|
Le major
Crash, père de l’agent du même prénom, était en train de travailler sur le
moteur de sa Maserati Gran Turismo S blanche, que le général Boll lui avait
offerte, en compensation de sa maison détruite lors d’une précédente mission. Il avait démonté les culasses, et
s’apprêtait à gonfler l’engin. Il soupçonnait qu'une belle horde de chevaux y
dormaient, bien cachés dans les cylindres, et il entendait les débusquer et les
dompter. Certain que les ingénieurs de la marque au trident avaient bridé la
puissante machine, histoire de ne pas forcer les pompiers à intervenir trop
souvent sur la route. Le major s’y connaissait. Non seulement il dirigeait le
service de sécurité à l’école J.J.O., mais il était aussi grand patron des sapeurs-pompiers
de Lausanne.
C’était dimanche. Crash père s’était dit qu’il
allait profiter de ces quelques petites heures de loisir pour parfaire la
mécanique de son bolide.
Il aurait bien aimé se consacrer à son
passe-temps favori, la lecture des romans d’Alexandre Dumas. Mais ses temps de
repos étaient si courts qu’il n’en était qu’au troisième chapitre des Trois Mousquetaires,
qui le passionnaient véritablement. Et cette fois, il avait décidé de préférer
sa voiture, parce qu’il en avait plus qu’assez d’être dérangé pendant sa
lecture. A chaque fois qu’il ouvrait le livre, le téléphone sonnait !
Alors, ce dimanche d’août, pendant que son fils
était en mission, que les bureaux de l’école J.J.O. étaient en veille, et qu’il
avait noyé le combiné Sagem sous le bahut de la cuisine et sous trois
oreillers, il était allongé sous le châssis, en train d’enguirlander un écrou
qui lui résistait. Impossible de désolidariser les pipes d’admission, s’il ne
pouvait le débloquer ! Et donc, sans cela, le V8 ne sortirait jamais du
compartiment.
En invectivant l’écrou, le major faisait plus de
bruit que les quatre cent quarante chevaux d’origine, lancés à pleine
puissance. Il ne faisait pas bon rester dans les parages pour le moment !
Pourtant, Roselyne Chpoung, son épouse, s’y risqua… Elle avait un alibi :
le téléphone décroché qu’elle tenait à bout de bras.
Son mari, apercevant le Sagem, se demanda comment
faire pour le bâillonner définitivement. Puis, si c’était encore le général
Schwartzkopf. Ce dernier avait insisté plusieurs fois, pour qu’il accepte sa
proposition : le remplacer à la tête du monde libre !
Rien que ça !
Il se souvenait de leur conversation… Le général
cinq étoiles lui avait dévoilé un secret tout à fait ahurissant : depuis
plusieurs décennies, tous les présidents des États-Unis n’avaient été que des
fantoches. Le véritable patron, depuis plus de vingt ans, était celui de la C.I.A., c'est-à-dire lui, le
généralissime Cornélius Rutherford Amadeus Schwartzkopf.
Le major ne pouvait pas ne pas se souvenir que ce
dernier, voulant partir à la retraite, l’avait désigné comme son seul
successeur possible. Et Crash père avait refusé.
Le monde allait mal ? On lui demandait de le
sauver, à lui ? Eh bien, que le monde fasse d’abord preuve d’un peu plus
de chaleur, d’amour, d’humanité ! Alors, oui, ils se dirait que ça
vaudrait peut-être le coup ! Mais pour l’instant, à chaque fois qu’il
avait vu les hommes en position d’améliorer leur sort, il avait pu constater
qu’ils brisaient toutes leurs chances, pour préserver leur petit confort
douillet…
Sans se rendre compte que c’est en restant dans
son lit qu’on s’endort !
Non, le major Crash n’avait pas envie de roupiller
dans le grand clic-clac amorphe du genre humain. Même s’il était désigné comme
tête de lit !
Et il n’avait pas la folie des grandeurs.
- Voulez-vous réfléchir, avant de me donner votre
réponse, avait demandé Schwartzkopf, lors de leur entrevue secrète.
- C’est tout réfléchi, général. C’est non. J’ai
autre chose à faire.
- C… Comment, s’était étranglé son vis-à-vis,
vous dites ?
Il n’était pas sûr d’avoir bien entendu. Quand
son prédécesseur lui avait proposé ce poste, à lui, il n’avait fait qu’un bond
pour signer !
- Figurez-vous que je voudrais bien réussir à
finir de lire Les Trois Mousquetaires, et je n’en suis qu’à la page quarante !
- Ah, s’était rengorgé l’autre, avec un hoquet,
si ce n’est que ça… C’était une blague, avouez ! Elle est très bonne,
d’ailleurs, si, si, très bonne.
- Non, non, je voudrais vraiment finir ce livre.
C’est tellement bien écrit, c’est si romantique, haletant…
- Euh… Bien, quand est-ce que vous pensez avoir
fini, alors ? Je veux dire, pour prendre vos fonctions ?
- Oh… hésita le major, absorbé et comptant sur
ses doigts, au rythme où on me laisse tourner les pages, je pense pouvoir
planifier ça exactement pour…
- Dites vite, je serai patient !
- Eh bé, ça nous donne… Vingt ans après !
Le généralissime en avait avalé sa grosse voix
de travers. Il s’était mis à émettre une sorte de bruit blanc. Ses cordes
vocales ne répondaient pas plus que le Manitoba.
« Un
pour tous, tous bourrins », pensa Crash père. Le téléphone attendait, mais
dans son esprit, les chevaux de la
Maserati prédominaient ! Il le prit entre deux doigts et
l’approcha à peine de son oreille. Autant pour le protéger des traces de
cambouis que pour faire la fine bouche.
« C’est qui ? » fit-il à l’adresse
de Roselyne avec les lèvres, sans émettre un son. Articulant comme dans une
tragédie de Corneille.
« Sais pas ! » fit sa femme, sur
le même mode d’expression.
Heureusement que les téléphones fixes de la
maison ne transmettaient pas encore l’image !
Le major était en train de se dire que si un
pisciculteur les avait vu dialoguer ainsi, il les aurait pris pour un couple d’Hypophthalmichthys
molitrix, de la famille des cyprinidés.
- Allo ? dit-il, sans se rendre compte que le
seul emploi de ce mot rendait les choses encore plus glissantes.
- Major ?
- Ah, c’est vous, Gérald. Que se passe-t-il ?
A l’autre bout du fil, le général Boll baissa la
voix.
- J’ai un… Comment dirais-je, un petit souci ici.
- Moui. Trépigna Crash père.
Se désolant qu’on ne puisse jamais rien régler
sans faire appel à lui.
- Je suis bien conscient de vous déranger, un
dimanche, en plus, mais, voyez-vous, je ne connais personne d’aussi efficace
que vous, et…
- Mais vous ne me dérangez pas le moins du monde,
dit le major entre ses dents.
Lançant sa clé de douze contre le volet roulant
de son garage, avec une telle force qu’elle resta coincée entre deux lames.
- Ah, tant mieux, je vous avoue que j’ai eu peur,
je sais combien le temps libre vous est compté…
Que voulait donc lui dire le général ! Et
pourquoi prenait-il des gants de cette façon ! Cela ne lui ressemblait
pas…
« Quelle énorme bêtise ils ont encore fait,
à J.J.O., pendant que j’étais pas là ? », pensa le chef des pompiers.
- J’ai tout mon temps, je vous assure,
siffla-t-il, regrettant de ne pas avoir une langue de serpent fourchue, pour la
pointer dans les trous du micro, et envoyer un flot de venin callipyge dans
l’oreille de son interlocuteur.
- A la bonne heure. Et comment va votre femme ? Et
vos enfants ?
- Roselyne va bien, et quant à mes enfants, je
n’en ai qu’un comme vous le savez, et il est sous vos ordres, en mission en
Birmanie, en ce moment ! grogna le major.
Il commençait à verdir. Dans son esprit, la tête
du général était en train de se transformer en écrou. Et il avait bien envie de
le déboulonner !
- Ah oui, pardon, où avais-je la tête. Bien,
bien. Alors, si tout le monde va bien…
- Général, pardonnez-moi, mais qu’y a-t-il de si
urgent, pour que vous m’appeliez pendant que j’ai vraiment autre chose à faire,
j’ai une bagnole à régler, là, des livres à bouquiner !
Le ton du major commençait à enfler comme une
vague tropicale. Dangereusement.
- Mais cher ami…
- Hein, pourquoi est-ce que vous venez me prendre
la tête avec vos platitudes, un dimanche, et que vous me gonflez, là, oui, je
vous le dis carrément, vous me gonflez ! Ca fait deux heures que j’attends
que vous finissiez par me dire quelle nouvelle connerie je vais devoir
réparer ! Alors !?
Il y eut un court silence. Le général prenait son
élan. En calculant les risques.
- Eh bien… Pendant votre absence…
- Pendant mon absence… répéta le major Chpoung,
tapant du pied sur le ciment de son garage.
Gérald Boll déglutit. Et dit enfin, très vite :
-
Saddam junior s’est evade!
-
S… Saddam
qu… quoi ?
Mais au bout de la ligne, il n’y avait plus que
la tonalité !
* *
*
Et non pas pour des
Ctenopharyngodon idella, qui sont des carpes herbivores, et non des carpes
argentées. Note du poissonnier.
|