Fantasmagorilles - Saddamaleïkum Saddam
par Walther Pépéka

Dépot légal 2009.



 

 

 

  Le major Crash, père de l’agent du même prénom, était en train de travailler sur le moteur de sa Maserati Gran Turismo S blanche, que le général Boll lui avait offerte, en compensation de sa maison détruite lors d’une précédente mission(1). Il avait démonté les culasses, et s’apprêtait à gonfler l’engin. Il soupçonnait qu'une belle horde de chevaux y dormaient, bien cachés dans les cylindres, et il entendait les débusquer et les dompter. Certain que les ingénieurs de la marque au trident avaient bridé la puissante machine, histoire de ne pas forcer les pompiers à intervenir trop souvent sur la route. Le major s’y connaissait. Non seulement il dirigeait le service de sécurité à l’école J.J.O., mais il était aussi grand patron des sapeurs-pompiers de Lausanne.

C’était dimanche. Crash père s’était dit qu’il allait profiter de ces quelques petites heures de loisir pour parfaire la mécanique de son bolide.

Il aurait bien aimé se consacrer à son passe-temps favori, la lecture des romans d’Alexandre Dumas. Mais ses temps de repos étaient si courts qu’il n’en était qu’au troisième chapitre des Trois Mousquetaires, qui le passionnaient véritablement. Et cette fois, il avait décidé de préférer sa voiture, parce qu’il en avait plus qu’assez d’être dérangé pendant sa lecture. A chaque fois qu’il ouvrait le livre, le téléphone sonnait !

Alors, ce dimanche d’août, pendant que son fils était en mission, que les bureaux de l’école J.J.O. étaient en veille, et qu’il avait noyé le combiné Sagem sous le bahut de la cuisine et sous trois oreillers, il était allongé sous le châssis, en train d’enguirlander un écrou qui lui résistait. Impossible de désolidariser les pipes d’admission, s’il ne pouvait le débloquer ! Et donc, sans cela, le V8 ne sortirait jamais du compartiment.

En invectivant l’écrou, le major faisait plus de bruit que les quatre cent quarante chevaux d’origine, lancés à pleine puissance. Il ne faisait pas bon rester dans les parages pour le moment ! Pourtant, Roselyne Chpoung, son épouse, s’y risqua… Elle avait un alibi : le téléphone décroché qu’elle tenait à bout de bras.

Son mari, apercevant le Sagem, se demanda comment faire pour le bâillonner définitivement. Puis, si c’était encore le général Schwartzkopf. Ce dernier avait insisté plusieurs fois, pour qu’il accepte sa proposition : le remplacer à la tête du monde libre !

Rien que ça !

Il se souvenait de leur conversation… Le général cinq étoiles lui avait dévoilé un secret tout à fait ahurissant : depuis plusieurs décennies, tous les présidents des États-Unis n’avaient été que des fantoches. Le véritable patron, depuis plus de vingt ans, était celui de la C.I.A., c'est-à-dire lui, le généralissime Cornélius Rutherford Amadeus Schwartzkopf.

Le major ne pouvait pas ne pas se souvenir que ce dernier, voulant partir à la retraite, l’avait désigné comme son seul successeur possible. Et Crash père avait refusé.

Le monde allait mal ? On lui demandait de le sauver, à lui ? Eh bien, que le monde fasse d’abord preuve d’un peu plus de chaleur, d’amour, d’humanité ! Alors, oui, ils se dirait que ça vaudrait peut-être le coup ! Mais pour l’instant, à chaque fois qu’il avait vu les hommes en position d’améliorer leur sort, il avait pu constater qu’ils brisaient toutes leurs chances, pour préserver leur petit confort douillet…

Sans se rendre compte que c’est en restant dans son lit qu’on s’endort !

Non, le major Crash n’avait pas envie de roupiller dans le grand clic-clac amorphe du genre humain. Même s’il était désigné comme tête de lit !

Et il n’avait pas la folie des grandeurs.

- Voulez-vous réfléchir, avant de me donner votre réponse, avait demandé Schwartzkopf, lors de leur entrevue secrète.

- C’est tout réfléchi, général. C’est non. J’ai autre chose à faire.

- C… Comment, s’était étranglé son vis-à-vis, vous dites ?

Il n’était pas sûr d’avoir bien entendu. Quand son prédécesseur lui avait proposé ce poste, à lui, il n’avait fait qu’un bond pour signer !

- Figurez-vous que je voudrais bien réussir à finir de lire Les Trois Mousquetaires, et je n’en suis qu’à la page quarante !

- Ah, s’était rengorgé l’autre, avec un hoquet, si ce n’est que ça… C’était une blague, avouez ! Elle est très bonne, d’ailleurs, si, si, très bonne.

- Non, non, je voudrais vraiment finir ce livre. C’est tellement bien écrit, c’est si romantique, haletant…

- Euh… Bien, quand est-ce que vous pensez avoir fini, alors ? Je veux dire, pour prendre vos fonctions ?

- Oh… hésita le major, absorbé et comptant sur ses doigts, au rythme où on me laisse tourner les pages, je pense pouvoir planifier ça exactement pour…

- Dites vite, je serai patient !

- Eh bé, ça nous donne… Vingt ans après !

 

  Le généralissime en avait avalé sa grosse voix de travers. Il s’était mis à émettre une sorte de bruit blanc. Ses cordes vocales ne répondaient pas plus que le Manitoba.

 

  « Un pour tous, tous bourrins », pensa Crash père. Le téléphone attendait, mais dans son esprit, les chevaux de la Maserati prédominaient ! Il le prit entre deux doigts et l’approcha à peine de son oreille. Autant pour le protéger des traces de cambouis que pour faire la fine bouche.

« C’est qui ? » fit-il à l’adresse de Roselyne avec les lèvres, sans émettre un son. Articulant comme dans une tragédie de Corneille. 

« Sais pas ! » fit sa femme, sur le même mode d’expression.

Heureusement que les téléphones fixes de la maison ne transmettaient pas encore l’image !

Le major était en train de se dire que si un pisciculteur les avait vu dialoguer ainsi, il les aurait pris pour un couple d’Hypophthalmichthys molitrix(1), de la famille des cyprinidés.

- Allo ? dit-il, sans se rendre compte que le seul emploi de ce mot rendait les choses encore plus glissantes.

- Major ?

- Ah, c’est vous, Gérald. Que se passe-t-il ?

A l’autre bout du fil, le général Boll baissa la voix.

- J’ai un… Comment dirais-je, un petit souci ici.

- Moui. Trépigna Crash père.

Se désolant qu’on ne puisse jamais rien régler sans faire appel à lui.

- Je suis bien conscient de vous déranger, un dimanche, en plus, mais, voyez-vous, je ne connais personne d’aussi efficace que vous, et…

- Mais vous ne me dérangez pas le moins du monde, dit le major entre ses dents.

Lançant sa clé de douze contre le volet roulant de son garage, avec une telle force qu’elle resta coincée entre deux lames.

- Ah, tant mieux, je vous avoue que j’ai eu peur, je sais combien le temps libre vous est compté…

Que voulait donc lui dire le général ! Et pourquoi prenait-il des gants de cette façon ! Cela ne lui ressemblait pas…

« Quelle énorme bêtise ils ont encore fait, à J.J.O., pendant que j’étais pas là ? », pensa le chef des pompiers.

- J’ai tout mon temps, je vous assure, siffla-t-il, regrettant de ne pas avoir une langue de serpent fourchue, pour la pointer dans les trous du micro, et envoyer un flot de venin callipyge dans l’oreille de son interlocuteur.

- A la bonne heure. Et comment va votre femme ? Et vos enfants ?

- Roselyne va bien, et quant à mes enfants, je n’en ai qu’un comme vous le savez, et il est sous vos ordres, en mission en Birmanie, en ce moment ! grogna le major.

Il commençait à verdir. Dans son esprit, la tête du général était en train de se transformer en écrou. Et il avait bien envie de le déboulonner !

- Ah oui, pardon, où avais-je la tête. Bien, bien. Alors, si tout le monde va bien…

- Général, pardonnez-moi, mais qu’y a-t-il de si urgent, pour que vous m’appeliez pendant que j’ai vraiment autre chose à faire, j’ai une bagnole à régler, là, des livres à bouquiner !

Le ton du major commençait à enfler comme une vague tropicale. Dangereusement.

- Mais cher ami…

- Hein, pourquoi est-ce que vous venez me prendre la tête avec vos platitudes, un dimanche, et que vous me gonflez, là, oui, je vous le dis carrément, vous me gonflez ! Ca fait deux heures que j’attends que vous finissiez par me dire quelle nouvelle connerie je vais devoir réparer ! Alors !?

Il y eut un court silence. Le général prenait son élan. En calculant les risques.

- Eh bien… Pendant votre absence…

- Pendant mon absence… répéta le major Chpoung, tapant du pied sur le ciment de son garage.

Gérald Boll déglutit. Et dit enfin, très vite :

- Saddam junior s’est evade!

- S… Saddam qu… quoi ?

Mais au bout de la ligne, il n’y avait plus que la tonalité !

 

*  *

*

 

 

 


 



(1) Episode qui a été relaté dans l’un des livres de notre série, que nous vous prions d’acheter intégralement. Ce qui nous évitera de faire des renvois de page répétitifs, qui usent du papier pour rien. Merci de suivre. Nous programmons pour un jour prochain une interrogation écrite pour nos lecteurs, portant sur l’ensemble de notre œuvre, ceci pour faire fuir ceux de nos clients qui osent nous lire en dilettantes.

 

(1) Et non pas pour des Ctenopharyngodon idella, qui sont des carpes herbivores, et non des carpes argentées. Note du poissonnier.

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