S.U.S Le dentier de Saddam

Parodie de SAS par Walther Pépéka

Dépot légal 2006.

Avertissement : certaines scènes sensuelles décrites dans ces livres peuvent choquer les enfants. 

Si vous n'êtes pas majeur, ne lisez pas les trois livres. Merci 

Chapitre I



  Malku prit son lance-pierres extra plat Uzi à silencieux. C’était un gros calibre avec les pierres explosives longue portée, capables de percer le blindage d'un tank Leclerc comme on dépucelle une gamine. Il le soupesa. Le poids en était infime. Décidément, les services secrets avaient encore fait une trouvaille avec cette arme peu encombrante, quasi indétectable au radar. Le Prince Malku était justement au radar, ce matin-là. Sa bouche était pâteuse, elle sentait un peu le fromage, car le repas de la veille avait été lourd, agrémenté de cancoillotte à l'ail.

  Il se mit sur son séant, et regarda le jour pointer à travers les persiennes mal jointes de la vieille bâtisse en ruine. Le soleil suisse s’était levé encore plus lentement que d’habitude, aujourd’hui.

  — Malkuuuu ! A taaaable !

  La voix grinçante, comme les engrenages rouillés d'une vieille porte oubliée, s'était enroulée aux pierres de l'escalier en vis pour vriller sa trompe d'Eustache. C’était l'heure du petit déjeuner, il y avait de l'huile de foie de morue « La Villageoise », et de par son sang royal, le Prince Malku adorait ça. Cette particularité ne laissait pas de surprendre ses petites camarades, à l'école, et c’est ainsi qu'il avait conquis, à neuf ans et trente-six jours, ses galons d'homme en herbe. Le premier baiser, gagné âprement en lançant un « T’es pas cap’ de goûter l’huile de foie de morue directement dans ma bouche ! » à sa première conquête, avait été violent, à cause de l'appareil que portait la donzelle, une Jeanne de Sainte Beuve-Bedouillée, si ses souvenirs étaient bons. L’appareil s’était déchaussé et, à la manière d’une tapette à souris, avait emprisonné sa langue encore inexpérimentée dans la bouche de la petite fille. Il avait eu toutes les peines du monde à s’en débarrasser et avait rendu l’appareil un peu tordu à sa propriétaire avec un sourire de galopin. Il faut dire qu’on voyait de tout, dans cette fumeuse école d’espionnage chaperonnée par la C.I.A..

  Ce matin-là, il avait cours de filature, et ensuite, deux heures d'ouverture de coffre-fort. Mais il se demandait s'il ne valait mieux pas faire l'école buissonnière et partir à l'assaut de la jouvencelle dans les prés, car c'était la saison des femelles dans les champs alentour. Il avait depuis une semaine remarqué le manège de la jeune Canelle de Hautepierre, qui snobait son château et l'école, pour suivre les mêmes cours avec un précepteur dans son domaine clos dominant le complexe Jean-Jacques Oubien, le collège des forces spéciales suisses où Malku s’aguerrissait. Il échafaudait un plan d'approche, quand la voix de la bonne se rapprocha dangereusement de la porte :

  — Altesse ! Vous dormez ? Allons, debout !

Il fronça les sourcils, ce qui lui demanda quinze virgule sept calories, soit l'équivalent d'une demi-cuillérée d'huile de foie de morue.

  — J'arriiiive ! lança-t-il avec sa voix cassée d'adolescent, qui lui remontait le long du cou pour retomber dans ses chaussettes Kindy toujours propres, marquées des initiales de la famille.

  Il serra le lance-pierres ultra plat dans sa main crispée. Il détestait qu'on le réveille trop brutalement. Crash et San-Milton, ses deux gardes du corps, en savaient quelque chose. Ils l'avaient un peu malmené un matin, et bien qu’ils fussent armés comme des porte-avions bourrés d’amiante, il leur avait donné une leçon mémorable à coups de polochons garnis de vieux fers à repasser massifs, datant du Moyen-Âge.

  Il hésita. Les pas derrière la porte étaient tout proches maintenant. Ce serait amusant de viser au hasard, et de ne pas rater la vieille bonne, qui, de toutes façons, n'avait plus longtemps à vivre. A soixante ans, on est déjà bien assez vieux !

  Brusquement, il garnit le chargeur et arma. L'élastique se tendit comme un sexe de kangourou sodomite en érection. Le halètement de la vieille femme soufflait à l'œilleton de la serrure, comme un vent mauvais d'automne, givrant le mécanisme par sa bêtise crasse.

  Le Prince Malku Lange banda ses muscles, arrêta de respirer. On n'entendait plus que le tissu ciré de la robe imprimée glissant sur les hanches en bonbonne de la servante, protégées par une gaine confort de marque espagnole. Il le savait pour l’avoir filmée en secret alors qu'elle se dévêtait dans sa misérable chambre engoncée dans les combles.

  Le souffle coupé, intensément calme, il visa le bruit satiné.
  Dans un instant, la détonation allait faire s'envoler les derniers corbeaux royaux qui voletaient gaiement sur les toits percés, tout à l'heure, l'odeur de la cordite chaude allait envahir la pièce, et il allait pouvoir enfin se recoucher.

  Il épaula soigneusement, un œil rivé sur la mire, l’autre tourné vers la poignée de la porte qui venait de frémir. Le doigt acéré de Malku eut un rictus. Le coup allait partir.

 

*  *

*

 

  La sonnerie aigre comme un vin italien trafiqué le fit sursauter. C’était le bipeur ultra moderne de la faction action du collège. Il y avait du grabuge !

  Posant son lance-pierres ultra plat sur la vieille télé Grundig qui, depuis cinq ans au moins, ne diffusait plus qu'une pigmentation verdâtre et vermillon sur un fond ténébreux, il se détendit comme un ressort de sommier d'avant-guerre et se jeta dans son pantalon pour sortir en trombe.

  La vieille n'eut que le temps de dire « Ouf » et dans la bousculade, se fracassa les genoux qu'elle avait cagneux, sur le chambranle de la porte vermoulue. Cela produisit un bruit sec d'œuf pourri qu'on casse avec deux doigts, et s'enfla ensuite dans la goualante de la servante, qui, contrairement à Malku, ne savait pas souffrir en silence.

 

  Les chaussons à semelles anti choc nucléaire du jeune Prince dévalaient les marches poussiéreuses.

  Les questions se pressaient dans son esprit d’adolescent. Ce bipeur ne sonnait qu'en cas d'extrême urgence, et il savait qu'il ne s'agissait pas d'un exercice. La dernière fois, ç'avait été pour une mission périlleuse en Angola, où son hélicoptère avait sombré dans la forêt amazonienne quand les brigades du Bengale avaient criblé la carlingue de balles traçantes dans un déluge de feu, qui s'était vu depuis le mont Sinaï !(1).

  Il se jeta la tête la première dans le lavabo rempli de casseroles sales pour se débarbouiller, mais il avait oublié qu'on avait coupé l'eau, à cause du plombier qui réparait la baignoire balnéo.

  Il ne put que se mirer dans le cuivre des plats graisseux en cherchant à effacer les traces de sauce du faisan en daube qu'ils avaient arrosé la veille, pour fêter avec opulence le décès du vieux notaire de la famille, qui les avait grugés trente ans durant.

  La De Dion-Bouton du général attendait dehors, toutes ailes vibrantes sur le capot bleu couvrant le vénérable moteur dont les soupapes s’époumonaient en rut majeur.

  Il bondit à l’intérieur et se torcha la bouche d'un revers de sa manche de pyjama.

 

  — Vous avez votre arme, Prince ? demanda le vieux chauffeur dégingandé.

  Son crâne rutilait comme le sigle à l'avant du capot.

  Malku réalisa que le lance-pierres ultra plat trônait toujours sur la télé Grundig.

  — Le Pentagone m'en donnera une autre !

  La carcasse de l'ancien bolide s'ébroua au ralenti comme un chat en colère à qui on donne du mou en le lui écrasant dans la gueule.

  Il avait hâte de savoir !

  Pour dominer son impatience, il prit la bouteille d’huile de foie de morue « La Villageoise » qu'on laissait toujours à son intention dans la pochette arrière, cousue sur les sièges en cuir.

  — Le général Kaïda vous a dit pourquoi il m’appelait ? demanda-t-il en consultant sa montre Nouvelles Galeries à aiguilles pour indiquer l'heure.

  — Hem... Le général vous demande le plus grand secret, Altesse.

  — Comme d'habitude ! se renfrogna Malku.

  — Comme d'habitude, Altesse. Votre Altesse se souvient du mot de passe ?

  — « Mon cul, c'est du poulet ! », balança Malku d'un ton désabusé.

  Les plaisanteries de corps de garde du général ne le faisaient plus rire, et à seize ans, Malku préférait déjà l'action à la gaudriole.

  — C'est cela, Altesse, très bien !

  La grande auto souple commença à mordre du gras de ses pneus boudinés les bordures fraîchement tondues des jardins de l'école. Il se renfonça dans son siège. Pourquoi cette guimbarde n'allait-elle pas plus vite ?

 

  Les capots des Mercedes, Porsche, et autres Maserati s’alignaient sur le gravier centenaire de la cour, faisant moirer au soleil leurs insignes, orgueilleux comme des poitrines de Bérets verts croulant sous les médailles d’honneur du Congrès.

  Les cylindres de la De Dion-Bouton s’engourdirent doucement dans leur bain d’huile spécial, que l’on achetait à prix d’or chez Cartier. Le pot d’échappement toussotant bava discrètement une goutte de sueur presque humaine.

  La portière capitonnée s’ouvrit sans un grincement, et Malku plissa les yeux sous la lumière. Les vitres teintées, en havane, avaient protégé son regard couleur cou d’eider le temps du voyage, et la luminosité frappait presque douloureusement la prunelle de Malku.

  Il s’avança vers le monumental escalier en marbre de Calabre, strié de violet, buriné par des siècles de soleil. Dans les fourrés et les buissons impeccablement taillés, les cigales de Tanzanie avaient cessé leur crissement comme pour marquer leur respect au jeune Prince.

  Milady, l’intendante de l’école, l’accueillit plutôt cérémonieusement, en lui tendant un mouchoir de batiste pour essuyer les traces de sauce sur son visage encadré de cheveux blonds et légèrement bouclés. Fitzgerald, le majordome, présenta le cintre portant l’uniforme de l’école Jean-Jacques Oubien.

  Malku passa le pantalon et la veste de cachemire assortis à la couleur de ses yeux, et griffa ses cheveux sans parvenir à discipliner l’épi dur comme un canon de DCA, pendant que Milady nouait délicatement la cravate de soie vert fluo réglementaire.

  — Fitz, je n’ai pas mon lance-pierres…

  — Ce n’est rien, que le petit Monsieur prenne celui-ci ! dit-il en glissant dans la poche de Malku une nouvelle arme qu’il tenait prête en toutes occasions dans sa gibecière Louis Vuitton.

  — Mon cul, c’est du poulet ! laissa tomber Malku.

  Il était prêt. On le fit entrer.

  Il monta les degrés de pierre de l’escalier en quart tournant qui allait jusqu’à la chambre du général, puis toqua à la porte lourdement sertie de ferronneries médiévales.

  Tout en admirant alentour la délicatesse et le goût parfait de la nouvelle décoration signée Marcel Troudbal, il s’essuya les pieds sur le tapis en fil de zibeline façon charentaises avec des pompons rouges, qui serait du plus bel effet dans le salon de son château à lui, plus tard, lorsqu’il aurait accompli toutes ses missions.

  — Entre, Malku !

  Il passa le seuil pour apercevoir le vieillard courbé sur son bureau, à la lumière chiche d’une chandelle mourante. Le général Kaïda fermait toujours ses volets pour éviter les regards indiscrets. La pièce était bourrée d’objets précieux, antiques et rarissimes, ramenés d’anciennes campagnes, ou pris à l’ennemi sous le feu des tanks gavés de pétrole empoisonné.

  — Vous m’avez demandé ? fit Malku en raidissant ses muscles déjà durs sous la chemisette vert pomme.

  — Repos. Ce n’est pas un exercice, tu l’as compris. J’ai une mission pour toi.

  — Je suis prêt ! rétorqua Malku, levant la tête vers le magnifique lustre Casa.

  — Voilà le dossier Saddam.

  La voix du vieil homme brillait dans le noir, comme un projecteur de mirador crachant ses six mille volts sur un camp birman.

  Malku chut avec distinction dans le cuir veiné de roux d’un fauteuil vénérable, doux et chaud comme un ventre d’hippopotame de luxe.

  — Le dossier Saddam… Ce n’est pas classé depuis un moment ?

  Les doigts chevronnés du général s’entrouvrirent en craquant sur le dossier ultra secret qu’il lâcha devant Malku.

  — Pas tout à fait…

  Malku eut un demi rot impossible à réprimer. Les bulles de l’huile de foie de morue « La Villageoise » qui remontaient…

  Il descella l’enveloppe cachetée à ses armes : « De camouflage à un aigle d’argent couronné de deux M.16 d’or, portant moult balles chacun dans le magasin », et découvrit les premières lignes avec stupeur.

  — Oui, Malku, ta cible s’appelle Saddam junior, le fils du dictateur. Il a disparu en emportant un document ultra sensible.

  La tension du général avait encore monté, comme à chaque fois qu’il se passionnait pour une nouvelle mission, et ce matin-là, il avait en plus suivi à la radio un match de base-ball qui lui avait retourné les sangs. Son monocle en tremblait, comme une plume mal arrachée au cul d’un canard, et livrée au vent.

  — Il nous faut ce document ! articula-t-il à travers ses dernières dents, noircies par la fumée de la pipe et la flamme de la bougie qu’il utilisait pour s’éclairer de jour comme de nuit, en remplissant de griffonnages des papiers tellement secrets que personne ne les lirait jamais.

  Des comptes rendus de missions, précis et tranchants comme le fil d’une machette de tonton macoute.

  La C.I.A. sait où le retrouver ? demanda Malku, en tapotant la cassette vidéo Carrefour contenue dans le dossier.

  La C.I.A. le sait ! glapit le général, qui venait de se brûler en tentant d’éteindre la bougie à deux doigts.

  La paraffine brûlante coula comme de la lave en fusion sous les ongles jaunis du vieillard sans qu’il pousse une plainte. Lui aussi ignorait la douleur. Malku songea qu’il avait été à bonne école.

  — Et la C.I.A. veut absolument analyser et détruire ce document ! ajouta le général.

  Il sécha ses doigts noueux dans le pelage de son Yorkshire empaillé, dressé sur le bureau comme pour demander un sucre. Une horrible odeur de poils brûlés se répandit dans la pièce, car la bougie toujours allumée restait collée à la manche du vieil homme, la flamme léchant dangereusement les poils crépitants du quadrupède qui semblait brusquement effrayé malgré l’immobilité de la mort.

  — Alors, où est-il, ce Saddam junior ? demanda Malku, qui écoutait soudain distraitement, car malgré ce nuage puant, il commençait à distinguer nettement une autre odeur familière et encore plus alarmante : celle d’un canon rayé et d’une gâchette, qui s’insinuait à travers la pièce jusqu’à ses narines ultra sensibles.

  — A Bagdad, bien sûr ! Au nez et à la barbe de nos informateurs !

  La barbiche du général s’agitait nerveusement, sur le col cassé garni des quatre étoiles. Sa bouche lippue s’enroulait sur les pans de sa moustache, qui lui tombaient du nez comme des rideaux de théâtre mités.

  Visiblement, il avait perdu son self control.

  — Tu pars immédiatement !

  — Evidemment, dit Malku, les sourcils plissés en forme de V de la victoire.

  Ses réponses étaient tendues comme un fil de nylon aux fenêtres des lavandières portugaises, car il venait de se rendre compte qu’au contraire, l’élastique de son slip se détendait, comme à chaque fois qu’un vrai grabuge se présentait(1). Et cette fois, le slip ne tenait plus qu’à un fil !

  Instinctivement, il posa la main sur la crosse de son lance-pierres extra plat.

  — Une fois que vous aurez récupéré le… document, vous me l’apporterez en mains propres.

  — De quoi parle ce papier ? demanda à voix basse le jeune Prince, qui, d’une main, cherchait à remonter son slip, et de l’autre, armait le lance-pierres en tâchant de masquer le cliquetis mécanique.

  Une odeur de barillet s’était mêlée aux autres, et il s’attendait d’un instant à l’autre à entendre parler le colt Manufrance qu’il avait reconnu à son parfum si particulier, mélange de limaille et d’huile de machine à coudre Singer.

  — Qui vous a parlé de papier ? dit le général en frottant le pan de sa manche sur le bord d’un tiroir, pour en enlever la cire amollie.

  Ses favoris grisonnants encadraient ses yeux bleu acier dans un visage plus aquilin que d’habitude.

  — Mais alors, qu’est-ce que c’est, si ce ne sont pas des papiers ?

  — Ce sont des pépites de métal quasi microscopiques. Saddam junior les porte quelque part sur lui.

  — Des pépites de métal ? demanda Malku en dirigeant imperceptiblement son arme vers le rideau fermé, d’où s’échappait l’odeur inquiétante.

  — Oui, elles contiennent une chaîne d’ADN, qui est en fait le code chimique d’une arme bactériologique terrifiante.

  — Les effets ?

  — En cas de vaporisation des molécules, destruction globale de tous les artichauts de la planète, et contamination hyper rapide de l’intégralité des légumes que Saddam junior déteste : épinards, carottes, côtes de bette, céleri, haricots verts, et j’en passe ! Bref, une catastrophe planétaire !

  Malku, absorbé qu’il était par le chuintement de tissu qu’il entendait à la fenêtre aveugle, pensa que tout de même, la destruction de ces aliments moins comestibles que les nouilles n’allait pas nuire à la planète autant que cela ! Mais une mission était une mission, il n’y avait pas à y revenir !

  — Et où se trouvent ces pépites ?

  — C’est tellement secret que ce n’est même pas dans le dossier. Je vais te le dire, bien sûr, il faudra effacer ça complètement de ta mémoire. Pour ça, tu auras un lavage de cerveau, et il faudra que tu t’en rappelles uniquement au moment où tu retrouveras Saddam junior.

  La merveilleuse mémoire de Malku, capable de faire cette gymnastique incroyable décrite par le général, était un don prodigieux pour la C.I.A.. Lors d’une précédente mission, on lui avait ainsi fait oublier sous Gardénophénal qui il était, où il allait, d’où il venait, et le but de sa mission.

  Lâché dans la nature, il était revenu deux jours plus tard avec les billes en verre d’un jeune dictateur en puissance, cachées dans le double fond de l’inviolable valise diplomatique. C’était exactement ce pour quoi on l’avait mandaté, et ce test remarquable lui avait valu l’admiration du Pentagone.

  Le général Kaïda se pencha sur l’oreille de Malku.

  — Les pépites…

  Mais il eut un sursaut. Malku, souple comme un pneu Goodyear longtemps plié en deux, bondit pour viser, par-dessus l’épaule du vieillard, l’ombre qui allait appuyer sur la détente. Trois coups secs retentirent, qui transpercèrent le rideau. Les pierres explosives lacérèrent le rideau doublé de tapisserie d’Aubusson But, les fibres volèrent, comme les mouches autour d’un cadavre de mulot.

  Le cri de surprise du général, doublé de celui du tueur qui s’écroulait sur le tapis d’Iran retentit dans le couloir. Aussitôt, Crash Chpoung et San-Milton Bouzsjdbeck jaillirent, à travers les panneaux en lambeaux de la porte qu’ils avaient enfoncée de leurs puissantes épaules.

  Ils sentaient bon le Colgate frais, ils étaient beaux dans la fureur et l’urgence.

  Malku Lange eut un soupir de découragement.

  Le tueur gisait sur le côté, une main sur son colt sanglant.

  Il n’y avait plus aucune chance de le faire parler.

  San-Milton Bouzsjdbeck jura.

  — On est arrivé trop tard ! maugréa Crash, les muscles crispés dans son uniforme bourré à craquer.

  On entendait voler l’odeur de la cordite dans la pièce.

  San-Milton triturait nerveusement sa cravate vert fluo, muet d’inquiétude. Il regardait le général qui portait la main à son cou.

  — Vite ! Il suffoque ! hurla Malku.

  Le corps décharné et couvert de médailles du général s’écroula sur le tapis, dans un cliquetis de trousseau de clés. Malku, atterré, regardait son lance-pierres encore fumant. Ses yeux couleur cou d’eider allaient du cadavre révulsé du tueur au visage cramoisi de son mentor. Il aperçut soudain la fléchette, fichée dans la veine bleutée du cou, se pencha pour l’arracher.

  — Stop ! cria Crash. Il y a peut-être des empreintes !

  — Imbécile ! grommela Malku. On sait qui l’a atteint, il est là, par terre.

  — Ah oui pardon ! dit stupidement le gorille avec un ridicule haussement de ses épaules herculéennes.

 

  Un borborygme s’échappa de la poitrine du vieillard, un cri mou comme un sac poubelle longtemps oublié au soleil. Malku posa son oreille callipyge aux lèvres moustachues. Un soupir en sortit. C’était le dernier.

 

  Un démon passa, qui se grattait les testicules furieusement en lançant des imprécations vers l’enfer.

 

  La rage de San-Milton lui creusait des sillons violacés sur les tempes. Tout était de sa faute ! Sur le palier, il était en train de jouer à son jeu favori, les dominos piégés, avec Crash, lorsqu’il avait entendu, à travers la porte, l’élastique du lance-pierres extra plat de Malku se tendre. S’il avait pu se retenir de jouer un dernier coup, ils auraient peut-être eu le temps d’agir une fraction de seconde avant que le tueur lance sa fléchette !

 

  Si les yeux de Malku avaient pu parler le japonais, ils auraient balancé des tonnes de bombes sur les deux gardes du corps, comme à Gernika.

  Un filet de salive jaunâtre et moussue s’infiltrait entre les poils de moustaches du général. Il avait été empoisonné au curaçao N-23, un analgyco-paralysant imparable, que les Khmers rouges avaient utilisé à Phnom Penh en 74.  

 

  Malku empocha le dossier secret. D’une seconde à l’autre, les domestiques allaient surgir, et avec eux la danse commencerait.

  Les restes de la porte s’ouvrirent justement avec fracas pour la seconde fois, dévoilant Milady, exsangue, pour avoir gravi les escaliers quatre à quatre, plus vite qu’un tank Sherman à Utah Beach. Elle avait certainement été interrompue dans une petite séance privée avec Fitz, car son chignon était défait et son rouge à lèvres avait coulé sur sa peau diaphane, fluide sous un fond de teint flou.

 

*  *

*



(1) Lire S.U.S. n°6 Le thorax de Saddam.

(1) Lire S.U.S. n°54 La jambe folle de Saddam.

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Dessins Walther Pépéka, tous droits réservés.

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