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Chapitre
II
Quelques heures après,
enfoui dans les
fauteuils en cuir de la Daimler officielle,
Malku sentit venir une larme, que Milady
sécha avec son mouchoir Lotus. Il était anéanti par la mort de son
maître.
L’autoradio Grandin à
cassettes stéréo
diffusait déjà en boucle l’annonce de la mort du général, s’étalant en
gloussant sur son glorieux passé militaire.
— Le général au cœur grand
comme une baleine,
inventeur du lasériseur de mouches (il avait été le premier à
expérimenter un rayon
capable de pulvériser instantanément jusqu’à cent vingt-quatre
coléoptères en
vol sans jamais les rater), celui dont nous attendions tant pour le
secours de
notre nation, nous a quittés tout à l’heure… se gaussait le
commentateur, avide
d’effets frappants.
— Coupez-moi ça !
cria Milady à Fitz qui
conduisait la limousine.
Dans le ronron velouté du
moteur, elle
passait la main dans les cheveux de Malku avec douceur, maternellement.
Le
jeune Prince se laissait peigner mélancoliquement, ses sanglots rentrés
lui
dégoulinaient froidement sur les joues, comme un crachin de fin
d’automne sur
les vitres fêlées d’une cabane abandonnée.
San-Milton passait
doucement sa langue sur la
prémolaire qui le faisait souffrir depuis deux semaines. Les médecins
testeurs
de la
C.I.A.
avaient limé l’émail pour l’accoutumer à la souffrance.
Crash, lui, avait déjà
effectué le stage
contre la douleur, et en était sorti major de promotion. San-Milton
attendait
autre chose avant de terminer lui-même ce stage : une ablation
du bras
gauche, suivie d’une greffe du même membre le lendemain. La technique
était
parfaite, on ne voyait aucune cicatrice, et en plus, on avait le temps,
en
laboratoire, de charger les muscles en carbo-tungstène pour multiplier
leur
force par dix au moins.
Pour le moment, ce qui le
chagrinait, c’est
qu’il ne pouvait serrer les dents pour atténuer les élancements dans sa
mâchoire en carénage de locomotive à vapeur.
— A quelle heure part
l’avion ?
demanda-t-il d’un ton rogue.
— Une heure, fit Milady.
Elle lui faisait front,
car la
Daimler était
présidentielle. Elle disposait de deux sièges à l'arrière, en face à
face.
— On a le temps… dit
Crash, assis aussi à
l’arrière.
San-Milton, prenant avec
lui toute la place
sur la banquette, asticotait un gros pansement sur le pouce de sa main
droite. La
veille, il avait été pris sur le fait par sa grand-mère en train de
voler un
pot de confiture dans un placard, et, de saisissement, il s’était
reculé si
vite que le pot était tombé, et le verre brisé lui avait fait une
entaille
profonde sur le pouce. Cela le handicapait pour jouer aux dominos
piégés avec Crash,
qui en avait largement abusé, gagnant éhontément trois mille balles de
mitrailleuse lourde sur sa provision de guerre !
Il pensait au moment où il
pourrait prendre
sa revanche, quand la Daimler
freina brusquement, le projetant la tête la première dans les seins de
Milady.
Les ressorts de la
suspension antédiluvienne
les secouèrent comme de la pulpe dans une bouteille d’Orangina.
— Toudebleu!
s’écria Fitz, le visage balafré d’une
marque de stupeur entre les deux yeux.
Sur le chemin, un
half-track les attendait,
le lance-missiles braqué droit sur eux ! Si Fitz ne l’avait
pas aperçu
entre les feuillages de la forêt, au prochain virage, ils auraient tous
rejoint
leurs ancêtres sans avoir eu le temps de dire ouf.
Le half-track finissait de
se caler sur sa
cible. Sur ce petit chemin bordé d’arbres, impossible de les rater, ils
étaient
visibles comme Raymond Barre dans un couloir de HLM !
Le missile, dans une
déflagration de quatorze
juillet mêlée d’un sifflement de bouilloire en folie, creusa un sillon
d’étincelles aveuglantes entre les troncs pourris.
San-Milton et Crash
avaient mis à profit
tout ce qu’ils avaient appris à l’école : ils avaient déjà
bondi hors du
véhicule, portant Milady et Malku par la taille. Crash
jubilait ! Cette
fois, il avait eu le bon réflexe à temps.
Ils savaient que le
blindage en pyrythonite-kevlar
double couche pouvait résister à tout sauf au Stinger qu’ils avaient
aux
fesses. L’impact, d’une violence inouïe, éventra le pare-brise en
cristal de Bohème
renforcé, ravagea les cuirs de race en une fraction de seconde, pour
transformer la respectable limousine en brasier.
Sans un cri, Malku avait
déjà garni le
magasin de son lance-pierres extra plat, et tiré deux salves nourries,
qui
allèrent se perdre dans le chemin caillouteux.
Ils avaient tous les trois
atterri dans un
fossé plein de vase, et pataugeaient comme dans un pot-au-feu de
province froid
et trop cuit.
— Lâche-moi,
Crash ! hurla Malku.
Suffoquant sous le bras du
gorille, il ne
pouvait viser le half-track. Les deux gardes du corps étaient sourds et
muets,
ils avaient commencé à balancer la purée dans tous les sens comme des
destroyers de la dernière chance.
L’Uzi lance-grenades de
San-Milton rougissait
sous la chauffe, à force de tirs efficaces comme à Hiroshima. Crash,
lui,
bandait et rebandait son arc à flèches explosives au curare, et visait
méthodiquement les chenilles du half-track.
Milady gisait inanimée
dans la fange, le
chignon en flammes, les jupes retroussées sur ses jambes callipyges.
Malku reprenait ses
esprits, pour voir le
camion éventré répandant ses entrailles, dans une fumée plus noire que
les
cuisses de Danny Glover. Les deux assaillants avaient vécu, cul
par-dessus
tête, pêle-mêle sur les débris de métal kaki.
— Ça suffit ! dit
Malku. Ils ont eu leur
compte !
Crash et San-Milton,
résignés, rangèrent
leurs armes.
Une seconde plus tard,
affichant la
satisfaction d’un travail bien fait, ils se tenaient debout, les bras
en croix
sur leurs complets clairs. En les croisant dans la rue, on n’aurait
jamais
soupçonné qu’ils portaient un tel arsenal sous leurs gilets de flanelle
verte.
Ils étaient impeccables, à part les taches de boue.
Malku songea que même
lorsqu’ils
transpiraient, ils devaient sentir bon.
Un démon passa, en chantant sous la douche.
Un voile d’angoisse passa soudain sur le
visage du Prince Lange. Il venait de repérer, dans un buisson
d’aubépine Willemse,
un objet noir et fumant : la chaussure de Fitz !
L’intérieur en était
si cramoisi qu’on ne pouvait plus lire la marque, mais connaissant
l’homme, il
devait s’agir de mocassins Beryl.
En fouillant fiévreusement
les fourrés, il
trouva le portefeuille du majordome, en vida le contenu sur le sol. Une
photo
du pape en tomba, ainsi qu’un de ces fameux billets de trois cent
cinquante
dollars, de ceux que la C.I.A.
avait fabriqués pour en inonder le marché du Congo belge en 62, afin de
les
échanger un par un contre deux vrais billets de cent soixante-quinze
dollars.
C’était tout ce qui
restait du pauvre homme.
Milady ne valait guère mieux, malgré les efforts de San-Milton pour la
réanimer. Il lui pompait le cœur vigoureusement, de ses deux mains
larges comme
des côtes de bœuf, quoique la gauche fût un peu plus petite, et fît
plutôt
penser à une côte de veau.
Malku se précipita.
— Des chances ?
— Elle respire !
ahana San-Milton.
Malku soupira. D’abord le
général, ensuite
son fidèle Fitz... La rage lui remonta dans la gorge comme un œuf
pourri sur un
jet d’eau à la fête foraine.
Il aurait voulu, à ce
moment précis, tenir
Saddam junior entre ses mains, et lui faire payer ce goût de cendre
froide
qu’il avait à la bouche depuis une minute.
Crash, pendant ce temps,
inspectait la
carcasse du half-track, retournait tout, posément, consciencieusement,
comme on
vide une villa sur la Côte
hors saison, en emportant jusqu’au dernier bouton de porte.
Milady recracha soudain
l’eau froide et
fétide. Elle était hors de danger.
— Ça y est, Prince, elle
revient ! cria
le sauveteur.
Mais une autre voix lui
répondit des
frondaisons :
— Ohé ?
Ils découvrirent Fitz,
pendu à une branche,
juste au-dessus d’eux !
— Fitz ! hurla
Malku, écœuré de bonheur.
— Que le petit Monsieur me
pardonne, je crois
bien ne pas avoir réagi à temps… se lamentait le domestique.
Il lui manquait une jambe
et un bras, mais il
tenait bon.
— Ce n’est rien, Fitz,
Crash monte vous
chercher !
Mais, souple comme un
orang-outan, San-Milton
avait déjà grimpé dans l’arbre, et saisissait le majordome à
bras-le-corps.
* *
*
Dans l’avion pour Bagdad,
Malku
n’arrivait pas à dormir. Même les masques pour les yeux en soies de
sanglier,
spécialement distribués au petit commando qu’il formait avec Crash et
San-Milton, ne suffisaient pas à calmer les mouvements de paupières
frénétiques
du jeune Prince.
Le ronronnement des
réacteurs
qui d’habitude le berçait ne faisait que lui titiller les sangs. Crash
ronflait, tranquille comme un B-52 larguant ses bombes au napalm
au-dessus de
Saïgon. San-Milton, la tête penchée à angle droit sur son épaule
carrée,
dormait comme un Pinocchio cassé, en jappant. Il devait être en train
de
continuer son cauchemar, qu’il avait raconté la veille à
Malku : « J’étais
dans une énorme bonbonne de bière, et un ogre gigantesque avec une tête
de
chanteuse de Star Academy, pariait
avec une bande de terroristes qu’elle allait boire la bonbonne cul sec,
moi
compris. La walkyrie prenait le goulot à deux mains, le portait à sa
bouche, et
je voyais très bien ses amygdales, grosses comme des projectiles de
paint-ball.
J’étais précipité dans son goitre, et je sortais illico de son vagin,
mais
j’avais tout d’un coup un sexe ridicule, plus petit que celui de mon
neveu de quatre ans ! C’est là que je me
suis réveillé, en sueur,
terrifié ! »
Ensuite,
le gorille avait confié au jeune Prince ses angoisses, lui
demandant son avis sur ce rêve.
Malku sourit en coin en
revoyant
le visage stupéfait, atterré, du gorille, lorsqu’il avait répondu que
c’était
un rêve d’homosexuel refoulé.
Mais cette image s’estompa
vite,
et il redevint bougon. Les vols d’Air France, qu’il prenait
toujours
d’ordinaire avec plaisir, n’étaient plus ce qu’ils étaient. Il avait
reçu les
billets en classe VIP par porteur spécial, avec la réduction pour
personnes
âgées que la
C.I.A.
parvenait toujours à leur dégotter grâce à des relations bien placées,
et il
s’attendait à un voyage reposant, avec, comme d’habitude, la fameuse
timbale de
foie gras, les louches de caviar, assorties d’une bonne bouteille
d’huile de
foie de morue « La Villageoise ».
Au contraire, à son arrivée à l’aéroport,
le personnel de la compagnie avait débrayé, et pour pouvoir assurer sa
mission,
il avait dû accepter d’être parachuté en classe économique.
Il ne comprenait pas.
C’était
bien la première fois qu’Air France était en grève !
Il souleva le masque pour
jeter
un coup d’œil circulaire. Gêné, il détourna les yeux du clochard qui
l’observait avec un sourire goguenard empli de dents jaunes, à l’autre
bout du
rang de fauteuils étriqués et aux couleurs fades comme un jour sans
gambas. Le
parfum aigre de l’homme, un mélange de vin passé, de brins de tabac
froid roulé
et de papier Le Zouave, outrageaient ses narines ultra sensibles.
Il referma les yeux pour
se
concentrer sur l’image du minois de la marquise Canelle de Hautepierre,
son
arrogante voisine, à qui il aurait volontiers dit deux mots dans un
buisson du
château, histoire de calmer ses nerfs, tendus comme des sparadraps sur
les
joues d’une mamma italienne. Gavée de carbonara.
Mais l’angle de sa pensée
changea brutalement de cible pour dévier sur une question
inquiétante :
pourquoi, tout à l’heure, dans la Daimler,
au moment de l’attaque, l’élastique de son slip, qui
lui avait si souvent sauvé la vie en se relâchant pour le prévenir des
dangers,
était-il resté inerte ? Il se réconforta en mettant cela sur
le compte de
l’émotion. Peut-être ne s’en était-il pas rendu compte, tout
simplement ?
Il préférait ça à l’idée de ne plus disposer de cet atout, car la
mission
allait être chaude, et il allait avoir besoin de ce sixième sens que
les autres
barbouzes de l’école lui enviaient !
Il avait, depuis le matin,
repris du poil de la bête. Cependant, il voyait sans cesse défiler les
images
éprouvantes de la journée devant ses yeux. Les clichés figés se
succédaient,
manipulés avec l’adresse d’un prestidigitateur dans la fabuleuse
mémoire de
Malku. Il voyait les jambes de Milady, griffées par les ajoncs, et
mordues peu
après l’attaque du half-track par un serpent venimeux, caché dans les
broussailles. Il la revoyait, alors qu’elle arrivait aux urgences, les
yeux
hagards, grands comme les bouches d’aération du Titanic.
Puis la goutte de sueur sur le nez en rocher de Monaco de
San-Milton, portant le majordome qui perdait son sang par litres. Et
les
Rangers de Crash, bottant à les briser les portes vitrées de la
clinique
secrète pour y entrer en trombe, en tenant Milady par la taille. Il
revoyait,
sur les Rangers, ce détail horrible : une limace écrasée, se
tordant de
douleur.
Il se revoyait lui-même,
Malku,
harassé, fourbu, constatant dans le miroir que sa raie sur le côté
avait
disparu dans ses cheveux blonds jetés dans un affreux désordre.
Il sortit de sa rêverie.
L’hôtesse
lui apportait le plateau repas. Il eut peine à retenir un cri, tant
elle était
ordinaire ! Ses cheveux bruns, sans fantaisie, tombaient sur
un visage de
vendeuse de chaussures Bata, où s’affichait, comme pour un bal-musette,
un
sourire pâle et factice, tout à fait impropre à la consommation.
C’était aussi
le cas du repas. Un morceau de boudin Fleury Michon brûlant s’écrasait
en
pétant après l’agression du micro-ondes sur une purée blanche et
liquide, dans
laquelle surnageait une cerise, tombée sans doute d’un plateau à
dessert
voisin.
Il donna une pichenette à
la
cerise avec dégoût, et repoussa le plat, qui tomba à la renverse sur
les jambes
de Crash. Le gorille ne se réveilla même pas, habitué qu’il était à la
douleur.
Mais il cessa de ronfler, au grand réconfort de Malku, qui finit par
s’endormir, l’estomac vide, la tête pleine de boudins noirs
boursouflés, en
forme de points d’interrogation.
San-Milton fut tiré du
sommeil
par une forte envie, qui le conduisit droit vers les toilettes. Il s’y
enferma
comme dans un bunker, pour en ressortir une demie heure plus tard,
dépité. Le
distributeur de papier était vide, il avait dû s’essuyer les mains avec
des
billets de mille dollars, qu’il mit à sécher sur l’appui-tête de son
fauteuil
en revenant à sa place. Son arrivée pesante ne réveilla pas Malku. Il
rêvait de
la jolie marquise de Hautepierre, qui le toisait effrontément du haut
de ses
seize ans. Son teint pâle, sous des taches de son, lui venait de sa
mère,
rousse comme la fille d’un roi viking. Cette pâleur n’avait d’égale que
la
finesse de sa peau, et Malku, plus d’une fois, avait cru la voir rosir
à son
approche, sous les prémices du désir.
Un violon se mit à jouer
une
mélopée sensuelle, comme Malku voyait naître sous ses pieds un champ de
coquelicots, à l’arrivée de la cavalière. La monture piaffait tout
près, dans
un cliquetis de harnais et d’étriers qui le faisait penser aux dieux du
Walhalla, trinquant un vin argenté dans des crânes humains aux dents de
cristal.
Le poil luisant de la
monture,
après l’effort, la lumière dorée sur les longs cheveux auburn, sur les
jambes
galbées et interminables, dans les sévères bottes de cuir noir, la
cravache
sertie de deux diamants, brillants comme la rosée sur un pétale de
plante
carnivore, la bombe noire et lustrée, bourdon étalé sur le dos au
soleil, tout
cela était digne d’un Hamilton ayant vendu son âme à Julien Dorcel. Le
ciel
bleu, taché d’améthyste, teintait de reflets soyeux la robe vaporeuse
que la
marquise avait dû voler à un songe de Monet, et qui caressait les
courbes, le
corps gracile aux bras nus comme des vers. Malku se sentit plus léger,
surplombant les aubépines et les brins de blé juvéniles, pour venir à
la
rencontre des yeux couleur arc-en-ciel. Les lèvres de la jeune fille,
qui
affichaient d’ordinaire une moue affriolante sous un Helena Rubinstein
tapageur, s’adoucissaient en rubans grenat et satinés, portés aux nues
par la
clarté du soleil fondant sur sa frimousse virginale.
Ses dents blanches se
découvraient dans un sourire enjôleur, un peu pointues, comme les crocs
délicieux d’une chatte siamoise en chaleur.
Les mots qu’ils
échangèrent dès
qu’ils furent en contact repassaient à l’envers, mixés avec ceux qui
sortaient
dans l’autre sens de la bouche de Malku, en osmose avec les gestes, et
les
images flash de corps nus rugissant de plaisir. La marquise Canelle lui
fit un
clin d’œil éloquent, juchée sur la jument en nage. L’odeur musquée de
l’animal
étoffait celle, printanière, des genêts, et s’empourprait de celle,
prunée, de
la jeune fille. Fragrance torride, bestiale, qui mit tout à coup Malku
dans
tous ses états. Il était dur comme une bombe de
Mennen pleine !
La jeune fille tendait
maintenant la main au Prince électrisé, muette invite à monter en
croupe,
promesse de moments plus charnels encore. De tout son être, Malku,
comme un
petit rat d’opéra, volait vers la diablesse qui, incommodée sans doute
par la
chaleur, déboutonnait sa robe callipyge, dévoilant un sein brûlant,
rose comme
une sucette de fête foraine. Et couronné d’une Framboisine en
érection, de
laquelle s’écoulait une goutte transparente de lait maternel.
C’est à cet instant que
Malku se
fracassa le visage contre les étriers.
— Prince !
Réveillez-vous !
C’était San-Milton qui le
giflait proprement, de ses deux mains larges comme des raquettes de
tennis, quoique
la gauche, plus petite, fît davantage penser à une grosse raquette de
ping-pong. Malku épongea le mot de Cambronne qui allait jaillir de ses
lèvres,
car le gorille venait justement de poser un de ses puissants battoirs
sur sa
bouche. Il réalisa que San-Milton chuchotait, au lieu de crier, et cela
l’intrigua assez pour comprendre l’imminence d’un danger. Cela se
lisait dans
les yeux de l’armoire humaine, anormalement excitée. Son compère, béat,
dormait
toujours, un poing sur l’accoudoir, l’autre dans son pantalon.
Malku eut à peine le temps
de
ressentir une pointe de jalousie, en pensant que Crash était peut-être
en train
de poursuivre son rêve inachevé avec la marquise, car il vit passer
devant lui,
dans le rang de droite, une silhouette alarmante.
— Regardez ! dit
doucement
San-Milton, en montrant la bosse sous le pardessus, d’un mouvement de
son
menton en table à repasser.
Malku, soudain saisi
d’angoisse,
porta la main à l’élastique de son slip. Il poussa un
« Ouf » de
soulagement. Ca marchait toujours, il y avait du danger !
— Kalachnikov ?
murmura-t-il, les muscles soudain raidis, comme des croquettes de
poisson
Thiriet encore surgelées.
— Non. Mais c’est une
arme.
San-Milton, comme un
Terminator
avec des piles Duracell toutes neuves, évaluait les risques, la
puissance de
feu nécessaire, et les pertes probables. Il tordait et retordait en
geignant
ses doigts, calibre saucisse de Morteau, en pensant au rutilant 357
magnum
chromé, tout neuf, qu’il avait reçu pour sa communion,
inaccessible au fond des soutes, dans la valise diplomatique.
Crash battait la mesure tout en dormant. Le casque Stax qu’il avait
sur les oreilles diffusait La danse des
canards version latino.
Même en rêvant, cela le ramenait des
années
en arrière, et le plantait au beau milieu de ses racines portoricaines,
comme
une fourchette dans la purée Vico du menu répandu sur ses hanches, qui
commençaient à se trémousser en rythme. Malku pensa que le gorille
frisait
l’attentat à la pudeur, à gigoter des fesses ainsi, avec ce sourire
idiot, une
main dans son pantalon.
* *
*
Juron suisse qui veut
dire quelque chose comme "Damn'it!".
Lire
S.U.S. n° 9 Le portefeuille de Saddam.
Lire
S.U.S. n° 32 Le flingue de Saddam.
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