Tricher « gentiment », sans se payer le luxe de
regarder les conséquences, la fin justifiant les moyens, et on oublie tous les
travers par lesquels il a fallu passer. Ils appellent ça « être
malins », parce qu’ils sont très fortiches en système D. Mais parfois,
c’est un peu n’importe quoi, et cela me fait sourire, sans moquerie, mais en
regardant les résultats. Ceux qui sont apparents, ceux qu’on voit, et qui on
l’air très bien, très réussis, et ceux qui sont profonds, et qui cachent
beaucoup de choses un peu bancales, et souvent très déstabilisantes,
finalement. La fin justifie les moyens, quand on veut devenir riche et qu’on a
été pauvre. Je le comprends très bien, c’est humain. N’empêche, il reste le
résultat, il reste ce qu’on perd en route. Et qui est pourtant bien
précieux : la richesse des belles histoires.
Je t’emmènerai en Chine, tout à l’heure, dans
ce livre, tu verras, je te raconterai, parce que comme tu es à moitié Chinois,
il faut aussi que tu voies Shanghaï comme ton papa l’a vue. Comme la verrait un
Européen, c’est-à-dire comme elle est pour les gens bien de chez nous.
En attendant, une nouvelle rencontre. Elle
s’appelle Mei. Jolie jeune femme, avec un chignon, les yeux baissés. Ce sera
elle. Car après une longue discussion au café, elle me dit, alors que je vais
partir :
— Tu sais, je beaucoup aimer à toi.
Et elle m’embrasse sur la joue.
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