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Chapitre
II
Le
général Boll rectifia la position de son béret rouge sur sa tête. Se
mirant
dans la glace. Stressé.
Il
vérifia que toutes ses décorations étaient
bien présentes sur sa poitrine, que le pli du pantalon était
impeccable. Il
lissa ses petites moustaches noires carrées sous son nez callipyge, et
cacha sa
mèche rebelle sous le béret. Les poches sous ses yeux témoignaient des
travaux
de la nuit, et de ses insomnies répétées. Soudain, sa physionomie
changea. En
s’approchant précipitamment, il remarqua avec horreur qu’il avait un
point noir
sur le nez ! Il l’explosa posément, comme on appuie des deux
mains sur un
détonateur à distance Dynadet type U de 0,45 ampères. L’engin
graisseux,
arraché à son refuge cutané, s’envola à travers la pièce, disparaissant
dans le
tapis couleur camouflage.
Il
soupira. Depuis sa nomination au poste de l’excellent général Kaïda,
assassiné
dans ce même bureau en losange, (le bureau le plus secret des locaux de
la
C.I.A. en Suisse, tellement
secret que même le gouvernement helvétique ignorait son existence), il
faisait
les cent pas.
Attendant
sa première réunion d’état-major.
Depuis sa
prise de fonctions, rien de bien éclatant ne s’était passé qui lui
donnât une
occasion de s’ériger dans les faits à son rang de chef suprême de
l’école
Jean-Jacques Oubien, et de généralissime de la Section
Action
Muscles du réseau qu’il dirigeait nouvellement. Et puis, il y avait eu
cette
nouvelle de la mort de cinq agents triples, en réalité à sa solde, tués
en
mission à Djakarta. Les balles avaient parlé. Issues du canon du
revolver de
Saddam junior !
Le signal
d’une nouvelle mission. Il fallait envoyer ses meilleurs éléments là où
Saddam
avait signé son crime. Des informateurs avaient voulu s’y rendre, ils
étaient
revenus en petits morceaux, dans des caisses de savon Palmolive, en
port dû.
Délicat…
Le
général Boll se gratta le menton et la gorge en même temps. Fier comme
un paon
ayant cassé la gueule à un coq sur un tas de fumier. Il était H moins
zéro une,
le temps pour lui de tout vérifier une dernière fois, et il allait
entrer dans
l’arène, devant tous ses subordonnés. On allait voir ce qu’était un
vrai
chef !
Il faut
dire que son prédécesseur avait eu de quoi lui faire de l’ombre. Ils
avaient toujours
été rivaux. Et voilà que l’occasion lui était enfin donnée de bousculer
de son
piédestal « le Vieux » Kaïda, pour faire régner sur
le service un
souffle novateur, qui obtiendrait les résultats attendus par le
Pentagone. Il
rêvait au jour où on lui dresserait une statue, pour la postérité,
devant
l’école, avec ces simples mots : « Au général Boll,
les nations du
monde entier, et d’ailleurs, éternellement reconnaissantes ».
Sa montre
Omega sonna. Il était H zéro zéro. Pile.
Il poussa
la porte en bombant le torse.
De
l’autre côté, tous les agents attendaient, dans un silence digne d’une
pré-ouverture de Prokofiev.
— Repos !
aboya le général.
On
s’assit à sa suite autour d’un bureau ovale marron glacé, d’excellente
facture,
réalisé par l’architecte d’intérieur Marcel Troudbal.
Des
dossiers hyper sensibles et plus secrets que le nom de nos lecteurs
s’étalaient
devant les participants.
Le chef
de bureau s'éclaircit la voix.
— Hem…
Hem.
Autour de
lui, Une mouche décida de ne pas s’envoler.
Trop peur
qu’on l’entende !
Le Prince
Malku, paisiblement assis sur un fauteuil de cuir, croisa les jambes,
curieux
de savoir la suite.
—
Messieurs, la situation est grave. Saddam
junior se moque de nous. Nous avons perdu des agents, et c’est
intolérable.
J’ai mis sur pieds l’opération « Les fesses de
Saddam » cette nuit,
et je vais vous en donner les détails. Oui, reprit-il après avoir bu un
verre
d’huile de foie de morue « La Villageoise »,
que lui tendait Milady, sa
secrétaire, cette opération porte ce nom, Messieurs, parce que
nous allons
lui botter le cul, et profondément, même si la botte reste coincée à
l’intérieur !
Cette
nouvelle ravit les barbouzes présentes. Tout le monde rêvait d’aller
régler son
compte au fils du dictateur, qui avait échappé de justesse à Malku
quelques
mois auparavant.
— Je vais
nommer un team gagnant sur cette affaire, fit le général Boll, en
soulevant son
béret pour laisser la sueur s’exprimer sur son front bourrelé. Je vais
nommer
le meilleur de nos agents, avec les moyens maximums. J’ai lu vos états
de
services, vous êtes la fleur de cette école, Messieurs.
Il
prit les dossiers empilés devant lui, les
feuilletant les uns après les autres.
— Vous,
Al Vernon, quatre étoiles sur cinq aux tests de tir, résistance à la
douleur,
cuisson d’ennemi, écrasement de révolte. C’est bien.
Le
nommé Vernon se tortilla sur sa chaise.
Rougissant.
— Mais
zéro virgule deux étoiles en séduction féminine ! Il faut dire
qu’avec
votre tronche boutonneuse et vide comme un parking de Lidl, ça n’a rien
d’étonnant ! Vous avez gagné un stage chez le chirurgien
esthétique.
Revenez en deuxième semaine.
Vernon,
plus blême qu’un petit matin en Alaska, se tassa sur son siège. On
aurait dit
qu’il avait perdu cinq vertèbres d’un coup.
— Clermont
Robert. Où est-il, Clermont Robert ?
Le
susnommé leva timidement un doigt, à demi caché derrière une horloge
comtoise,
dans laquelle le staff entreposait les stocks de bouteilles d’huile de
foie de
morue « La Villageoise ».
L’horloge était blindée. Seule Milady
connaissait le code pour l’ouvrir, et elle se serait fait arracher tous
les
ongles, plus sa petite culotte, sans le dévoiler pour autant !
— Clermont…
C’est mieux. Quatre étoiles en étranglement collatéral, premier de
promotion en
équitation orientale suggestive, un doctorat en épreuves de tortures
appliquées… C’est rare, ça, mon petit…
Clermont
se redressa. Il sentait que la chance frappait à la porte. Il
s’imagina,
choisissant ses gardes du corps et son arsenal, avec un budget secret
« No-Limit ». Il choisirait les meilleurs, Crash et
San-Milton, bien
sûr. Au dernier bilan, ces deux-là avaient ridiculisé leurs
concurrents. Il
faut dire que San-Milton avait reçu sa greffe des deux bras, ce qui
avait
multiplié sa force déjà inégalée par mille, et que Crash avait fait des
exercices mystérieux, qui avaient fait tripler de volume ses biceps et
ses
pectoraux déjà surdimensionnés. Personne ne s'était amusé à les
provoquer
depuis, à part deux éternels irréductibles, qu'on aurait pu nommer
« Crétino et Stupido », auxquels
les gorilles de Malku
avaient répondu par une somptueuse indifférence. Crash et San-Milton
étaient
inséparables. Des siamois sournois. Pour un bandit qui se respectait,
il valait
mieux les voir en photo qu’en vrai.
—
C’est mieux, mais qu’est-ce que je lis,
ici ? « Peut mieux faire en tenue à la cuite.
Moralité douteuse avec
les filles du service ».
Le
général releva la tête pour toiser le postulant. Il n’avait pas du tout
envie
de rire, malgré les réactions amusées dans la salle. Qu’on tripote les
dames
pour les succès d’une mission, certes, c’était même une condition
expresse,
mais dans le service… Le chef de bureau ne plaisantait pas avec ces
choses-là.
De toute sa vie, il n’avouait que deux maîtresses. Tatiana et Jade, les
deux
sœurs de sa femme Coraline. Et ceci après son mariage. Il faut bien que
le
soldat se délasse. Ce qu’on pouvait comprendre pour un haut gradé était
rédhibitoire pour une nouvelle recrue. Il fallait être impitoyable.
— M’frez
trois mois, p’tite bite ! hurla le général, sa voix roulant
comme le
tonnerre dans le ciel de « Manon des sources ». J’en
ai maté des
autres que vous, moi !
L’autre
se renfrogna.
Deux
gorilles sans personnalité, vêtus de complets gris la Samaritaine
entrèrent,
répondant à l’appel du chef de bureau, qui avait appuyé sur le petit
bouton
rouge de la sécurité.
Ils
empoignèrent le jeune agent sans ménagements, et lui passèrent les
menottes.
Trois mois au mitard, ça n’allait pas être du gâteau...
Clermont
se demanda si, pour les besoins du service, il n’allait pas se faire
émasculer.
Il l’aurait, au moins, sa première grosse mission !
La porte
se referma sur lui. Elle s’appelait « Oubli ».
—
Vertuchou Jean-Michel, très prometteur en
début de saison, mais a eu la varicelle et les oreillons en troisième
semestre.
Résultats décevants. Vous aussi, deuxième semaine, ouste !
Pâle
comme sainte Thérèse de l'Enfant Jésus tenant une chandelle diaphane,
le nommé
Vertuchou s'épongea le front et s'assit. Maintenant, il avait la
jaunisse. En
plus.
—
Ed Garmond. A repiqué trois fois le stage
filature. De quoi ? éructa le général. Le stage
filature ? C’est le
stade garçonnet, ça ! Bon, d’accord, je vois cinq étoiles en
terrassement
sur mafioso, ok. Mais ça n’excuse pas non plus cette mention que je lis
sur le
bulletin de Madame la conservatrice en chef de l’arsenal :
« Confond
un Johnny Walker et un Walther PPK lorsqu’il vient commander ses armes
au
guichet ». Je ne sais pas ce qui me retient de vous
rétrograder chez les
poussins, vous !
L’humiliation
suprême. Redescendre l’échelle jusqu’à sa base comme un chimpanzé
glissant sur
un mât de cocagne enduit de savon noir. Autant finir sur le pal…
Ed serra
son béret dans sa main, de toutes ses forces. Son couvre-chef mourut.
Asphyxié
en quelques secondes.
—
Alors, Messieurs, que reste-t-il, je vous
le demande, de la fine fleur de la cavalerie
helvético-américaine ?
Hmm ? Il nous reste Monsieur Lange et Mademoiselle Romane.
Son ton
se radoucit à la lecture de ce dernier prénom.
— Excellent,
Mademoiselle. Tout à fait saisissant. Vos états de service sont
parfaits. Cinq
étoiles sur cinq en nage étrangleuse. Cinq également en soudoiement de
gardes.
Comment ? Six en séduction mâlistique ? Mais ça
n’existe pas, six,
si ? « Sissi impératrice ». C’est votre nom
de code, je
crois, mon petit ?
— Oui,
mon général, répondit l’agent.
Une
bombe. A couper le souffle. Blonde, de longs cheveux coiffés en une
tresse sur
ses épaules couvertes de l’uniforme camouflage. Ses yeux auraient fait
fumer le
radiateur d’un camion Berliet de trente-huit tonnes, flambant neuf.
Des
lèvres épaisses, sensuelles, faites pour
avaler. En face d’elle, Saddam junior n’avait pas une chance. Malku se
dit, en
la dévisageant, qu’elle était presque aussi belle que la marquise
Canelle de
Hautepierre.
Le
général se tourna vers le Prince.
— Et
puis, nous avons Malku Lange, pour terminer ce tour de table. On ne
parle même
pas des autres, qui sont tout juste bons à retenter leur chance au
rattrapage à
la prochaine session.
Des
soupirs déçus se firent entendre. La mouche en profita pour voler.
Quelques
secondes seulement. « Sissi impératrice », plus vive qu’une
chaux blanche,
venait de la gober en vol. Discrètement.
— Prince
Malku, voyons, voyons. Oui, oui, oui. Excellent aussi. Cinq étoiles
partout,
sauf en discipline héraldique statufère.
Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Vous avez flanché sur ce
coup-là ?
— Mon
général, dit Malku d’une voix plus feutrée qu’un pull-over lavé sans
Mir
Express, l’agent Vertuchou avait la scarlatine. Il me l’a donnée. J’ai
eu
seulement quatre étoiles. Je m’en voudrai toute ma vie...
Le
général Boll posa sa main sur l’épaule de Malku. Il le jaugea du
regard. Dans
cet échange, on voyait littéralement se transférer de l’un à l’autre
toute la
noblesse du monde, comme s’il s’était agi d’une transfusion de sang
bleu.
Ils
suaient l’amitié virile.
L’estime
réciproque glougloutait entre eux. Comme dans un alambic.
—
J’ai bien connu votre père… C’était une
épée. Comme vous.
A ces
mots, une larme coula sur la joue glabre de Malku. Son père, disparu au
champ
d’honneur, en héros, dans la guerre de Bosnie Herzégovine, n’avait pas
survivi
à la mort puisqu’il était décédé, étant mouru. Malku n’avait jamais pu
guérir
de cette plaie béante dans son cœur. Il se demandait chaque jour que
Dieu
faisait comment il pourrait parvenir à y survivrer. Il avait toujours
manqué de
l’amour et de l’autorité de son père.
Malku
avait également perdu sa mère, rangée quelque part et jamais retrouvée…
Car on
pouvait effectivement dire qu’Eponine Lange avait toujours été une
femme
rangée. Jamais un acte déplacé. Une vertu sans faille !
Mais où
était-elle passée ? Malku se consolait en se disant que quand
on avait
perdu quelque chose, on le retrouvait toujours en cherchant autre
chose.
Peut-être qu’un jour, en quête de ses chaussettes Kindy, il la
retrouverait
enfin ?
Il
compensait ces manques affectifs dans l’excellence, et dans la réussite
de
missions ultra périlleuses, lui permettant de vivre dans l’opulence,
seul avec
sa bonne qui lui fournissait le nécessaire aussi bien que le superflu.
—
Evidemment, fit le général, vous êtes notre
meilleur élément. Une petite étoile de moins… Ce n’est rien. Tenez,
vous repasserez
l’épreuve, je suis sûr que vous pouvez décrocher celle qui vous manque.
Malku
tressaillit. C’était la première fois qu’on offrait à un agent de
l’école
Jean-Jacques Oubien une chance de repasser une épreuve, quand on
n’avait pas eu
les « Full-Stars ». Fallait-il que le général
l’aimât, pour lui faire
un tel honneur !
— Mon
général, je ne sais comment…
— Taisez-vous
mon garçon ! Pas de remerciements. Vous le valez, et vous ne
me décevrez
pas. Votre dossier est monstrueux !
Cinq étoiles en digestion de microfilms ! Pareil en lutte
gréco-soudanaise. Et vous parlez quarante-sept langues !
Le
général s’ébroua. Il n’en revenait pas. En fait, ce qui
l’impressionnait
surtout, sans qu’il puisse l’avouer, c’était la photo en pied de Malku,
nu
comme un ver. Chaque dossier comportait ce genre de photos, pour tous
les
agents. Ainsi, ils étaient vraiment « transparents ».
Et ce qu’il
voyait le stupéfiait ! Le sexe de Malku était de taille
réellement
impressionnante! C’était cela qui lui avait fait dire le mot
« monstrueux »…
Fébrilement,
il reprit le dossier de « Sissi impératrice ».
Espérant y voir la
même prise de vue. En la trouvant, il écarquilla les yeux, puis décida
de
froncer les sourcils.
— Vous
aussi, Mademoiselle, vous avez, comment dirais-je, tous les atouts… Il
se passa
la langue sur les lèvres, soudain plus sèches que tout un rouleau de
Sopalin
neuf. Oui, mais voilà, vous ne pouvez pas partir, dit-il brusquement.
— Sauf
votre respect, mon général… commença-t-elle.
— Suffit.
Votre couverture ici est parfaite, nous ne pouvons pas prendre le
risque de
vous faire arrêter par l’ennemi. Et puis, nous vous réservons pour
d’autres
missions, justement à cause de cette couverture.
Romane du
Puits-Chalamont s’étrangla. Elle venait d’avaler la mouche de travers.
Malku
triomphait.
Le chef
de bureau remarqua la moue de la jeune femme. Il chercha quelque chose
à dire
pour calmer ses nerfs. Ne voulant pas se la mettre à dos.
— Ne vous
inquiétez pas, mon petit, je trouverai une place dans nos services,
très bien
rémunérée, une place de choix. Ca vous dirait de travailler directement
pour
moi ?
Comme un
robot, « Sissi impératrice » se mit au garde-à-vous.
Pensant que
finalement, elle était peut-être tombée sur un filon intéressant.
— Bien,
très bien, fit le général en se frottant les mains. Maintenant, tout le
monde
dehors, je reste seul avec notre meilleur agent !
Tout
était dit. Ils firent place nette, non sans
avoir effectué le salut militaire des bérets rouges, qui consiste à
plaquer
violemment sa main sur sa joue en criant « Longue vie au
service ! »,
l’autre main bien droite sur la braguette.
— Bien,
Malku, à nous. Vous allez devoir vous préparer. Je vous le dis, ce ne
sera pas
une mission de tout repos, mais vous êtes de fer. Et vous aurez deux
baby-sitters. Alors, qui choisissez-vous pour vous
accompagner ?
Le
général fit un clin d’œil en pliant son bras
pour gonfler ses muscles, ajoutant :
— Crash
et San-Milton vous attendent, de l’autre côté de la porte.
Malku
sourit. Poliment.
— Non,
merci, mon général. Si vous le permettez, je vais choisir les
meilleurs. Et les
meilleurs, de loin, ce ne sont pas ces bonshommes Michelin d’opérette,
mais ce
sont « Virtual Dub » Monkey, et Luigi dalla Chiesa.
* *
*
Au moment
où le général Boll arrivait dans le bureau de conférence d'état-major,
à H zéro
zéro, Crash et San-Milton firent leur entrée dans le couloir. Aussi
discrets
que deux bulldozers à l'assaut d'une maison hantée.
Crash
avait à peine eu le temps de serrer la main
droite de son ami, qui la lui avait écrasée, sans qu'il le sente. Le
stage
anti-douleur était efficace, mais il avait des inconvénients, on ne se
rendait
pas compte tout de suite des blessures accidentelles et des foulures.
Pour
San-Milton, c'était encore autre chose. Avec ses nouveaux bras greffés,
il ne
mesurait plus sa force. Il avait eu toutes les peines du monde, après
l'opération, à ne pas tordre les petites cuillères, ne pas briser sa
tasse de
café. Il ne comptait plus les complets qu'il avait dû porter au
pressing, avec
des taches brunes larges comme des soucoupes volantes.
San-Milton,
à cause de cette greffe, n'avait toujours pas terminé le stage contre
la peur,
ni celui contre la douleur. C'était la seule chose qui le stressait. Si
le
patron lui refusait cette mission juste parce qu'il n'était pas tip-top
de ce
côté-là ?
Cette
pensée lui faisait des bulles dans le cerveau, comme de l’acide
tartrique
gouttant sur du granit.
En
avançant dans le couloir, ils eurent une surprise de taille. Qui les
cloua sur
place.
Devant la
porte du bureau, ils venaient de voir, assis sur le banc en moleskine,
deux
silhouettes qu'ils connaissaient bien. Celle, en forme de bloc de foie
gras
d'oie Comtesse du Barry avec morceaux, de « Virtual
Dub » Monkey, et celle,
filiforme, de Luigi dalla Chiesa. Leurs plus stupides concurrents.
Ils
saluèrent militairement les deux escogriffes,
un point d'interrogation dans leurs quatre yeux cerclés de lunettes
Porsche
pour San-Milton, Ferrari pour Crash.
Les deux
autres se contentèrent de sourire béatement. Hilares.
— Accidente,
qui voilà ? dit Luigi, avec son accent suisse italien, si fort
qu'on
l'aurait dit torréfié par Lavazza.
— C'est
Thelma et Louise. Répondit l'autre, dangereusement narquois.
Une
véritable masse de muscles. A le voir, avachi
sur sa propre chair en édredon marron, San-Milton pensa qu'il
ressemblait tout
à fait à un croisement entre Jean-Pierre Castaldi et le yéti. Quant à
l'autre,
maigre comme un clou de chez Brico Dépôt, il se dit que c'était plutôt
un
mélange entre Olive, la femme de Popeye, et Phil Defer, le bandit en
forme de
câble électrique des aventures de Lucky Luke.
— Qu'est-ce
que vous faites là, Crétin et Ducon ? demanda Crash, avec un
mauvais
pressentiment.
—
« Monsieur »
Ducon. Fit « Virtual Dub » Monkey, l'œil plus mauvais qu'un coup du
sort.
— Laschia,
Monkey, dit Luigi, faisant se mouvoir, d’un geste qui se voulait
théâtral, sa
grande cape noire. Cé né sont pas des dames dé la haute, questo lo
sappiamo.
— C'est
pourtant une école select, ici ! ronchonna l'autre.
D'ordinaire,
il ne parlait presque pas. Il avait
dû utiliser, dans la minute qui venait de s'écouler, plus de
quatre-vingt-dix
pour cent de son vocabulaire. A se demander si ses glandes salivaires
n'allaient pas surchauffer, à force de sollicitation.
— De
quoi ? hurla Crash.
San-Milton
le retint par le bras.
— A qui
tu parles, Crash ? demanda-t-il à son copain. Ici, je ne vois
personne.
Y'a personne, j'te dis !
L'autre
se calma un peu, sous le regard impératif
du gorille blond. On pouvait les entendre, derrière la porte, il ne
fallait pas
jouer le jeu des deux dinosaures. Ou ils risquaient de se faire écarter
de la
nouvelle mission pour mauvaise conduite.
— Elles
sont mignonnes cette année, les stagiaires, yé trouve, si o
no ? siffla
Luigi, montrant les deux gorilles de son menton en pince à linge.
C'en
était trop pour Crash. San-Milton pouvait
laisser faire, mais lui, il n'était pas un ange de patience. Et
d'abord, que
venaient-ils faire ici, ce gros tas de saindoux et cette carotte
molle ?
La
seule mission qu'on aurait pu raisonnablement,
leur confier, c'était d'aller en Afghanistan nettoyer les toilettes de
Bin
Laden, et encore !
Il
réalisa que San-Milton entravait ses
mouvements, le tenant dans ses bras, puissants à faire pleurer de
désespoir
l'homme qui valait trois milliards.
— Che
bellissimi amorosi!
persifla Luigi, Régarde, tou né les
trouves pas craquants ?
— Si.
Rétorqua « Virtual Dub » Monkey. On jurerait qu'ils vont chanter « Ti
amo
» !
San-Milton
lui-même sentait sa bonhomie pouponne
disparaître. Il se disait que Crash et lui pourraient bien leur tailler
une
bavette, qui leur ferait un effet bœuf !
Le crâne
de Crash bouillonnait, comme une blanquette de veau de chez Bernard
Loiseau en
pleine cuisson.
Sans le
fumet.
Mais avec
la fumée.
* *
*
Laisse, Monkey. (...) Ca
on le savait.
Quels charmants
amoureux !
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