S.U.S. Les fesses de Saddam

Parodie de SAS par Walther Pépéka

Dépot légal 2006.

Chapitre II

 

 

 

  Le général Boll rectifia la position de son béret rouge sur sa tête. Se mirant dans la glace. Stressé.

Il vérifia que toutes ses décorations étaient bien présentes sur sa poitrine, que le pli du pantalon était impeccable. Il lissa ses petites moustaches noires carrées sous son nez callipyge, et cacha sa mèche rebelle sous le béret. Les poches sous ses yeux témoignaient des travaux de la nuit, et de ses insomnies répétées. Soudain, sa physionomie changea. En s’approchant précipitamment, il remarqua avec horreur qu’il avait un point noir sur le nez ! Il l’explosa posément, comme on appuie des deux mains sur un détonateur à distance Dynadet type U de 0,45 ampères. L’engin graisseux, arraché à son refuge cutané, s’envola à travers la pièce, disparaissant dans le tapis couleur camouflage. 

 

  Il soupira. Depuis sa nomination au poste de l’excellent général Kaïda, assassiné dans ce même bureau en losange, (le bureau le plus secret des locaux de la C.I.A. en Suisse, tellement secret que même le gouvernement helvétique ignorait son existence), il faisait les cent pas.

  Attendant sa première réunion d’état-major.

 

  Depuis sa prise de fonctions, rien de bien éclatant ne s’était passé qui lui donnât une occasion de s’ériger dans les faits à son rang de chef suprême de l’école Jean-Jacques Oubien, et de généralissime de la Section Action Muscles du réseau qu’il dirigeait nouvellement. Et puis, il y avait eu cette nouvelle de la mort de cinq agents triples, en réalité à sa solde, tués en mission à Djakarta. Les balles avaient parlé. Issues du canon du revolver de Saddam junior !

  Le signal d’une nouvelle mission. Il fallait envoyer ses meilleurs éléments là où Saddam avait signé son crime. Des informateurs avaient voulu s’y rendre, ils étaient revenus en petits morceaux, dans des caisses de savon Palmolive, en port dû.

 

  Délicat…

 

  Le général Boll se gratta le menton et la gorge en même temps. Fier comme un paon ayant cassé la gueule à un coq sur un tas de fumier. Il était H moins zéro une, le temps pour lui de tout vérifier une dernière fois, et il allait entrer dans l’arène, devant tous ses subordonnés. On allait voir ce qu’était un vrai chef !

  Il faut dire que son prédécesseur avait eu de quoi lui faire de l’ombre. Ils avaient toujours été rivaux. Et voilà que l’occasion lui était enfin donnée de bousculer de son piédestal « le Vieux » Kaïda, pour faire régner sur le service un souffle novateur, qui obtiendrait les résultats attendus par le Pentagone. Il rêvait au jour où on lui dresserait une statue, pour la postérité, devant l’école, avec ces simples mots : « Au général Boll, les nations du monde entier, et d’ailleurs, éternellement reconnaissantes ».

 

  Sa montre Omega sonna. Il était H zéro zéro. Pile.

  Il poussa la porte en bombant le torse.

  De l’autre côté, tous les agents attendaient, dans un silence digne d’une pré-ouverture de Prokofiev.

  — Repos ! aboya le général.

  On s’assit à sa suite autour d’un bureau ovale marron glacé, d’excellente facture, réalisé par l’architecte d’intérieur Marcel Troudbal.

  Des dossiers hyper sensibles et plus secrets que le nom de nos lecteurs s’étalaient devant les participants.

  Le chef de bureau s'éclaircit la voix.

  — Hem… Hem.

  Autour de lui, Une mouche décida de ne pas s’envoler.

  Trop peur qu’on l’entende !

 

  Le Prince Malku, paisiblement assis sur un fauteuil de cuir, croisa les jambes, curieux de savoir la suite.

 

    — Messieurs, la situation est grave. Saddam junior se moque de nous. Nous avons perdu des agents, et c’est intolérable. J’ai mis sur pieds l’opération « Les fesses de Saddam » cette nuit, et je vais vous en donner les détails. Oui, reprit-il après avoir bu un verre d’huile de foie de morue « La Villageoise », que lui tendait Milady, sa secrétaire, cette opération porte ce nom, Messieurs, parce que nous allons lui botter le cul, et profondément, même si la botte reste coincée à l’intérieur !

  Cette nouvelle ravit les barbouzes présentes. Tout le monde rêvait d’aller régler son compte au fils du dictateur, qui avait échappé de justesse à Malku quelques mois auparavant.

  — Je vais nommer un team gagnant sur cette affaire, fit le général Boll, en soulevant son béret pour laisser la sueur s’exprimer sur son front bourrelé. Je vais nommer le meilleur de nos agents, avec les moyens maximums. J’ai lu vos états de services, vous êtes la fleur de cette école, Messieurs.

Il prit les dossiers empilés devant lui, les feuilletant les uns après les autres.

  — Vous, Al Vernon, quatre étoiles sur cinq aux tests de tir, résistance à la douleur, cuisson d’ennemi, écrasement de révolte. C’est bien. 

Le nommé Vernon se tortilla sur sa chaise. Rougissant.

  — Mais zéro virgule deux étoiles en séduction féminine ! Il faut dire qu’avec votre tronche boutonneuse et vide comme un parking de Lidl, ça n’a rien d’étonnant ! Vous avez gagné un stage chez le chirurgien esthétique. Revenez en deuxième semaine.

  Vernon, plus blême qu’un petit matin en Alaska, se tassa sur son siège. On aurait dit qu’il avait perdu cinq vertèbres d’un coup.

  — Clermont Robert. Où est-il, Clermont Robert ?

  Le susnommé leva timidement un doigt, à demi caché derrière une horloge comtoise, dans laquelle le staff entreposait les stocks de bouteilles d’huile de foie de morue « La Villageoise ». L’horloge était blindée. Seule Milady connaissait le code pour l’ouvrir, et elle se serait fait arracher tous les ongles, plus sa petite culotte, sans le dévoiler pour autant !

  — Clermont… C’est mieux. Quatre étoiles en étranglement collatéral, premier de promotion en équitation orientale suggestive, un doctorat en épreuves de tortures appliquées… C’est rare, ça, mon petit…

  Clermont se redressa. Il sentait que la chance frappait à la porte. Il s’imagina, choisissant ses gardes du corps et son arsenal, avec un budget secret « No-Limit ». Il choisirait les meilleurs, Crash et San-Milton, bien sûr. Au dernier bilan, ces deux-là avaient ridiculisé leurs concurrents. Il faut dire que San-Milton avait reçu sa greffe des deux bras, ce qui avait multiplié sa force déjà inégalée par mille, et que Crash avait fait des exercices mystérieux, qui avaient fait tripler de volume ses biceps et ses pectoraux déjà surdimensionnés. Personne ne s'était amusé à les provoquer depuis, à part deux éternels irréductibles, qu'on aurait pu nommer « Crétino et Stupido », auxquels les gorilles de Malku avaient répondu par une somptueuse indifférence. Crash et San-Milton étaient inséparables. Des siamois sournois. Pour un bandit qui se respectait, il valait mieux les voir en photo qu’en vrai.

 

    — C’est mieux, mais qu’est-ce que je lis, ici ? « Peut mieux faire en tenue à la cuite. Moralité douteuse avec les filles du service ». 

  Le général releva la tête pour toiser le postulant. Il n’avait pas du tout envie de rire, malgré les réactions amusées dans la salle. Qu’on tripote les dames pour les succès d’une mission, certes, c’était même une condition expresse, mais dans le service… Le chef de bureau ne plaisantait pas avec ces choses-là. De toute sa vie, il n’avouait que deux maîtresses. Tatiana et Jade, les deux sœurs de sa femme Coraline. Et ceci après son mariage. Il faut bien que le soldat se délasse. Ce qu’on pouvait comprendre pour un haut gradé était rédhibitoire pour une nouvelle recrue. Il fallait être impitoyable.

  — M’frez trois mois, p’tite bite ! hurla le général, sa voix roulant comme le tonnerre dans le ciel de « Manon des sources ». J’en ai maté des autres que vous, moi !

  L’autre se renfrogna.

  Deux gorilles sans personnalité, vêtus de complets gris la Samaritaine entrèrent, répondant à l’appel du chef de bureau, qui avait appuyé sur le petit bouton rouge de la sécurité.

  Ils empoignèrent le jeune agent sans ménagements, et lui passèrent les menottes. Trois mois au mitard, ça n’allait pas être du gâteau...

  Clermont se demanda si, pour les besoins du service, il n’allait pas se faire émasculer. Il l’aurait, au moins, sa première grosse mission !

 

  La porte se referma sur lui. Elle s’appelait « Oubli ».

 

    — Vertuchou Jean-Michel, très prometteur en début de saison, mais a eu la varicelle et les oreillons en troisième semestre. Résultats décevants. Vous aussi, deuxième semaine, ouste !

  Pâle comme sainte Thérèse de l'Enfant Jésus tenant une chandelle diaphane, le nommé Vertuchou s'épongea le front et s'assit. Maintenant, il avait la jaunisse. En plus.

 

    — Ed Garmond. A repiqué trois fois le stage filature. De quoi ? éructa le général. Le stage filature ? C’est le stade garçonnet, ça ! Bon, d’accord, je vois cinq étoiles en terrassement sur mafioso, ok. Mais ça n’excuse pas non plus cette mention que je lis sur le bulletin de Madame la conservatrice en chef de l’arsenal : « Confond un Johnny Walker et un Walther PPK lorsqu’il vient commander ses armes au guichet ». Je ne sais pas ce qui me retient de vous rétrograder chez les poussins, vous !

 

  L’humiliation suprême. Redescendre l’échelle jusqu’à sa base comme un chimpanzé glissant sur un mât de cocagne enduit de savon noir. Autant finir sur le pal…

  Ed serra son béret dans sa main, de toutes ses forces. Son couvre-chef mourut. Asphyxié en quelques secondes. 

 

    — Alors, Messieurs, que reste-t-il, je vous le demande, de la fine fleur de la cavalerie helvético-américaine ? Hmm ? Il nous reste Monsieur Lange et Mademoiselle Romane.

  Son ton se radoucit à la lecture de ce dernier prénom.

  — Excellent, Mademoiselle. Tout à fait saisissant. Vos états de service sont parfaits. Cinq étoiles sur cinq en nage étrangleuse. Cinq également en soudoiement de gardes. Comment ? Six en séduction mâlistique ? Mais ça n’existe pas, six, si ? « Sissi impératrice ». C’est votre nom de code, je crois, mon petit ?

  — Oui, mon général, répondit l’agent.

  Une bombe. A couper le souffle. Blonde, de longs cheveux coiffés en une tresse sur ses épaules couvertes de l’uniforme camouflage. Ses yeux auraient fait fumer le radiateur d’un camion Berliet de trente-huit tonnes, flambant neuf.

Des lèvres épaisses, sensuelles, faites pour avaler. En face d’elle, Saddam junior n’avait pas une chance. Malku se dit, en la dévisageant, qu’elle était presque aussi belle que la marquise Canelle de Hautepierre.

Le général se tourna vers le Prince.

  — Et puis, nous avons Malku Lange, pour terminer ce tour de table. On ne parle même pas des autres, qui sont tout juste bons à retenter leur chance au rattrapage à la prochaine session.

  Des soupirs déçus se firent entendre. La mouche en profita pour voler. Quelques secondes seulement. « Sissi impératrice », plus vive qu’une chaux blanche, venait de la gober en vol. Discrètement.

  — Prince Malku, voyons, voyons. Oui, oui, oui. Excellent aussi. Cinq étoiles partout, sauf en discipline héraldique statufère(1). Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Vous avez flanché sur ce coup-là ?

  — Mon général, dit Malku d’une voix plus feutrée qu’un pull-over lavé sans Mir Express, l’agent Vertuchou avait la scarlatine. Il me l’a donnée. J’ai eu seulement quatre étoiles. Je m’en voudrai toute ma vie...

  Le général Boll posa sa main sur l’épaule de Malku. Il le jaugea du regard. Dans cet échange, on voyait littéralement se transférer de l’un à l’autre toute la noblesse du monde, comme s’il s’était agi d’une transfusion de sang bleu.

  Ils suaient l’amitié virile.

  L’estime réciproque glougloutait entre eux. Comme dans un alambic.

 

    — J’ai bien connu votre père… C’était une épée. Comme vous.

  A ces mots, une larme coula sur la joue glabre de Malku. Son père, disparu au champ d’honneur, en héros, dans la guerre de Bosnie Herzégovine, n’avait pas survivi à la mort puisqu’il était décédé, étant mouru. Malku n’avait jamais pu guérir de cette plaie béante dans son cœur. Il se demandait chaque jour que Dieu faisait comment il pourrait parvenir à y survivrer. Il avait toujours manqué de l’amour et de l’autorité de son père.

  Malku avait également perdu sa mère, rangée quelque part et jamais retrouvée… Car on pouvait effectivement dire qu’Eponine Lange avait toujours été une femme rangée. Jamais un acte déplacé. Une vertu sans faille !

  Mais où était-elle passée ? Malku se consolait en se disant que quand on avait perdu quelque chose, on le retrouvait toujours en cherchant autre chose. Peut-être qu’un jour, en quête de ses chaussettes Kindy, il la retrouverait enfin ?

 

  Il compensait ces manques affectifs dans l’excellence, et dans la réussite de missions ultra périlleuses, lui permettant de vivre dans l’opulence, seul avec sa bonne qui lui fournissait le nécessaire aussi bien que le superflu.

 

    — Evidemment, fit le général, vous êtes notre meilleur élément. Une petite étoile de moins… Ce n’est rien. Tenez, vous repasserez l’épreuve, je suis sûr que vous pouvez décrocher celle qui vous manque. 

  Malku tressaillit. C’était la première fois qu’on offrait à un agent de l’école Jean-Jacques Oubien une chance de repasser une épreuve, quand on n’avait pas eu les « Full-Stars ». Fallait-il que le général l’aimât, pour lui faire un tel honneur !

  — Mon général, je ne sais comment…

  — Taisez-vous mon garçon ! Pas de remerciements. Vous le valez, et vous ne me décevrez pas. Votre dossier est monstrueux ! Cinq étoiles en digestion de microfilms ! Pareil en lutte gréco-soudanaise. Et vous parlez quarante-sept langues !

  Le général s’ébroua. Il n’en revenait pas. En fait, ce qui l’impressionnait surtout, sans qu’il puisse l’avouer, c’était la photo en pied de Malku, nu comme un ver. Chaque dossier comportait ce genre de photos, pour tous les agents. Ainsi, ils étaient vraiment « transparents ». Et ce qu’il voyait le stupéfiait ! Le sexe de Malku était de taille réellement impressionnante! C’était cela qui lui avait fait dire le mot « monstrueux »…

  Fébrilement, il reprit le dossier de « Sissi impératrice ». Espérant y voir la même prise de vue. En la trouvant, il écarquilla les yeux, puis décida de froncer les sourcils.

  — Vous aussi, Mademoiselle, vous avez, comment dirais-je, tous les atouts… Il se passa la langue sur les lèvres, soudain plus sèches que tout un rouleau de Sopalin neuf. Oui, mais voilà, vous ne pouvez pas partir, dit-il brusquement.  

  — Sauf votre respect, mon général… commença-t-elle.

  — Suffit. Votre couverture ici est parfaite, nous ne pouvons pas prendre le risque de vous faire arrêter par l’ennemi. Et puis, nous vous réservons pour d’autres missions, justement à cause de cette couverture. 

  Romane du Puits-Chalamont s’étrangla. Elle venait d’avaler la mouche de travers.

  Malku triomphait.

  Le chef de bureau remarqua la moue de la jeune femme. Il chercha quelque chose à dire pour calmer ses nerfs. Ne voulant pas se la mettre à dos.

  — Ne vous inquiétez pas, mon petit, je trouverai une place dans nos services, très bien rémunérée, une place de choix. Ca vous dirait de travailler directement pour moi ?

  Comme un robot, « Sissi impératrice » se mit au garde-à-vous. Pensant que finalement, elle était peut-être tombée sur un filon intéressant.

  — Bien, très bien, fit le général en se frottant les mains. Maintenant, tout le monde dehors, je reste seul avec notre meilleur agent !

Tout était dit. Ils firent place nette, non sans avoir effectué le salut militaire des bérets rouges, qui consiste à plaquer violemment sa main sur sa joue en criant « Longue vie au service ! », l’autre main bien droite sur la braguette.

  — Bien, Malku, à nous. Vous allez devoir vous préparer. Je vous le dis, ce ne sera pas une mission de tout repos, mais vous êtes de fer. Et vous aurez deux baby-sitters. Alors, qui choisissez-vous pour vous accompagner ?

Le général fit un clin d’œil en pliant son bras pour gonfler ses muscles, ajoutant :

  — Crash et San-Milton vous attendent, de l’autre côté de la porte.

Malku sourit. Poliment.

  — Non, merci, mon général. Si vous le permettez, je vais choisir les meilleurs. Et les meilleurs, de loin, ce ne sont pas ces bonshommes Michelin d’opérette, mais ce sont « Virtual Dub » Monkey, et Luigi dalla Chiesa.

 

*  *

*

 

  Au moment où le général Boll arrivait dans le bureau de conférence d'état-major, à H zéro zéro, Crash et San-Milton firent leur entrée dans le couloir. Aussi discrets que deux bulldozers à l'assaut d'une maison hantée.

Crash avait à peine eu le temps de serrer la main droite de son ami, qui la lui avait écrasée, sans qu'il le sente. Le stage anti-douleur était efficace, mais il avait des inconvénients, on ne se rendait pas compte tout de suite des blessures accidentelles et des foulures. Pour San-Milton, c'était encore autre chose. Avec ses nouveaux bras greffés, il ne mesurait plus sa force. Il avait eu toutes les peines du monde, après l'opération, à ne pas tordre les petites cuillères, ne pas briser sa tasse de café. Il ne comptait plus les complets qu'il avait dû porter au pressing, avec des taches brunes larges comme des soucoupes volantes.

 

  San-Milton, à cause de cette greffe, n'avait toujours pas terminé le stage contre la peur, ni celui contre la douleur. C'était la seule chose qui le stressait. Si le patron lui refusait cette mission juste parce qu'il n'était pas tip-top de ce côté-là ?

 

  Cette pensée lui faisait des bulles dans le cerveau, comme de l’acide tartrique gouttant sur du granit.

 

  En avançant dans le couloir, ils eurent une surprise de taille. Qui les cloua sur place.

 

  Devant la porte du bureau, ils venaient de voir, assis sur le banc en moleskine, deux silhouettes qu'ils connaissaient bien. Celle, en forme de bloc de foie gras d'oie Comtesse du Barry avec morceaux, de « Virtual Dub » Monkey, et celle, filiforme, de Luigi dalla Chiesa. Leurs plus stupides concurrents.

Ils saluèrent militairement les deux escogriffes, un point d'interrogation dans leurs quatre yeux cerclés de lunettes Porsche pour San-Milton, Ferrari pour Crash.

 

  Les deux autres se contentèrent de sourire béatement. Hilares.

  — Accidente, qui voilà ? dit Luigi, avec son accent suisse italien, si fort qu'on l'aurait dit torréfié par Lavazza.

  — C'est Thelma et Louise. Répondit l'autre, dangereusement narquois.

Une véritable masse de muscles. A le voir, avachi sur sa propre chair en édredon marron, San-Milton pensa qu'il ressemblait tout à fait à un croisement entre Jean-Pierre Castaldi et le yéti. Quant à l'autre, maigre comme un clou de chez Brico Dépôt, il se dit que c'était plutôt un mélange entre Olive, la femme de Popeye, et Phil Defer, le bandit en forme de câble électrique des aventures de Lucky Luke.

  — Qu'est-ce que vous faites là, Crétin et Ducon ? demanda Crash, avec un mauvais pressentiment.

  — « Monsieur » Ducon. Fit « Virtual Dub » Monkey, l'œil plus mauvais qu'un coup du sort.

  — Laschia, Monkey, dit Luigi, faisant se mouvoir, d’un geste qui se voulait théâtral, sa grande cape noire. Cé né sont pas des dames dé la haute, questo lo sappiamo(1).

  — C'est pourtant une école select, ici ! ronchonna l'autre.

D'ordinaire, il ne parlait presque pas. Il avait dû utiliser, dans la minute qui venait de s'écouler, plus de quatre-vingt-dix pour cent de son vocabulaire. A se demander si ses glandes salivaires n'allaient pas surchauffer, à force de sollicitation.

  — De quoi ? hurla Crash.

San-Milton le retint par le bras.

  — A qui tu parles, Crash ? demanda-t-il à son copain. Ici, je ne vois personne. Y'a personne, j'te dis !

L'autre se calma un peu, sous le regard impératif du gorille blond. On pouvait les entendre, derrière la porte, il ne fallait pas jouer le jeu des deux dinosaures. Ou ils risquaient de se faire écarter de la nouvelle mission pour mauvaise conduite.

  — Elles sont mignonnes cette année, les stagiaires, yé trouve, si o no ? siffla Luigi, montrant les deux gorilles de son menton en pince à linge.

C'en était trop pour Crash. San-Milton pouvait laisser faire, mais lui, il n'était pas un ange de patience. Et d'abord, que venaient-ils faire ici, ce gros tas de saindoux et cette carotte molle ?

La seule mission qu'on aurait pu raisonnablement, leur confier, c'était d'aller en Afghanistan nettoyer les toilettes de Bin Laden, et encore !

Il réalisa que San-Milton entravait ses mouvements, le tenant dans ses bras, puissants à faire pleurer de désespoir l'homme qui valait trois milliards.

  — Che bellissimi amorosi(1) ! persifla Luigi, Régarde, tou né les trouves pas craquants ?

  — Si. Rétorqua « Virtual Dub » Monkey. On jurerait qu'ils vont chanter « Ti amo » !

San-Milton lui-même sentait sa bonhomie pouponne disparaître. Il se disait que Crash et lui pourraient bien leur tailler une bavette, qui leur ferait un effet bœuf !

 

  Le crâne de Crash bouillonnait, comme une blanquette de veau de chez Bernard Loiseau en pleine cuisson.

 

  Sans le fumet.

 

  Mais avec la fumée.

 

*  *

*

 

 



(1) « Discipline héraldique statufère », définition du dictionnaire « le petit Boll », par le général qui en est l’auteur : « Discipline qui met en lumière les combats de chevaliers dont les artistes les plus reconnus ont fait des statues. L'épreuve consiste à résoudre une énigme en tenue de chevalier, et à combattre l’ennemi en taillant la pierre pour faire une statue de soi-même, tout en étant poursuivi par les Jivaros ».

(1) Laisse, Monkey. (...) Ca on le savait.

(1) Quels charmants amoureux ! 

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