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Chapitre
I
San-Milton
soupira. Le type ne voulait rien entendre… Il se dit qu’il allait falloir le
guider par la main. Laquelle se trouve accrochée au bout de l’avant-bras, qui
prolonge le bras, lui-même articulé à partir de l’épaule.
Cela faisait deux heures qu’il essayait de lui
faire entendre raison. Mais l’homme résistait… Le gorille blond ne savait pas à
quoi le gars se raccrochait. Peut-être à l’espoir que Saddam lui donnerait
l’accolade pour avoir su garder son secret. Toucher le dictateur ! Sentir
de tout près son délicat parfum de Gitane Maïs froide sans filtre ! Et,
cerise sur le loukoum, il rêvait sûrement que le chef du monde captif lui
ferait l’honneur d’un mot, rien que pour lui. Même à titre posthume, c’était
une grâce qui valait son pesant de patacouèque !
San-Milton, en pensant à sa main, mourait d’envie
de remettre en circulation une de ses fameuses baffes, qui pulvérisaient une
tête en moins d’une seconde. Il se plut à comparer l’efficacité légendaire de sa
célèbre taloche avec la non moins connue marque de rasoirs Gillette. Avec le Gillette
G2, disait l’accroche publicitaire, « la première lame coupe le poil et le
tire, la seconde peut le couper avant qu’il se rétracte ». Avec lui, on
aurait pu dire : « le souffle de la claque étonne la tête et l’aspire,
le choc l’explose avant qu’elle ait eu le temps de dire ouf ! ».
Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu
l’occasion de la tester à nouveau, et il se demandait s’il n’avait pas molli…
Pourtant, à le voir, personne n’aurait pu dire de
lui qu’il s’était affaibli. Au contraire. C’était une véritable armoire landaise,
entièrement bâtie en muscles de béton armé. Bouygues, en le croisant, l’aurait
trouvé plus solide qu’une maison de maçon !
A l’école Jean-Jacques Oubien, chaperonnée par la C.I.A. qui formait les
meilleurs agents solo et gardes du corps du monde, San Milton avait passé les
derniers mois à faire, comme il le disait, du « body sculpting ».
C’était facile de voir que ce pauvre mercenaire,
en face de lui, qui devait toucher une solde de trois dinars par mois, ne
savait même pas ce qu’était un appareil de muscu…
San-Milton alla se rafraîchir, se passant un peu
d’eau au robinet callipyge de l’unique lavabo. Il faisait une chaleur
terrible, sous le soleil brûlant de Rangoon. En Birmanie, on n’avait pas l’air
de savoir ce qu’était un climatiseur Carrier…
Pendant ses ablutions, il tournait le dos à son
« client ». Pas de soucis. L’autre était saucissonné sur son siège,
et le gorille blond savait faire les nœuds.
Où était donc Crash ? Son éternel compère
était parti faire un tour, sur les nerfs, après avoir essayé la méthode douce
pendant deux jours. Alors, celui que son pote appelait familièrement Mimi avait
pris le relais. Mais la balade de son ami brun se prolongeait…
San-Milton se frotta les joues, se regardant dans
le miroir qui surplombait les sanitaires. Son menton était loin d’être aussi
net que le jour où, avec Crash, ils avaient reçu de leur supérieur, le général
Boll, les distinctions les plus prisées de l’école J.J.O.. Il revoyait son
sourire béat, se reflétant dans les yeux noirs de Crash, lorsqu’ils s’étaient
vu épingler sur la poitrine la médaille de Grand Officier de la légion d’Ovomaltine,
avec double cordon et petite cuillère repliable en vermeil... Les deux copains
bichaient ! Pour Crash, ç’avait été un moment inoubliable. Et pour
San-Milton, un petit coup de Miror sur son orgueil.
Mais s’il n’arrivait pas à faire parler ce type,
il repartirait de Birmanie avec un faux pli dans l’estime de soi.
Il se retourna vers son prisonnier.
- Tu ne sais vraiment pas où il est ? fit-t-il
d’un ton tranquille.
En lui parlant de la météo, il aurait eu la même
expression neutre. Le même regard suisse.
L’autre ne répondait toujours pas plus qu’une
ligne France Télécom en panne.
San-Milton avait toujours été un homme poli. Il
détestait laisser une question sans réponse ! Et encore plus qu’on ne lui
réponde pas…
Il fallait l’impressionner. Il eut soudain une
idée. Dans la salle de sport de la suite de l’hôtel Nikko Royal Lake Rangoon où
les deux gorilles étaient descendus, et où ils avaient « invité » le
mercenaire de Saddam, se trouvait un punching ball. Suspendu en l’air, au bout
de son ressort. D’une de ses énormes mains, il saisit le dossier de la chaise où
était assis l’homme, et la fit glisser sans effort jusqu’à la porte, donnant
sur la salle de musculation. Le type eut un sursaut, malgré ses liens. C’était
comme s’il avait pesé moins lourd qu’une varice de moineau !
- Comme ça, tu verras bien le spectacle ! conclut
San-Milton, avant de retirer son tee-shirt mauve aux initiales de l’école J.J.O..
L’établissement, qui avait, jusqu’à ce jour, fait
des uniformes vert fluo, avait décidé de changer ses couleurs. Mauve pour les
hommes, rayé de jaune sur fond noir pour les femmes. Une idée de l’excellent
couturier et décorateur Marcel Troudbal, qui avait été intronisé depuis peu
fournisseur officiel des vêtements de tout le personnel. San-Milton avait
trouvé le mauve amusant, mais un peu étrange en mission… Et pour les filles, il
regrettait que Romane du Puits-Chalamont, l’agente solo et petite amie de
Crash, ressemble un peu trop à Maya l’abeille, lorsqu’elle était en uniforme.
Il s’approcha du punching ball. Faisant jouer ses
impressionnants biceps. Quand ils gonflaient, on aurait dit qu’ils faisaient
des bruits de vérins hydrauliques, tant le sang affluait à l’intérieur des
muscles !
- T’as deux minutes ? demanda-t-il, se
retournant vers le type.
L’autre ne disait toujours rien. Mais il était
blanc et hocha timidement la tête.
- Alors, regarde…
D’un seul coup, il tendit toute sa force en
avant, envoyant son poing molester l’air avant de frapper le ballon de cuir.
Celui-ci, sous le formidable choc, explosa, alla frapper le plafond,
s’encastrant dans le plâtre !
San-Milton en recracha un peu. Discrètement. Et
revint vers le prisonnier.
Ce dernier était blême comme une morue farinée
sur un étal de Casino. Et il sentait pareil. Il avait fait sous lui. Tremblant
de tous ses membres.
Le gorille blond rassembla ses doigts pour former
une masse ronde. Avec des jointures contondantes…
- Tu vois, dit-il avec un sifflement d’admiration
pour sa propre performance, d’habitude, je le fais avec le plat de la main.
J’ai jamais osé essayer avec le poing. Je respecte le matos, moi…
Il ajouta en riant :
- Ben tu vois, j’ai bien fait, sinon, j’aurais
été obligé de me repayer un punching ball, dis donc !
Un claquement de dents lui répondit, mêlé de
syllabes inintelligibles.
- Oui, tu veux dire quelque chose ? Te gêne
pas, tu sais, ici, c’est comme avec le psy, on peut tout se raconter !
L’autre eut une dernière hésitation.
Et en voyant le poing prendre son élan, il
réussit, dans un effort surhumain, à lâcher une volée de mots :
- Je… Je vais vous d… dire où est Amin Bin
Aktar !
* *
*
Crash
avait enfoncé ses poings tellement loin dans ses poches qu’il y avait de quoi
se demander s’il ne les avait pas allongées ! Il arpentait les rues de
Rangoon depuis plus d’une heure déjà. Ruisselant sous le soleil comme un poulet
de Loué à la broche. Impossible de se débarrasser de cet insupportable
sentiment d’échec…
Il avait tout essayé !
En Suisse, profitant des longues soirées d’hiver,
il avait ingénieusement fabriqué des appareils électroniques, qui, selon lui, devaient
infailliblement tirer les vers du nez des terroristes les plus récalcitrants du
globe.
Il avait testé son matériel sur Cornélia, qui s’était
prêtée de bonne grâce à l’expérimentation. En quelques minutes, les électrodes
branchées sur elle avaient fait leur effet ! Elle avait étalé devant lui
tous les ragots de la ville. Dont certains auraient fait se dresser les cheveux
sur la tête de Yul Brynner !
Crash avait sauté sur sa chaise, quand elle avait
lui avait raconté, par exemple, que le chef du rayon lingerie de la supérette
du passage Saint François revendait, sous le manteau, de faux insignes de la légion
d'honneur. Avec, en prime, une photo de nu de Valéry Giscard d'Estaing. En
relief. Et il s'était carrément bouché les oreilles, lorsque Cornélia avait
commencé à lui donner les noms des clients !
Le
gorille brun n’avait pas intégré dans ses équations « l’algorithme
Cornélia », c'est-à-dire la terrible propension qu’elle avait à colporter
les racontars de tous poils. Aussi, ses estimations, ses calculs de
probabilités, ses résultats, enfin, s’en étaient trouvés faussés. Il était
parti sur des réglages beaucoup trop bas. Il s’en était rendu compte en interrogeant
Brahim Ishmir, le « patient » enfermé dans leur suite de l’hôtel birman.
Rien n’était sorti de leur entretien. Furieux, Crash avait tourné les boutons
au maximum ! Mais avait fini par comprendre que les circuits, les bobines,
le processeur même, étaient bien trop faibles… Sa méthode douce l’était
beaucoup trop !
Il se maudissait de n’avoir pas contacté les
laboratoires J.J.O. pour leur soumettre son dispositif. L’orgueil l’avait
poussé à croire qu’il leur damerait le pion sur leur propre terrain.
S’imaginant qu’il en viendrait, après réussite totale et démontrée, à leur
mettre son « Crash system » sous le nez. Triomphalement.
Il était bien forcé de revenir à une certaine
humilité…
Quelle
idée, aussi, d’avoir essayé avec la grand-mère de San-Milton ? Les
cellules de l’école J.J.O. regorgeaient de pensionnaires beaucoup plus durs à
cuire. Oui, mais voilà, ils n’auraient pas pu garder le secret… Tandis qu’avec
Cornélia, il était tranquille.
Il
ignorait que la vieille dame, aussitôt les tests terminés, s’était ruée dans
les salons de thé pour raconter la formidable expérience top secrète qu’elle
venait de vivre. De fil DMC en aiguille Monoprix, elle avait fini par dénicher
« par hasard » Edwin Blankett, l’ingénieur en chef des travaux
informatiques de l’école. Et lui avait tout dit ! Celui-ci, d’abord
intrigué, avait vite haussé les épaules. Il était lui-même en train de
plancher, avec ses équipes d’élite, sur un programme similaire. Le crédit de
vingt millions de francs suisses qui avait été alloué à l’opération avait tout
juste suffi à dessiner les plans d’un nouveau type de calculateur ! Alors,
ce n’était pas cette espèce de garde du corps agent solo qui allait lui en
remontrer…
Crash, la
fierté en berne, bougonnant, n’arrivait même pas à s’intéresser à la ville qui
l’entourait. Pourtant, Rangoon pouvait difficilement laisser indifférent...
Capitale mondiale du sexe, c’était un dédale de boutiques, où la dépravation
s’étalait avec un luxe inouï, pour un pays sous-développé ! Crash passait
devant des échoppes, où, à chaque coin de rue, travaillaient celles qu’on
appelait « les love-filers ». Des femmes de tous les âges, de la plus
juvénile à la plus décharnée, tiraient le fil des vers à soie, pour en faire
des pelotes qui serviraient à tisser les strings et les soutiens-gorge de
toutes les prostituées du monde ! Une fois teintés de rouge provocant, de
noir satiné, les précieux tissus, incroyablement résistants, étaient cousus suivant
des patrons immuables depuis vingt ans, puis stockés dans des ateliers
clandestins. D’où ils partaient pour arroser tous les marchés parallèles de la
planète…
Crash, à
force de passer devant les vitrines, finit par en remarquer une. Plus
clinquante que les autres. Comprenant enfin ce que ce décor avait de
saisissant. Et se disant qu’il pourrait peut-être en parler en rentrant à
Marcel Troudbal. Si le maître couturier se mettait de la partie, il risquerait
de rafler tout le marché, grâce à sa créativité, exquise et sans limites !
Le clocher du minaret sonna trois fois. En
Birmanie, cela signifiait qu’il était à peu près six heures et demie pour la
moitié de la population. Les habitants de Rangoon étaient obligés de se livrer
à chaque fois à un savant calcul, qui tournait les méninges de Crash en vrille.
En effet, la religion birmane puriste, mélange étrange de catholicisme et
d’hindouisme, se basait sur l’heure de naissance de Vishnu, que l’Etat
avait harmonisée avec l’heure internationale. Mais que les intégristes
décalaient de trois heures trente-deux, pour être en accord avec les écritures.
Ce qui n’allait pas sans créer des problèmes épineux, lorsque les laïcs
arrivaient très en avance aux rendez-vous pris avec les traditionalistes
acharnés…
Crash
toréa avec un pousse-pousse famélique qui se frayait un passage sur le
trottoir. Il y avait trop de ses congénères sur la chaussée. Leurs
klaxons, alentour, beuglaient comme des vendeurs de moules asthmatiques.
Le
gigantesque Rangoon Olympic Stadium apparut au bout de l’avenue où il venait de
déboucher. Vestige des Jeux, datant de quelques années. Les autorités l’avaient
rentabilisé, une fois qu’il avait eu fini de remplir son office. Couvert,
entièrement réaménagé, il conservait une dimension internationale, accueillant
à présent les délégations du G7, qui venaient y siéger de temps à autre, pour
faire valoir leur supériorité. Quand il était inoccupé, il servait de hangar à
planeurs. On y entassait, en effet, tous les appareils de la Birman Air Force, dont
aucun n’était muni d’un moteur, pour cause de budget insuffisant. Il y avait
tout de même un biplan pour faire décoller la flotte.
La dernière fois que les Birmans avaient fait la
guerre, ils avaient bombardé tout le Laos avec des ballons de baudruche Durex
pleins d’eau. Les pilotes étaient en maillot de bain camouflage, pour le moment
où leurs avions atterrissaient…
A
Rangoon, le crachat était visiblement un sport national. Très prisé de la
population. Sauf quand la police venait à passer. L’amende s’élevait à dix
milliards de kyats. Environ dix mille dollars !
Ici, les autorités ne rigolaient pas avec la propreté...
Les
boucheries, où la populace pouvait plonger les mains dans les viandes étalées
ou suspendues à leurs esses, exhibaient des carcasses de loirs, de chiens
dépecés, et les côtelettes de tortues étaient en promo. Un peu plus loin, Crash
eut un haut-le-cœur. Il venait d’apercevoir, trônant dans la glace pilée d’une
poissonnerie, une méduse dans son bocal, qui n’attendait que son acheteur. Il
renonça à chercher à savoir si cela se mangeait cru, au barbecue, ou en
papillotes…
Il avait fait les stages contre la douleur, la
fatigue, la peur, et en était sorti major de promotion. Mais il n'avait pas
fait celui contre l'écœurement. Et ne se sentait même pas la force de
l’inventer !
Mais pourquoi, pourquoi son « Crash
system » n’avait-il pas fonctionné ? Comment avait-il pu se tromper
autant dans ses calculs ? Si seulement cela avait réussi, les deux
gorilles, à cette heure, seraient sur la trace d’Amin Bin Aktar ! Et qui
sait, peut-être même seraient-ils déjà en train de le ramener en Suisse, par le
premier vol d’Air France, en First ? Dégustant une bonne bouteille d’huile
de fois de morue « La
Villageoise » saveur bloc de tarte tatin, avec morceaux…
Et San-Milton, qui lui avait dit « Je m’en
occupe, va, je vais essayer à ma façon… Laisse-moi avec ce guelu dans la
canfouine ! » saurait-il
tirer plus de deux mots de ce Brahim Ishmir ?
C’était leur seul lien vers l’homme de main de
Saddam, presque aussi dangereux que son maître…
Les
rapports arrivant tous les jours sur le bureau du général Boll, chef suprême du
service Action Muscles dont Crash dépendait le disaient : il se tramait
quelque chose pour libérer le dictateur, qui croupissait depuis longtemps dans
un cachot de l’école J.J.O.. Une succession d’attentats, ou une attaque du Pentagone,
personne ne pouvait exactement le dire encore… Mais, selon les témoignages qui
se multipliaient de par le monde, tout allait se déclencher dans un délai très
court. Et quand on savait de quoi était capable le sinistre despote, même
enfermé dans une geôle, on préférait vérifier !
De dépit, il donna un coup de pied dans une boîte
de conserve Daucy qui traînait, laissée là par un touriste sans scrupules. Aussitôt,
il y eut une explosion assourdissante ! Une colonne de fumée grise
jaillit, qu'on pouvait voir jusque de l'autre côté de la ville !
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