| S.U.S. Les fesses de Saddam 
Parodie de SAS par Walther
Pépéka
Dépot légal 2006.
Chapitre I
Cornélia
était en train de rêver à son premier amant, lorsqu’il l’avait prise à la
hussarde, juste après leur rencontre, dans les recoins sombres d’une taverne
d’Amsterdam. A l’abri des regards, noyés dans la fumée de cigarettes Kool King
Size menthol, et le cœur tanguant dans les mâles beugleries des clients. Cela
s’était passé alors qu’elle était encore écolière. Bien qu’elle rêvât, elle se
rendit compte de son âge actuel, et rit dans son sommeil d’avoir eu ce pouvoir
de rajeunir. Cornélia était dans les bras de René, soixante-quatre ans plus tôt,
et c’était en même temps aujourd’hui. Les bizarreries et les joies de la nuit…
René lui pétrissait les hanches et les fesses qu’elle avait fermes, passant de
temps à autre la main sur sa toison en feu. Le pantalon sur les pieds. Il
prenait le sien, justement, et elle criait, pénétrée de tout son long par le
soudard, qu’elle n’avait aimé qu’une seule fois. Mais quelle fois! Son corps,
chrysalidement enroulé dans une chemise de nuit de dentelles Daxon, se tendit
comme un arc. L’orgasme fabuleux qui l’investissait était un miracle! Avoir
quatre-vingts ans et ressentir encore tant de plaisir, c’était inespéré! C’est
son propre cri qui la réveilla. En sueur. Les cheveux collés sur les rides de
son front. Elle venait de revivre un des meilleurs moments de sa vie, et se
félicita d’avoir une si grande aisance à revenir en arrière, en songes. Son
souffle l’affola. Elle posa la main sur son cœur, le pétrit doucement. La
tachycardie se calma peu à peu. Assez pour que l’oreille de l’octogénaire capte
un bruit inhabituel.
Elle introduisit le sonotone Siemens dans son
oreille, intriguée. Se demandant si ce n’était pas un autre rêve. Mais non.
Dans le living, un étage plus bas, dans la maison qu’elle était seule à occuper
depuis le début du week-end, quelque chose bougeait!
Ce ne pouvait pas être une souris dans les murs,
les dératiseurs étaient venus la semaine passée, et l’avait assurée qu’elle
serait enfin tranquille de ce côté-là. Elle avait trouvé un mulot dans la
cuisine, quelque dix jours plus tôt, et elle avait exhorté son fils,
propriétaire de la vaste maison, à faire appel à tous les moyens possibles pour
empêcher cela. Elle avait toujours eu une peur panique des souris et des
rongeurs en général. Au Soudan, elle avait affronté les mygales, et en
Australie les serpents les plus venimeux du monde en rigolant. Mais les
rongeurs, c’était plus fort qu’elle.
Et c’était eux ou elle!
Robert, son fils, avait fini par faire ce qu’il
fallait.
Donc, ce n’étaient pas ces infâmes souris. Alors?
Un cambrioleur?
Cornélia frémit. Combien de fois avait-elle dit à
Robert qu’il fallait blinder la porte, mettre des systèmes de sécurité hyper
sophistiqués? Il l’avait à peine écoutée. Si sûr de lui… Pourtant, il y avait
dans cette maison tellement de documents sensibles, et donc tant de raisons,
pour toutes sortes de malfaiteurs, d’essayer de fracturer l’entrée!
Tout à coup, elle entendit un objet lourd tomber
dans le living.
- Mon Dieu! fit-elle, mettant instantanément la
main sur sa bouche, comme si elle avait pu effacer le son qui venait peut-être
de la trahir en s’échappant de ses lèvres.
Elle se sentit soudain terriblement seule. Que
pouvait faire une vieille dame en face d’un voleur, ou pire, d’un commando
entier de tueurs, qui avait envahi la demeure? Elle avait cessé tout mouvement.
Tétanisée. Imaginait des soldats cagoulés, fusil d’assaut au poing. Cela lui
donna soudain une idée. Chaussant ses mules roses, elle glissa sans bruit vers
la bibliothèque, dont un des pans, garni de faux livres, cachait l’arsenal de
Robert. Sans réfléchir, avec un geste de professionnelle, elle happa un AK 47
et une carabine à pompe Remington, vérifia qu’ils étaient chargés, et se mit en
devoir de descendre l’escalier, à pas plus furtifs qu’un Nighthawk survolant les factions armées du Nord-Guatémala
sans qu’on puisse le repérer.
Le bruit venait du fond du living, peut-être même
du couloir qui rejoignait la chambre de son fils. Depuis qu’il était veuf, il
ne dormait plus dans la grande chambre bleue du couple. Il l’avait laissée à
son petit garçon. En priant que parfois, sa femme revienne, la nuit, rendre de
touchantes visites à leur unique enfant. Ce dernier parlait encore d’elle avec
tant d’émotion dans la voix, qu’il ne pouvait rien refuser à son rejeton. Cela
avait un inconvénient : le petit-fils de Cornélia était vraiment
gâté.
Elle ferma les yeux. Son oreille la trahissait un
peu parfois, mais elle n’était pas folle, elle avait bien entendu! Quelqu’un
était là, dans le noir, s’affairant à droite, à gauche. Elle se dit que seule
la surprise était son seul atout. Il fallait tirer la première, et sans
sommation.
Elle posa le canon de l’AK 47 sur la balustrade
de l’escalier, visant la source du bruit. Oui! Elle l’avait repéré. Un sourire
crispé fit un bond de colibri sur son visage marqué par le temps.
- Toi, mon petit bonhomme, pensa-t-elle, tu vas
regretter d’être entré chez mamie Cornélia sans sonner!
Elle allait appuyer sur la détente, quand tout à
coup, son sonotone s’envola sous le souffle d’une formidable explosion!
La vieille femme, les quatre fers en l’air, la
chemise de nuit de dentelles relevée sur ses jambes décharnées, jura. Le fusil
lui avait échappé des mains. Une fumée pleine de plâtras grimpa les premières
marches de l’escalier comme un chat de gouttière poursuivant un pigeon. Les
lunettes Alain Afflelou de Cornélia étaient tombées dans l’attentat. Elle n’y
voyait rien.
- Sortez de là, les mains en l’air! voulut-elle
crier. Mais rien ne sortit de sa bouche, elle respirait si mal!
Se traînant dans la poussière, elle fouina de ses
mains malhabiles où les veines étaient aussi épaisses que les autoroutes sur
une carte d’état-major Michelin, et mit la main sur la crosse de la carabine à
pompe. Aussitôt, elle s’agenouilla, visa au jugé vers le living, et envoya la
purée. Les bastos faisaient des trous gros comme des promesses de ministres
dans les canapés et les meubles. Au comble de la fureur, elle ressemblait à
Rambo, mais dans le cinquantième remake de ses aventures.
- Prends ça! Et ça! hurlait-elle de sa voix de
crécelle, à chacun de ses tirs.
Quand elle n’eut plus de munitions, elle risqua
un regard par-dessus les balustres. Une petite voix timide se fit entendre.
- Mamie?
Cornélia bondit. Son cœur eut un raté dangereux
pour son âge. Elle se précipita vers l’interrupteur et fit la lumière. Ses yeux
s’exorbitèrent en découvrant le pot aux roses.
San-Milton, son petit-fils, ce garnement!
Cornélia ne voulait pas y croire! Il avait
volatilisé le coffre-fort où elle planquait ses confitures, et il en tenait un
pot contre son cœur, contrit et désolé.
La vieille dame s’assit sur une marche de
l’escalier, la tête entre les mains.
- Mais que vais-je faire de cet enfant?
disait-elle de sa voix brisée comme une pâte à tarte Herta. Ses glandes
lacrymales, qu’elle croyait depuis longtemps taries, produisirent une larme qui
roula sur sa joue en slalomant entre ses traits creusés par l’âge.
- Pourquoi as-tu fais ça, galopin?
San-Milton ne répondait pas, il s’en voulait
terriblement. Il aurait aimé tout lui raconter. Sa déception de ne pas avoir pu
embrasser la marquise Canelle de Hautepierre,
et le réconfort qu’il cherchait dans les délices sucrés que fabriquait sa
grand-mère le dimanche après-midi.
A la belle saison, Cornélia partait avec son
cabas écumer les chemins de terre et de buissons entourant la maison. Elle
revenait toujours chargée d’une quantité de fruits industrielle. Son petit-fils
se demandait comment elle faisait pour les trouver, elle qui n’avait plus les
yeux si bons et qui collectionnait les paires de lunettes aux verres jaunis par
le temps.
Il n’avait jamais compris pourquoi Cornélia, une
fois ses confitures faites, les défendait bec et ongles, comme d’ailleurs elle
interdisait qu’on mange les cerises du jardin, pourrissant sur l’arbre. Il ne
réalisait pas que ces réserves de confitures constituaient pour elle son stock
de guerre.
Il ne pouvait se rendre compte de ce qu’avait été
sa vie. Mère de quatorze enfants pendant la seconde guerre mondiale, elle avait
gardé de cette époque la peur du manque, et le compensait en entassant
inlassablement les bocaux de légumes, les confitures, et tout ce qui pouvait se
conserver.
Lorsqu’il était enfant, San-Milton avait
découvert la cache au trésor par hasard, et il n’avait pas compris comment sa
grand-mère avait pu mettre de côté des confitures datant de mille neuf cent
quarante-six, comme le stipulait l’étiquette. Il ne comprenait toujours pas,
d’ailleurs. Cependant il l’aimait beaucoup, pour sa grande force et son sang
froid. La voir effondrée le toucha au plus profond du cœur.
Il posa son 357 magnum sur le guéridon, leva les
mains en l’air, tourna sur lui-même pour montrer ses bonnes intentions et
s’approcha de la vieille dame éplorée.
- Mamie, ne pleure pas. Il faut que je
t’explique…
Il ne savait pas par où commencer. Une femme de
son âge comprendrait-elle ce qu’étaient le désir et la frustration, et le
besoin de s’emplir quand on avait tout perdu? Se souviendrait-elle seulement de
ce que voulait dire le mot étreinte?
- Au point où j’en suis, sanglota Cornélia, je
peux tout entendre. Vas-y.
- C’est à cause de cette mission à Bagdad.
- Ils t’apprennent à faire sauter les frigos dans
ton école?
Elle se révoltait. Elle avait mis une bonne
partie de ses économies dans l’achat de ce coffre-fort. Maintenant il pouvait à
la rigueur servir de clapier aux lapins qu’elle élevait dans le jardin!
- Non, mamie. C’est à cause de cette fille.
- Cette fille? Qu’est-ce qu’elle a à faire avec
mes confitures?
- Ah mamie si tu savais! J’suis comme un
bougillon! J’en dors plus la nuit. Elle
est tellement belle!
Le regard de l’aïeule s’alluma soudain. Elle
observa son petit-fils par en dessous, et par-dessus des lorgnons qu’elle avait
tirés de sa chemise de nuit et époussetés. Intéressée.
Ce mot-là éveillait en elle une douce musique. De
l’accordéon-musette. Et elle revoyait Gaston le séducteur, le tombeur des
filles, qui l’avait fait valser toute la nuit en lui sortant des sornettes. De
ces sottises qu’on dit au bal, quand on a des idées derrière la tête.
Mais celui-là, il était beau! Et fort! Elle
s’était donnée à lui un vendredi soir, dans une écurie, à même le foin, avec
les naseaux du cheval noir en plein dans le cou. A la lueur d’un flambeau
Ruggieri.
Sa jouissance avait explosé dans le ciel comme un
feu d’artifice!
Elle prêta l’oreille plus attentivement à ce que
lui racontait son indomptable petit-fils.
- Il faut dormir la nuit, c’est bon pour les
dents, dit-elle. Prends exemple sur ta grand-mère. Si je n’avais pas dormi tout
mon saoul, je te sourirais avec les dents d’un autre.
- Mais, mamie, ce n’est plus avec les dents des
autres qu’on fait les dentiers aujourd’hui.
- T’occupe pas de mes dents, seringuet, et
raconte-moi cette histoire. C’est qui d’abord?
Le gorille, malgré sa montagne de muscles,
hésita. Il aurait chargé à lui tout seul un régiment de paras soviétiques, mais
cette frêle vieille femme l’intimidait.
S’il dévoilait le nom de la marquise, tout le
village serait au courant dès le lendemain matin. La discrétion n’était pas la
vertu première de Cornélia. Elle fréquentait assidûment les salons de thé
remplis de rombières en quête du plus petit ragot, pour le transformer en
ronflantes rumeurs!
Tout à coup, il se dit qu’il était allé trop
loin. Si la marquise apprenait que San-Milton était amoureux transi d’elle, il
mourrait de honte et de ridicule. Et Malku le renverrait!
Vite, il chercha une brèche, quelque chose
d’assez fort pour régler le sujet une fois pour toute. Quelque chose que sa
grand-mère n’oserait pas répéter. Une seule solution lui apparut.
Cornélia saisissait à nouveau la carabine à
pompe. Pour avoir essuyé ses colères, il la savait facilement nerveuse.
- Heu… ben, mamie, c’est un secret. Tu me jures
que tu ne le répéteras pas?
Cornélia fronça les sourcils.
- Pour qui me prends-tu, pour une commère?
s’écria-t-elle, croisant ses doigts dans son dos. C’est juré, je ne dirai rien.
Le jeune homme avait remarqué le manège des mains
de la vieille dame. Il se résolut à mentir. Dangereusement.
- En fait, ce n’est pas d’une fille que je suis
amoureux…
- Hein?! sursauta la vieille pie.
Elle n’osait comprendre. Mais de qui alors?
Articula-t-elle. Si péniblement que ses mâchoires en grincèrent. Pas une fille…
tu veux dire une dame?
- Non…
- Pas une femme mariée tout de même?
Le cœur de San-Milton faisait du yoyo. Il était
mal engagé. Sa grand-mère connaissait tout le monde au village et s’il
répondait oui, elle irait frapper à toutes les portes en maudissant la femme
adultère qui avait détourné son petit-fils du droit chemin! Décidément il ne
restait vraiment qu’une solution.
- Heu… je suis… je suis amoureux d’un garçon.
Les bigoudis sur la tête de Cornélia
s’effritèrent et fondirent instantanément. On aurait dit qu’une machine
infernale à retardement enclenchée depuis sa prime jeunesse venait d’exploser
sous son cuir chevelu. Elle goba l’air comme un congre hors de l’eau.
- Un garçon? C’est-y Dieu possible?
murmura-t-elle, le regard dans le vague et le vague à l’âme. San-Milton se
tortillait les mains et se mordait les lèvres. Si jamais on apprenait ça à
l’école Jean-Jacques Oubien, il pouvait changer d’orientation professionnelle!
Coiffeur, peut-être? Il s’imagina avec les ciseaux dans les mains, s’en servant
pour se taillader les veines plutôt que pour faire des coupes aux clients.
- Mais qui? Je le connais?
Il fallait jouer serré. San-Milton transpirait
plus que sous le poids des haltères de deux cents kilos qu’il soulevait plus de
trois cents fois par jour. La seule possibilité pour que Cornélia ne fasse pas
un scandale était de la placer devant un fait accompli que la honte
l’obligerait à garder secret.
- Oui, c’est Crash, dit-il très vite entre ses
dents.
- Qui? Je n’ai pas entendu.
- Crash, mamie, cria-t-il dans son oreille.
Le sonotone en émit un son strident. La
grand-mère laissa retomber ses bras par terre. On aurait pu croire que ses
poumons allaient lui surgir de l’extrémité des doigts. Sa respiration était
bloquée. San-Milton s’alarma, lui donna une tape dans le dos qui la fit glisser
de deux marches. Elle allait parler quand le téléphone sonna.
Trop content de pouvoir s’éclipser un moment,
San-Milton courut décrocher.
- Oui?… Oui?… J’arrive tout de suite.
Avant de filer, il glissa son 357 magnum dans le
holster de cuir, l’attacha sous son aisselle.
- C’est le travail, mamie. Il faut que j’y aille.
Une nouvelle mission. Le général m’attend.
Cornélia haussa les épaules et soupira.
Décidément, il était de plus en plus difficile de comprendre les jeunes!
* *
*
Je ne tiens pas en place, en vaudois.
Dessins Walther Pépéka, tous droits réservés.
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