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Chapitre
I
Malku prit son lance-pierres extra plat Uzi à silencieux.
C’était un
gros calibre avec les pierres explosives longue portée, capables de
percer le
blindage d'un tank Leclerc comme on dépucelle une gamine. Il le
soupesa. Le
poids en était infime. Décidément, les services secrets avaient encore
fait une
trouvaille avec cette arme peu encombrante, quasi indétectable au
radar. Le
Prince Malku était justement au radar, ce matin-là. Sa bouche était
pâteuse,
elle sentait un peu le fromage, car le repas de la veille avait été
lourd,
agrémenté de cancoillotte à l'ail.
Il se mit sur son séant,
et regarda le jour
pointer à travers les persiennes mal jointes de la vieille bâtisse en
ruine. Le
soleil suisse s’était levé encore plus lentement que d’habitude,
aujourd’hui.
— Malkuuuu ! A
taaaable !
La voix grinçante, comme
les engrenages
rouillés d'une vieille porte oubliée, s'était enroulée aux pierres de
l'escalier en vis pour vriller sa trompe d'Eustache. C’était l'heure du
petit
déjeuner, il y avait de l'huile de foie de morue « La Villageoise »,
et
de par son sang royal, le Prince Malku adorait ça. Cette particularité
ne
laissait pas de surprendre ses petites camarades, à l'école, et c’est
ainsi
qu'il avait conquis, à neuf ans et trente-six jours, ses
galons d'homme en
herbe. Le premier baiser, gagné âprement en lançant un « T’es
pas cap’ de
goûter l’huile de foie de morue directement dans ma
bouche ! » à sa
première conquête, avait été violent, à cause de l'appareil que portait
la
donzelle, une Jeanne de Sainte Beuve-Bedouillée, si ses souvenirs
étaient bons.
L’appareil s’était déchaussé et, à la manière d’une tapette à souris,
avait
emprisonné sa langue encore inexpérimentée dans la bouche de la petite
fille.
Il avait eu toutes les peines du monde à s’en débarrasser et avait
rendu
l’appareil un peu tordu à sa propriétaire avec un sourire de galopin.
Il faut
dire qu’on voyait de tout, dans cette fumeuse école d’espionnage
chaperonnée
par la
C.I.A..
Ce matin-là, il avait
cours de filature, et
ensuite, deux heures d'ouverture de coffre-fort. Mais il se demandait
s'il ne
valait mieux pas faire l'école buissonnière et partir à l'assaut de la
jouvencelle dans les prés, car c'était la saison des femelles dans les
champs
alentour. Il avait depuis une semaine remarqué le manège de la jeune
Canelle de
Hautepierre, qui snobait son château et l'école, pour suivre les mêmes
cours
avec un précepteur dans son domaine clos dominant le complexe
Jean-Jacques
Oubien, le collège des forces spéciales suisses où Malku
s’aguerrissait. Il
échafaudait un plan d'approche, quand la voix de la bonne se rapprocha
dangereusement de la porte :
— Altesse ! Vous
dormez ? Allons,
debout !
Il
fronça les
sourcils, ce qui lui demanda quinze virgule sept calories, soit
l'équivalent
d'une demi-cuillérée d'huile de foie de morue.
— J'arriiiive !
lança-t-il avec sa voix
cassée d'adolescent, qui lui remontait le long du cou pour retomber
dans ses
chaussettes Kindy toujours propres, marquées des initiales de la
famille.
Il serra le lance-pierres
ultra plat dans sa
main crispée. Il détestait qu'on le réveille trop brutalement. Crash et
San-Milton,
ses deux gardes du corps, en savaient quelque chose. Ils l'avaient un
peu
malmené un matin, et bien qu’ils fussent armés comme des porte-avions
bourrés
d’amiante, il leur avait donné une leçon mémorable à coups de polochons
garnis
de vieux fers à repasser massifs, datant du Moyen-Âge.
Il hésita. Les pas
derrière la porte étaient
tout proches maintenant. Ce serait amusant de viser au hasard, et de ne
pas
rater la vieille bonne, qui, de toutes façons, n'avait plus longtemps à
vivre.
A soixante ans, on est déjà bien assez vieux !
Brusquement, il garnit le
chargeur et arma.
L'élastique se tendit comme un sexe de kangourou sodomite en érection.
Le
halètement de la vieille femme soufflait à l'œilleton de la serrure,
comme un
vent mauvais d'automne, givrant le mécanisme par sa bêtise crasse.
Le Prince Malku Lange
banda ses muscles,
arrêta de respirer. On n'entendait plus que le tissu ciré de la robe
imprimée
glissant sur les hanches en bonbonne de la servante, protégées par une
gaine
confort de marque espagnole. Il le savait pour l’avoir filmée en secret
alors
qu'elle se dévêtait dans sa misérable chambre engoncée dans les combles.
Le souffle coupé,
intensément calme, il visa
le bruit satiné.
Dans
un instant, la détonation allait
faire s'envoler les derniers corbeaux royaux qui voletaient gaiement
sur les
toits percés, tout à l'heure, l'odeur de la cordite chaude allait
envahir la
pièce, et il allait pouvoir enfin se recoucher.
Il épaula soigneusement,
un œil rivé sur la
mire, l’autre tourné vers la poignée de la porte qui venait de frémir.
Le doigt
acéré de Malku eut un rictus. Le coup allait partir.
* *
*
La sonnerie aigre comme un vin italien trafiqué le fit sursauter.
C’était le
bipeur ultra moderne de la faction action du collège. Il y avait du
grabuge !
Posant son lance-pierres
ultra plat sur la
vieille télé Grundig qui, depuis cinq ans au moins, ne diffusait plus
qu'une
pigmentation verdâtre et vermillon sur un fond ténébreux, il se
détendit comme
un ressort de sommier d'avant-guerre et se jeta dans son pantalon pour
sortir
en trombe.
La vieille n'eut que le
temps de dire
« Ouf » et dans la bousculade, se fracassa les genoux
qu'elle avait
cagneux, sur le chambranle de la porte vermoulue. Cela produisit un
bruit sec
d'œuf pourri qu'on casse avec deux doigts, et s'enfla ensuite dans la
goualante
de la servante, qui, contrairement à Malku, ne savait pas souffrir en
silence.
Les chaussons à semelles
anti choc nucléaire
du jeune Prince dévalaient les marches poussiéreuses.
Les questions se
pressaient dans son esprit
d’adolescent. Ce bipeur ne sonnait qu'en cas d'extrême urgence, et il
savait
qu'il ne s'agissait pas d'un exercice. La dernière fois, ç'avait été
pour une
mission périlleuse en Angola, où son hélicoptère avait sombré dans la
forêt
amazonienne quand les brigades du Bengale avaient criblé la
carlingue de
balles traçantes dans un déluge de feu, qui s'était vu depuis le mont
Sinaï !.
Il se jeta la tête la
première dans le lavabo
rempli de casseroles sales pour se débarbouiller, mais il avait oublié
qu'on
avait coupé l'eau, à cause du plombier qui réparait
la baignoire balnéo.
Il ne put que se mirer
dans le cuivre des
plats graisseux en cherchant à effacer les traces de sauce du faisan en
daube
qu'ils avaient arrosé la veille, pour fêter avec opulence le décès du
vieux
notaire de la famille, qui les avait grugés trente ans durant.
La De
Dion-Bouton du général attendait dehors,
toutes ailes vibrantes sur le capot bleu couvrant le vénérable moteur
dont les
soupapes s’époumonaient en rut majeur.
Il bondit à l’intérieur et
se torcha la
bouche d'un revers de sa manche de pyjama.
— Vous avez votre arme,
Prince ? demanda
le vieux chauffeur dégingandé.
Son crâne rutilait comme
le sigle à l'avant
du capot.
Malku réalisa que le
lance-pierres ultra plat
trônait toujours sur la télé Grundig.
— Le Pentagone m'en
donnera une autre !
La carcasse de l'ancien
bolide s'ébroua au
ralenti comme un chat en colère à qui on donne du mou en le
lui écrasant
dans la gueule.
Il avait hâte de
savoir !
Pour dominer son
impatience, il prit la bouteille
d’huile de foie de morue « La Villageoise » qu'on
laissait toujours à
son intention dans la pochette arrière, cousue sur les sièges en cuir.
— Le général Kaïda vous a
dit pourquoi il
m’appelait ? demanda-t-il en consultant sa montre Nouvelles
Galeries à
aiguilles pour indiquer l'heure.
— Hem... Le général vous
demande le plus
grand secret, Altesse.
— Comme
d'habitude ! se renfrogna Malku.
— Comme d'habitude,
Altesse. Votre Altesse se
souvient du mot de passe ?
— « Mon cul,
c'est du poulet ! »,
balança Malku d'un ton désabusé.
Les plaisanteries de corps
de garde du
général ne le faisaient plus rire, et à seize ans, Malku préférait déjà
l'action à la gaudriole.
— C'est cela, Altesse,
très bien !
La grande auto souple
commença à mordre du
gras de ses pneus boudinés les bordures fraîchement tondues des jardins
de
l'école. Il se renfonça dans son siège. Pourquoi cette guimbarde
n'allait-elle
pas plus vite ?
Les capots des Mercedes,
Porsche, et autres
Maserati s’alignaient sur le gravier centenaire de la cour, faisant
moirer au
soleil leurs insignes, orgueilleux comme des poitrines de Bérets verts
croulant
sous les médailles d’honneur du Congrès.
Les cylindres de la De
Dion-Bouton
s’engourdirent doucement dans leur bain d’huile spécial, que l’on
achetait à
prix d’or chez Cartier. Le pot d’échappement toussotant bava
discrètement une
goutte de sueur presque humaine.
La portière capitonnée
s’ouvrit sans un
grincement, et Malku plissa les yeux sous la lumière. Les vitres
teintées, en
havane, avaient protégé son regard couleur cou d’eider le temps du
voyage, et
la luminosité frappait presque douloureusement la prunelle de Malku.
Il s’avança vers le
monumental escalier en
marbre de Calabre, strié de violet, buriné par des siècles de soleil.
Dans les
fourrés et les buissons impeccablement taillés, les cigales de Tanzanie
avaient
cessé leur crissement comme pour marquer leur respect au jeune Prince.
Milady, l’intendante de
l’école, l’accueillit
plutôt cérémonieusement, en lui tendant un mouchoir de batiste pour
essuyer les
traces de sauce sur son visage encadré de cheveux blonds et légèrement
bouclés.
Fitzgerald, le majordome, présenta le cintre portant l’uniforme de
l’école
Jean-Jacques Oubien.
Malku passa le pantalon et
la veste de
cachemire assortis à la couleur de ses yeux, et griffa ses cheveux sans
parvenir à discipliner l’épi dur comme un canon de DCA, pendant que
Milady
nouait délicatement la cravate de soie vert fluo réglementaire.
— Fitz, je n’ai pas mon
lance-pierres…
— Ce n’est rien, que le
petit Monsieur prenne
celui-ci ! dit-il en glissant dans la poche de Malku une
nouvelle arme
qu’il tenait prête en toutes occasions dans sa gibecière Louis Vuitton.
— Mon cul, c’est du
poulet ! laissa
tomber Malku.
Il était prêt. On le fit
entrer.
Il monta les degrés de
pierre de l’escalier
en quart tournant qui allait jusqu’à la chambre du général, puis toqua
à la
porte lourdement sertie de ferronneries médiévales.
Tout en admirant alentour
la délicatesse et
le goût parfait de la nouvelle décoration signée Marcel Troudbal, il
s’essuya
les pieds sur le tapis en fil de zibeline façon charentaises avec des
pompons
rouges, qui serait du plus bel effet dans le salon de son château à
lui, plus
tard, lorsqu’il aurait accompli toutes ses missions.
— Entre, Malku !
Il passa le seuil pour
apercevoir le
vieillard courbé sur son bureau, à la lumière chiche d’une chandelle
mourante.
Le général Kaïda fermait toujours ses volets pour éviter les regards
indiscrets. La pièce était bourrée d’objets précieux, antiques et
rarissimes,
ramenés d’anciennes campagnes, ou pris à l’ennemi sous le feu des tanks
gavés
de pétrole empoisonné.
— Vous m’avez
demandé ? fit Malku
en raidissant ses muscles déjà durs sous la chemisette vert pomme.
— Repos. Ce n’est pas un
exercice, tu l’as
compris. J’ai une mission pour toi.
— Je suis prêt !
rétorqua Malku, levant
la tête vers le magnifique lustre Casa.
— Voilà le dossier Saddam.
La voix du vieil homme
brillait dans le noir,
comme un projecteur de mirador crachant ses six mille volts sur un camp
birman.
Malku chut avec
distinction dans le cuir veiné
de roux d’un fauteuil vénérable, doux et chaud comme un ventre
d’hippopotame de
luxe.
— Le dossier Saddam… Ce
n’est pas classé
depuis un moment ?
Les doigts chevronnés du
général
s’entrouvrirent en craquant sur le dossier ultra secret qu’il lâcha
devant
Malku.
— Pas tout à fait…
Malku eut un demi rot
impossible à réprimer.
Les bulles de l’huile de foie de morue « La
Villageoise » qui
remontaient…
Il descella l’enveloppe
cachetée à ses
armes : « De camouflage à un aigle d’argent couronné
de deux M.16
d’or, portant moult balles chacun dans le magasin », et
découvrit les
premières lignes avec stupeur.
— Oui, Malku, ta cible
s’appelle Saddam
junior, le fils du dictateur. Il a disparu en emportant un document
ultra
sensible.
La tension du général
avait encore monté,
comme à chaque fois qu’il se passionnait pour une nouvelle mission, et
ce
matin-là, il avait en plus suivi à la radio un match de base-ball qui
lui avait
retourné les sangs. Son monocle en tremblait, comme une plume mal
arrachée au
cul d’un canard, et livrée au vent.
— Il nous faut ce
document !
articula-t-il à travers ses dernières dents, noircies par la fumée de
la pipe
et la flamme de la bougie qu’il utilisait pour s’éclairer de jour comme
de
nuit, en remplissant de griffonnages des papiers tellement secrets que
personne
ne les lirait jamais.
Des comptes rendus de
missions, précis et
tranchants comme le fil d’une machette de tonton macoute.
— La C.I.A.
sait où le retrouver ? demanda Malku, en tapotant
la cassette vidéo Carrefour contenue dans le dossier.
— La C.I.A.
le sait ! glapit le général, qui venait de se
brûler en tentant d’éteindre la bougie à deux doigts.
La paraffine brûlante
coula comme de la lave
en fusion sous les ongles jaunis du vieillard sans qu’il pousse une
plainte.
Lui aussi ignorait la douleur. Malku songea qu’il avait été à bonne
école.
— Et la C.I.A.
veut absolument analyser et détruire ce
document ! ajouta le général.
Il sécha ses doigts noueux
dans le pelage de
son Yorkshire empaillé, dressé sur le bureau comme pour demander un
sucre. Une
horrible odeur de poils brûlés se répandit dans la pièce, car la bougie
toujours allumée restait collée à la manche du vieil homme, la flamme
léchant
dangereusement les poils crépitants du quadrupède qui semblait
brusquement
effrayé malgré l’immobilité de la mort.
— Alors, où est-il, ce
Saddam junior ? demanda Malku, qui écoutait soudain
distraitement,
car malgré ce nuage puant, il commençait à distinguer nettement une
autre odeur
familière et encore plus alarmante : celle d’un canon
rayé et d’une
gâchette, qui s’insinuait à travers la pièce jusqu’à ses narines ultra
sensibles.
— A Bagdad, bien
sûr ! Au nez et à la
barbe de nos informateurs !
La barbiche du général
s’agitait
nerveusement, sur le col cassé garni des quatre étoiles. Sa bouche
lippue
s’enroulait sur les pans de sa moustache, qui lui tombaient du nez
comme des
rideaux de théâtre mités.
Visiblement, il avait
perdu son self control.
— Tu pars
immédiatement !
— Evidemment, dit Malku,
les sourcils plissés
en forme de V de la victoire.
Ses réponses étaient
tendues comme un fil de
nylon aux fenêtres des lavandières portugaises, car il venait de se
rendre
compte qu’au contraire, l’élastique de son slip se détendait, comme à
chaque fois
qu’un vrai grabuge se présentait. Et
cette fois, le slip ne tenait plus qu’à un fil !
Instinctivement, il posa
la main sur la
crosse de son lance-pierres extra plat.
— Une fois que vous aurez
récupéré le…
document, vous me l’apporterez en mains propres.
— De quoi parle ce
papier ? demanda à
voix basse le jeune Prince, qui, d’une main, cherchait à remonter son
slip, et
de l’autre, armait le lance-pierres en tâchant de masquer le cliquetis
mécanique.
Une odeur de barillet s’était mêlée aux
autres,
et il s’attendait d’un instant à l’autre à entendre parler le colt
Manufrance
qu’il avait reconnu à son parfum si particulier, mélange de limaille et
d’huile
de machine à coudre Singer.
— Qui vous a parlé de
papier ? dit le
général en frottant le pan de sa manche sur le bord d’un tiroir, pour
en
enlever la cire amollie.
Ses favoris grisonnants
encadraient ses yeux
bleu acier dans un visage plus aquilin que d’habitude.
— Mais alors, qu’est-ce
que c’est, si ce ne
sont pas des papiers ?
— Ce sont des pépites de
métal quasi
microscopiques. Saddam junior les porte quelque part sur lui.
— Des pépites de
métal ? demanda Malku
en dirigeant imperceptiblement son arme vers le rideau fermé, d’où
s’échappait
l’odeur inquiétante.
— Oui, elles contiennent
une chaîne d’ADN,
qui est en fait le code chimique d’une arme bactériologique
terrifiante.
— Les effets ?
— En cas de vaporisation
des molécules,
destruction globale de tous les artichauts de la planète, et
contamination
hyper rapide de l’intégralité des légumes que Saddam junior
déteste :
épinards, carottes, côtes de bette, céleri, haricots verts, et j’en
passe ! Bref, une catastrophe planétaire !
Malku, absorbé qu’il était
par le chuintement
de tissu qu’il entendait à la fenêtre aveugle, pensa que tout de même,
la
destruction de ces aliments moins comestibles que les nouilles n’allait
pas nuire
à la planète autant que cela ! Mais une mission était une
mission, il n’y
avait pas à y revenir !
— Et où se trouvent ces
pépites ?
— C’est tellement secret
que ce n’est même
pas dans le dossier. Je vais te le dire, bien sûr, il faudra effacer ça
complètement de ta mémoire. Pour ça, tu auras un lavage de cerveau, et
il
faudra que tu t’en rappelles uniquement au moment où tu retrouveras
Saddam junior.
La merveilleuse mémoire de
Malku, capable de
faire cette gymnastique incroyable décrite par le général, était un don
prodigieux pour la
C.I.A..
Lors d’une précédente mission, on lui avait ainsi fait oublier sous
Gardénophénal qui il était, où il allait, d’où il venait, et le but de
sa
mission.
Lâché dans la nature, il
était revenu deux
jours plus tard avec les billes en verre d’un jeune dictateur en
puissance,
cachées dans le double fond de l’inviolable valise diplomatique.
C’était
exactement ce pour quoi on l’avait mandaté, et ce test remarquable lui
avait
valu l’admiration du Pentagone.
Le général Kaïda se pencha
sur l’oreille de
Malku.
— Les pépites…
Mais il eut un sursaut.
Malku, souple comme
un pneu Goodyear longtemps plié en deux, bondit pour viser, par-dessus
l’épaule
du vieillard, l’ombre qui allait appuyer sur la détente. Trois coups
secs
retentirent, qui transpercèrent le rideau. Les pierres explosives
lacérèrent le
rideau doublé de tapisserie d’Aubusson But, les fibres volèrent, comme
les
mouches autour d’un cadavre de mulot.
Le cri de surprise du
général, doublé de
celui du tueur qui s’écroulait sur le tapis d’Iran retentit dans le
couloir.
Aussitôt, Crash Chpoung et San-Milton Bouzsjdbeck jaillirent, à travers
les
panneaux en lambeaux de la porte qu’ils avaient enfoncée de leurs
puissantes
épaules.
Ils sentaient bon le
Colgate frais, ils
étaient beaux dans la fureur et l’urgence.
Malku Lange eut un soupir
de découragement.
Le tueur gisait sur le
côté, une main sur son
colt sanglant.
Il n’y avait plus aucune
chance de le faire
parler.
San-Milton Bouzsjdbeck
jura.
— On est arrivé trop
tard ! maugréa
Crash, les muscles crispés dans son uniforme bourré à craquer.
On entendait voler l’odeur
de la cordite dans
la pièce.
San-Milton triturait
nerveusement sa cravate
vert fluo, muet d’inquiétude. Il regardait le général qui portait la
main à son
cou.
— Vite ! Il
suffoque ! hurla Malku.
Le corps décharné et
couvert de médailles du
général s’écroula sur le tapis, dans un cliquetis de trousseau de clés.
Malku,
atterré, regardait son lance-pierres encore fumant. Ses yeux couleur
cou
d’eider allaient du cadavre révulsé du tueur au visage cramoisi de son
mentor.
Il aperçut soudain la fléchette, fichée dans la veine bleutée du cou,
se pencha
pour l’arracher.
— Stop ! cria
Crash. Il y a peut-être
des empreintes !
— Imbécile !
grommela Malku. On sait qui
l’a atteint, il est là, par terre.
— Ah oui pardon !
dit stupidement le
gorille avec un ridicule haussement de ses épaules herculéennes.
Un borborygme s’échappa de
la poitrine du
vieillard, un cri mou comme un sac poubelle longtemps oublié au soleil.
Malku
posa son oreille callipyge aux lèvres moustachues. Un soupir en sortit.
C’était
le dernier.
Un démon passa, qui se
grattait les
testicules furieusement en lançant des imprécations vers l’enfer.
La rage de San-Milton lui
creusait des
sillons violacés sur les tempes. Tout était de sa faute ! Sur
le palier,
il était en train de jouer à son jeu favori, les dominos piégés, avec
Crash,
lorsqu’il avait entendu, à travers la porte, l’élastique du
lance-pierres extra
plat de Malku se tendre. S’il avait pu se retenir de jouer un dernier
coup, ils
auraient peut-être eu le temps d’agir une fraction de seconde avant que
le
tueur lance sa fléchette !
Si les yeux de Malku
avaient pu parler le
japonais, ils auraient balancé des tonnes de bombes sur les deux gardes
du
corps, comme à Gernika.
Un filet de salive
jaunâtre et moussue
s’infiltrait entre les poils de moustaches du général. Il avait été
empoisonné
au curaçao N-23, un analgyco-paralysant imparable, que les Khmers
rouges
avaient utilisé à Phnom Penh en 74.
Malku empocha le dossier
secret. D’une
seconde à l’autre, les domestiques allaient surgir, et avec eux la
danse
commencerait.
Les restes de la porte
s’ouvrirent justement
avec fracas pour la seconde fois, dévoilant Milady, exsangue, pour
avoir gravi
les escaliers quatre à quatre, plus vite qu’un tank Sherman à Utah
Beach. Elle
avait certainement été interrompue dans une petite séance privée avec
Fitz, car
son chignon était défait et son rouge à lèvres avait coulé sur sa peau
diaphane, fluide sous un fond de teint flou.
* *
*
Lire
S.U.S. n°6 Le thorax de Saddam.
Lire
S.U.S. n°54 La jambe folle de Saddam.
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