Fantasmagorilles - Saddamaleïkum Saddam
par Walther Pépéka

Dépot légal 2009.



Chapitre I

 

 

 

  San-Milton soupira. Le type ne voulait rien entendre… Il se dit qu’il allait falloir le guider par la main. Laquelle se trouve accrochée au bout de l’avant-bras, qui prolonge le bras, lui-même articulé à partir de l’épaule.

Cela faisait deux heures qu’il essayait de lui faire entendre raison. Mais l’homme résistait… Le gorille blond ne savait pas à quoi le gars se raccrochait. Peut-être à l’espoir que Saddam lui donnerait l’accolade pour avoir su garder son secret. Toucher le dictateur ! Sentir de tout près son délicat parfum de Gitane Maïs froide sans filtre ! Et, cerise sur le loukoum, il rêvait sûrement que le chef du monde captif lui ferait l’honneur d’un mot, rien que pour lui. Même à titre posthume, c’était une grâce qui valait son pesant de patacouèque !

San-Milton, en pensant à sa main, mourait d’envie de remettre en circulation une de ses fameuses baffes, qui pulvérisaient une tête en moins d’une seconde. Il se plut à comparer l’efficacité légendaire de sa célèbre taloche avec la non moins connue marque de rasoirs Gillette. Avec le Gillette G2, disait l’accroche publicitaire, « la première lame coupe le poil et le tire, la seconde peut le couper avant qu’il se rétracte ». Avec lui, on aurait pu dire : « le souffle de la claque étonne la tête et l’aspire, le choc l’explose avant qu’elle ait eu le temps de dire ouf ! ».

Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu l’occasion de la tester à nouveau, et il se demandait s’il n’avait pas molli…

Pourtant, à le voir, personne n’aurait pu dire de lui qu’il s’était affaibli. Au contraire. C’était une véritable armoire landaise, entièrement bâtie en muscles de béton armé. Bouygues, en le croisant, l’aurait trouvé plus solide qu’une maison de maçon !

A l’école Jean-Jacques Oubien, chaperonnée par la C.I.A. qui formait les meilleurs agents solo et gardes du corps du monde, San Milton avait passé les derniers mois à faire, comme il le disait, du « body sculpting ».

C’était facile de voir que ce pauvre mercenaire, en face de lui, qui devait toucher une solde de trois dinars par mois, ne savait même pas ce qu’était un appareil de muscu…

San-Milton alla se rafraîchir, se passant un peu d’eau au robinet callipyge de l’unique lavabo. Il faisait une chaleur terrible, sous le soleil brûlant de Rangoon. En Birmanie, on n’avait pas l’air de savoir ce qu’était un climatiseur Carrier…

Pendant ses ablutions, il tournait le dos à son « client ». Pas de soucis. L’autre était saucissonné sur son siège, et le gorille blond savait faire les nœuds.

Où était donc Crash ? Son éternel compère était parti faire un tour, sur les nerfs, après avoir essayé la méthode douce pendant deux jours. Alors, celui que son pote appelait familièrement Mimi avait pris le relais. Mais la balade de son ami brun se prolongeait…

San-Milton se frotta les joues, se regardant dans le miroir qui surplombait les sanitaires. Son menton était loin d’être aussi net que le jour où, avec Crash, ils avaient reçu de leur supérieur, le général Boll, les distinctions les plus prisées de l’école J.J.O.. Il revoyait son sourire béat, se reflétant dans les yeux noirs de Crash, lorsqu’ils s’étaient vu épingler sur la poitrine la médaille de Grand Officier de la légion d’Ovomaltine, avec double cordon et petite cuillère repliable en vermeil... Les deux copains bichaient ! Pour Crash, ç’avait été un moment inoubliable. Et pour San-Milton, un petit coup de Miror sur son orgueil.

Mais s’il n’arrivait pas à faire parler ce type, il repartirait de Birmanie avec un faux pli dans l’estime de soi.

Il se retourna vers son prisonnier.

- Tu ne sais vraiment pas où il est ? fit-t-il d’un ton tranquille.

En lui parlant de la météo, il aurait eu la même expression neutre. Le même regard suisse.

L’autre ne répondait toujours pas plus qu’une ligne France Télécom en panne.

San-Milton avait toujours été un homme poli. Il détestait laisser une question sans réponse ! Et encore plus qu’on ne lui réponde pas…

Il fallait l’impressionner. Il eut soudain une idée. Dans la salle de sport de la suite de l’hôtel Nikko Royal Lake Rangoon où les deux gorilles étaient descendus, et où ils avaient « invité » le mercenaire de Saddam, se trouvait un punching ball. Suspendu en l’air, au bout de son ressort. D’une de ses énormes mains, il saisit le dossier de la chaise où était assis l’homme, et la fit glisser sans effort jusqu’à la porte, donnant sur la salle de musculation. Le type eut un sursaut, malgré ses liens. C’était comme s’il avait pesé moins lourd qu’une varice de moineau !

- Comme ça, tu verras bien le spectacle ! conclut San-Milton, avant de retirer son tee-shirt mauve aux initiales de l’école J.J.O..

L’établissement, qui avait, jusqu’à ce jour, fait des uniformes vert fluo, avait décidé de changer ses couleurs. Mauve pour les hommes, rayé de jaune sur fond noir pour les femmes. Une idée de l’excellent couturier et décorateur Marcel Troudbal, qui avait été intronisé depuis peu fournisseur officiel des vêtements de tout le personnel. San-Milton avait trouvé le mauve amusant, mais un peu étrange en mission… Et pour les filles, il regrettait que Romane du Puits-Chalamont, l’agente solo et petite amie de Crash, ressemble un peu trop à Maya l’abeille, lorsqu’elle était en uniforme.

Il s’approcha du punching ball. Faisant jouer ses impressionnants biceps. Quand ils gonflaient, on aurait dit qu’ils faisaient des bruits de vérins hydrauliques, tant le sang affluait à l’intérieur des muscles !

- T’as deux minutes ? demanda-t-il, se retournant vers le type.

L’autre ne disait toujours rien. Mais il était blanc et hocha timidement la tête.

- Alors, regarde…

D’un seul coup, il tendit toute sa force en avant, envoyant son poing molester l’air avant de frapper le ballon de cuir. Celui-ci, sous le formidable choc, explosa, alla frapper le plafond, s’encastrant dans le plâtre !

San-Milton en recracha un peu. Discrètement. Et revint vers le prisonnier.

Ce dernier était blême comme une morue farinée sur un étal de Casino. Et il sentait pareil. Il avait fait sous lui. Tremblant de tous ses membres.

Le gorille blond rassembla ses doigts pour former une masse ronde. Avec des jointures contondantes…

- Tu vois, dit-il avec un sifflement d’admiration pour sa propre performance, d’habitude, je le fais avec le plat de la main. J’ai jamais osé essayer avec le poing. Je respecte le matos, moi…

Il ajouta en riant :

- Ben tu vois, j’ai bien fait, sinon, j’aurais été obligé de me repayer un punching ball, dis donc !

Un claquement de dents lui répondit, mêlé de syllabes inintelligibles.

- Oui, tu veux dire quelque chose ? Te gêne pas, tu sais, ici, c’est comme avec le psy, on peut tout se raconter !

L’autre eut une dernière hésitation.

Et en voyant le poing prendre son élan, il réussit, dans un effort surhumain, à lâcher une volée de mots :

- Je… Je vais vous d… dire où est Amin Bin Aktar !

 

*  *

*

 

  Crash avait enfoncé ses poings tellement loin dans ses poches qu’il y avait de quoi se demander s’il ne les avait pas allongées ! Il arpentait les rues de Rangoon depuis plus d’une heure déjà. Ruisselant sous le soleil comme un poulet de Loué à la broche. Impossible de se débarrasser de cet insupportable sentiment d’échec(1)

Il avait tout essayé !

En Suisse, profitant des longues soirées d’hiver, il avait ingénieusement fabriqué des appareils électroniques, qui, selon lui, devaient infailliblement tirer les vers du nez des terroristes les plus récalcitrants du globe.

Il avait testé son matériel sur Cornélia, qui s’était prêtée de bonne grâce à l’expérimentation. En quelques minutes, les électrodes branchées sur elle avaient fait leur effet ! Elle avait étalé devant lui tous les ragots de la ville. Dont certains auraient fait se dresser les cheveux sur la tête de Yul Brynner !

Crash avait sauté sur sa chaise, quand elle avait lui avait raconté, par exemple, que le chef du rayon lingerie de la supérette du passage Saint François revendait, sous le manteau, de faux insignes de la légion d'honneur. Avec, en prime, une photo de nu de Valéry Giscard d'Estaing. En relief. Et il s'était carrément bouché les oreilles, lorsque Cornélia avait commencé à lui donner les noms des clients !

 

  Le gorille brun n’avait pas intégré dans ses équations « l’algorithme Cornélia », c'est-à-dire la terrible propension qu’elle avait à colporter les racontars de tous poils. Aussi, ses estimations, ses calculs de probabilités, ses résultats, enfin, s’en étaient trouvés faussés. Il était parti sur des réglages beaucoup trop bas. Il s’en était rendu compte en interrogeant Brahim Ishmir, le « patient » enfermé dans leur suite de l’hôtel birman. Rien n’était sorti de leur entretien. Furieux, Crash avait tourné les boutons au maximum ! Mais avait fini par comprendre que les circuits, les bobines, le processeur même, étaient bien trop faibles… Sa méthode douce l’était beaucoup trop !

Il se maudissait de n’avoir pas contacté les laboratoires J.J.O. pour leur soumettre son dispositif. L’orgueil l’avait poussé à croire qu’il leur damerait le pion sur leur propre terrain. S’imaginant qu’il en viendrait, après réussite totale et démontrée, à leur mettre son « Crash system » sous le nez. Triomphalement.

Il était bien forcé de revenir à une certaine humilité…

 

  Quelle idée, aussi, d’avoir essayé avec la grand-mère de San-Milton ? Les cellules de l’école J.J.O. regorgeaient de pensionnaires beaucoup plus durs à cuire. Oui, mais voilà, ils n’auraient pas pu garder le secret… Tandis qu’avec Cornélia, il était tranquille.

 

  Il ignorait que la vieille dame, aussitôt les tests terminés, s’était ruée dans les salons de thé pour raconter la formidable expérience top secrète qu’elle venait de vivre. De fil DMC en aiguille Monoprix, elle avait fini par dénicher « par hasard » Edwin Blankett, l’ingénieur en chef des travaux informatiques de l’école. Et lui avait tout dit ! Celui-ci, d’abord intrigué, avait vite haussé les épaules. Il était lui-même en train de plancher, avec ses équipes d’élite, sur un programme similaire. Le crédit de vingt millions de francs suisses qui avait été alloué à l’opération avait tout juste suffi à dessiner les plans d’un nouveau type de calculateur ! Alors, ce n’était pas cette espèce de garde du corps agent solo qui allait lui en remontrer…

 

  Crash, la fierté en berne, bougonnant, n’arrivait même pas à s’intéresser à la ville qui l’entourait. Pourtant, Rangoon pouvait difficilement laisser indifférent... Capitale mondiale du sexe, c’était un dédale de boutiques, où la dépravation s’étalait avec un luxe inouï, pour un pays sous-développé ! Crash passait devant des échoppes, où, à chaque coin de rue, travaillaient celles qu’on appelait « les love-filers ». Des femmes de tous les âges, de la plus juvénile à la plus décharnée, tiraient le fil des vers à soie, pour en faire des pelotes qui serviraient à tisser les strings et les soutiens-gorge de toutes les prostituées du monde ! Une fois teintés de rouge provocant, de noir satiné, les précieux tissus, incroyablement résistants, étaient cousus suivant des patrons immuables depuis vingt ans, puis stockés dans des ateliers clandestins. D’où ils partaient pour arroser tous les marchés parallèles de la planète…

 

  Crash, à force de passer devant les vitrines, finit par en remarquer une. Plus clinquante que les autres. Comprenant enfin ce que ce décor avait de saisissant. Et se disant qu’il pourrait peut-être en parler en rentrant à Marcel Troudbal. Si le maître couturier se mettait de la partie, il risquerait de rafler tout le marché, grâce à sa créativité, exquise et sans limites !

Le clocher du minaret sonna trois fois. En Birmanie, cela signifiait qu’il était à peu près six heures et demie pour la moitié de la population. Les habitants de Rangoon étaient obligés de se livrer à chaque fois à un savant calcul, qui tournait les méninges de Crash en vrille. En effet, la religion birmane puriste, mélange étrange de catholicisme et d’hindouisme, se basait sur l’heure de naissance de Vishnu, que l’Etat avait harmonisée avec l’heure internationale. Mais que les intégristes décalaient de trois heures trente-deux, pour être en accord avec les écritures. Ce qui n’allait pas sans créer des problèmes épineux, lorsque les laïcs arrivaient très en avance aux rendez-vous pris avec les traditionalistes acharnés…

 

  Crash toréa avec un pousse-pousse famélique qui se frayait un passage sur le trottoir. Il y avait trop de ses congénères sur la chaussée. Leurs klaxons, alentour, beuglaient comme des vendeurs de moules asthmatiques.

 

  Le gigantesque Rangoon Olympic Stadium apparut au bout de l’avenue où il venait de déboucher. Vestige des Jeux, datant de quelques années. Les autorités l’avaient rentabilisé, une fois qu’il avait eu fini de remplir son office. Couvert, entièrement réaménagé, il conservait une dimension internationale, accueillant à présent les délégations du G7, qui venaient y siéger de temps à autre, pour faire valoir leur supériorité. Quand il était inoccupé, il servait de hangar à planeurs. On y entassait, en effet, tous les appareils de la Birman Air Force, dont aucun n’était muni d’un moteur, pour cause de budget insuffisant. Il y avait tout de même un biplan pour faire décoller la flotte.

La dernière fois que les Birmans avaient fait la guerre, ils avaient bombardé tout le Laos avec des ballons de baudruche Durex pleins d’eau. Les pilotes étaient en maillot de bain camouflage, pour le moment où leurs avions atterrissaient…

 

  A Rangoon, le crachat était visiblement un sport national. Très prisé de la population. Sauf quand la police venait à passer. L’amende s’élevait à dix milliards de kyats. Environ dix mille dollars !(1) Ici, les autorités ne rigolaient pas avec la propreté...

 

  Les boucheries, où la populace pouvait plonger les mains dans les viandes étalées ou suspendues à leurs esses, exhibaient des carcasses de loirs, de chiens dépecés, et les côtelettes de tortues étaient en promo. Un peu plus loin, Crash eut un haut-le-cœur. Il venait d’apercevoir, trônant dans la glace pilée d’une poissonnerie, une méduse dans son bocal, qui n’attendait que son acheteur. Il renonça à chercher à savoir si cela se mangeait cru, au barbecue, ou en papillotes… 

Il avait fait les stages contre la douleur, la fatigue, la peur, et en était sorti major de promotion. Mais il n'avait pas fait celui contre l'écœurement. Et ne se sentait même pas la force de l’inventer !

Mais pourquoi, pourquoi son « Crash system » n’avait-il pas fonctionné ? Comment avait-il pu se tromper autant dans ses calculs ? Si seulement cela avait réussi, les deux gorilles, à cette heure, seraient sur la trace d’Amin Bin Aktar ! Et qui sait, peut-être même seraient-ils déjà en train de le ramener en Suisse, par le premier vol d’Air France, en First ? Dégustant une bonne bouteille d’huile de fois de morue « La Villageoise » saveur bloc de tarte tatin, avec morceaux…

Et San-Milton, qui lui avait dit « Je m’en occupe, va, je vais essayer à ma façon… Laisse-moi avec ce guelu dans la canfouine !(1) » saurait-il tirer plus de deux mots de ce Brahim Ishmir ?

C’était leur seul lien vers l’homme de main de Saddam, presque aussi dangereux que son maître…

 

  Les rapports arrivant tous les jours sur le bureau du général Boll, chef suprême du service Action Muscles dont Crash dépendait le disaient : il se tramait quelque chose pour libérer le dictateur, qui croupissait depuis longtemps dans un cachot de l’école J.J.O.. Une succession d’attentats, ou une attaque du Pentagone, personne ne pouvait exactement le dire encore… Mais, selon les témoignages qui se multipliaient de par le monde, tout allait se déclencher dans un délai très court. Et quand on savait de quoi était capable le sinistre despote, même enfermé dans une geôle, on préférait vérifier !

De dépit, il donna un coup de pied dans une boîte de conserve Daucy qui traînait, laissée là par un touriste sans scrupules. Aussitôt, il y eut une explosion assourdissante ! Une colonne de fumée grise jaillit, qu'on pouvait voir jusque de l'autre côté de la ville !

 

*  *

*



(1) Nous parlons ici de la frustration de Crash, et non pas du jeu d’échecs, sinon nous aurions ajouté un S et la phrase n’aurait plus été accordée. D’ailleurs, quand nous parlons de phrase accordée, nous traitons de grammaire et non de violons, pas plus que de cornemuses ni de turlusiphons à piston ténor !

(1) Nous avons la flemme d’aller vérifier le cours du kyat, la monnaie birmane. Mais, à la louche à caviar, ça doit donner approximativement ça.

(1) Laisse-moi tout seul avec ce type dans le chambre, en vaudois.

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