|
Chapitre
II
Glog posa doucement sa
jeune victime sur un
sofa qui n’était même pas un Marcel Troudbal. Il allait achever la
prisonnière
l’instant d’avant, mais Saddam junior lui avait fait signe de cesser
ses coups.
Le tueur assermenté avait souri en obéissant.
Ce
n’était que partie remise.
Il
aimait bien faire durer le plaisir.
Amshra
Sankir eut un soupir. Se demandant si c’était le dernier.
-
Glog, va ouvrir, dit Saddam, armant le chien de son ArmaLite de
collection,
reçu le matin même de la part de sa mère Dalida, pour son anniversaire.
Il
venait d’avoir dix huit ans, il était laid comme un corbeau, fort comme
un
ogre.
Mais on fait aussi des
cadeaux aux pires
monstres, quand on est leur mère…
Saddam junior n’aimait pas
les visites quand
il ne les ordonnait pas.
Qui
osait ?
Le
bruit qui l’avait alarmé, un choc sourd, avait laissé la place à des
grattements, des halètements.
On
frappa.
Glog,
à pas de loup, s’approcha de la porte, son énorme poing levé. De
l’autre main,
il fit tourner la clé, et ouvrit le pêne.
Un
petit être maigrichon et barbu, vêtu de jaune, se découpa dans
l’entrée.
-
Ah, mais c’est le courrier ! lança Saddam en riant. Soudain
détendu.
-
J’ai plusieurs colis, votre sublimissime excellence, articula l’autre,
éperdu
d’admiration forcée. Et si je puis me permettre, joyeux anniversaire,
votre
sainte altesse mille fois fleurie !
-
Oui, oui, très bien ! Glog, aide-le, tu veux ? fit
distraitement le
dictateur, prenant dans la main du préposé une lettre dont il
reconnaissait
l’expéditrice.
Dalida,
sa mère, lui avait encore écrit, comme chaque jour, depuis sa
naissance.
Il
se tourna, tout sourire, vers Amshra Sankir, affalée sur le sofa,
comme s’il était en train de lui
offrir un brunch.
-
Très chère, des nouvelles de la présidente, ma mère. Elle est toujours
si
pleine d’attentions, et se fait tant de soucis pour moi. Si,
si !
Voulez-vous que je vous le démontre ?
Comme
la tête de la jeune femme glissait sur le dossier, sans force, il fit
semblant
de prendre cela pour un acquiescement. Et pendant que Glog et le nouvel
arrivant entassaient devant son bureau les nombreux paquets cadeaux, il
ouvrit
le pli. Et entreprit de le lire à haute voix devant la Suissesse,
affectant une
grande émotion. A la façon d’un acteur déclamant une tragédie de Racine
devant un parterre de lilas et de
vieux barbons cacochymes.
« Mon cher
Enfant, mon doux Princissime,
Je
te souhaite un très joyeux anniversaire, et parce que je voudrais
pouvoir t’en
souhaiter d’autres, je te donne quelques conseils, et te demande
d’enfin les
suivre. Je t’ai vu sortir, hier, à l’aube, sans écharpe ! Tu
sais comme
les nuits sont fraîches à Bagdad. Je ne sais pas comment il faut que je
te le
redise pour que tu comprennes, mais tu vas attraper froid !
Mon tout
petit, mon poissonnet, ta maman t’aime tu le sais, et elle ne veut pas
que tu
attrapes des microbes ! »
A
ce moment Saddam junior releva un visage goguenard, et crut bon
d’ajouter une
explication.
-
Il faut vous dire, ma chère Amshra, que ma mère a passé son enfance en
Algérie,
et qu’elle a poussé comme les autres ce lamento qu’ont chanté tous les
Français
en rentrant au bercail, à la décolonisation. Elle a donc ce caractère
si enclin
au drame, commun à tous les Pieds-noirs…
La jeune femme sembla
apprécier la nouvelle, recrachant
une molaire, qui cliqueta sur le sol.
Le chef du monde captif
reprit sa lecture.
« Et
cette histoire de manger du couscous au chocolat en cachette, je t’ai
déjà dit
que si ça s’apprenait, on placarderait ton image sur les murs pour
haute
trahison ! »
Le
dictateur sourit mélancoliquement. Il se revoyait, faisant fondre des
crans de
chocolat noir Menier dans la semoule Garbit. Blague innocente d’enfant,
qui
avait tourné à la bonne surprise. Car, voulant au départ gâcher le
repas des
domestiques, il avait mis son doigt dedans, et s’était régalé. Depuis,
il s’en
faisait régulièrement servir. Il avait même cherché à imposer cette
découverte
culinaire douteuse comme plat national, mais son père avait
dédaigneusement
refusé. Sans même goûter…
« Quel
dommage ! » Pensait Saddam junior, en tournant le
feuillet.
« Je
joins à cette lettre, mon pitchounet, des cadeaux que tu as réclamés,
et qui te
feront plaisir. Je ne te dis pas tout ce qu’il y a, je te laisse la
surprise.
Mais quand même, tu verras, je t’ai gravé un mini CD Sony rose avec la
chanson
de Chantal Goya que tu adorais quand tu étais petit. Tu sais,
l’histoire de
Davy Crockett, « Le cha-sseur-
qui-n’a-ja-maiiiis-peur ! ». Elle
ne m’a pas coûté cher, celle-là, je l’ai
téléchargée sur eMule. Il y a aussi un DVD de « Bonne nuit les
petits », et figure-toi que j’ai trouvé sur eBay ta peluche,
enfin, la
même que celle que tu aimais bien torturer, et que tu as grillée au
barbecue
pour tes cinq ans. Et n’oublie pas de mettre un seul sucre dans ton thé
de onze
heures au lieu des sept que tu mets, sinon tu vas encore grossir, et on
ne
pourra jamais te marier. Allez, je te laisse mon bibounet, profite bien
de ton
anni, va ! Je t’embrasse.
Maman. »
Saddam releva les yeux et
mit ses lunettes
Bulgari. Retenant une larme. Cela le touchait, finalement, bien plus
qu’il
aurait osé l’avouer.
Pour
masquer son intense émotion, cherchant à endiguer les mouvements
convulsifs de
sa poitrine, il se dirigea vers son bureau, où il trouva le quotidien
Bagdad
Soir du jour. Le feuilletant négligemment, à la rubrique petites
annonces, il
tomba sur celle-ci, qu’il lut aussi, d’une voix tremblotante. Et qui
malgré son
libellé alléchant, ne le rasséréna pas :
« Vends
fumerie d’opium, centre ville, proximité tous commerces : à
deux pas de
l’armurerie et du sex shop halal, deux pièces lavabo avec vue sur
cendrier. »
Le
tyran posa le journal, et se tourna vers une fenêtre, les mains dans le
dos.
Semblant méditer. Personne n’osait troubler le silence. Pourtant, il le
fallut
bien, car Glog était interloqué. Il venait de tomber sur un paquet
suspect.
-
Majesté, risqua-t-il.
-
Hmoui, marmonna Saddam, de mauvaise grâce.
Il
était redevenu sombre. Alors qu’à travers les
vitres, n’importe quel idiot se
serait rendu compte que dehors, il faisait beau et con à la fois.
-
Pardonnez-moi, mais je suis étonné, normalement, tous les paquets sont
visés
par la sécurité, mais celui-là ne l’est pas…
-
Fais-moi voir ça ?
En
effet, le cachet des services de surveillance qui veillaient sur tous
les
envois destinés au dictateur, en les passant aux rayons X, n’était pas
apposé
sur celui-là. C’était un petit paquet. Saddam le soupesa. Pas de risque
qu’il
explose, il pesait autant que le string de Madonna. Et encore, une fois
lavé.
-
Vous devriez me laisser l’ouvrir, dit Glog.
-
Ca doit être une lettre d’amour, répondit son patron.
Depuis
quelque temps, il en recevait plusieurs par jour. Le bureau de
propagande
récompensait d’un dinar cinquante les jeunes filles qui écrivaient ces
lettres
au futur grand maître de l’Irak. Pour flatter l’ego déjà surdimensionné
du
dirigeant. Et celles qui refusaient étaient fortement incitées les
rédiger
quand même. Sinon, cela se finissait en trébuchant dans la sciure...
Il renifla le petit colis.
D’ordinaire, ces
lettres d’amour étaient parfumées à la rose, au jasmin, à la banane…
Mais là,
c'était différent. Un parfum musqué, capiteux, lourdement épicé, un peu
osé
même. Il était sûr de l’avoir déjà senti quelque part. Mais
où ?
Cela
l’intrigua assez pour décider de prendre le risque lui-même. Il déchira
le
carton.
L’étonnement
le cloua sur place. C’était sa chaussette ! Celle qu’il avait
perdue en
s’échappant de l’école Jean-Jacques Oubien, déjouant la surveillance de
ses
minables gardiens !
Il voulut rugir. Mais n’en
eut pas le temps.
Brutus, surgissant comme une balle traçante dans la pièce, s’en
chargea.
* *
*
Coraline Boll étendit
gracieusement le bras
sur le bord du fauteuil-balancelle en rotin signé Marcel Troudbal, où,
à côté
d’elle, Emmanuelle aurait fait figure d’actrice de complément. Elle
avait très
récemment appris la nouvelle de l’arrestation de son mari. La douleur
et la
pâleur ne l’empêchaient pas de rester la femme la plus convoitée de la
soirée.
Le comte milliardaire
Aldebert de Macheprot du Moulin-Callipyge, en son château grec situé en
Irlande, avait convié la jet set et les membres des familles influentes
de
Lausanne à ce qu’il appelait « un petit pique-nique à la bonne
franquette ».
En fait de bonne franquette, les huîtres de Saint-Vaast empyramidées
ruisselaient sur
des plateaux d’argent, et à bord du yacht privé
qui les avait emmenés voir miroiter sur l’eau les munificents feux
d’artifices
tirés spécialement pour l’occasion, on avait grignoté des en-cas à base
de
terrine maison, dans laquelle on trouvait un peu plus de cent pour cent
de fois
gras… Les œufs de lump étaient en provenance directe de Moscou, et le
petit
« Beaujolais nouveau » soulevait coquinement une robe
tuilée de
Romanée-Conti, laissant deviner des millésimes qui auraient replongé en
enfance
le doyen des Chevaliers du Tastevin.
La
limonade aussi avait un petit arrière-goût de Dom Pérignon
cinquante-neuf, et
les bulles volaient haut !
Le comte, d’évidence,
voulait qu’on sache
qu’il était nanti, mais n’aimait pas l’annoncer. Il préférait que cela
se voie.
Il adorait entendre dire de sa personne qu’il était riche. Riche comme
des
pâtes Panzani !
Coraline Boll avait pris
l’avion d’Air France
sur un coup de tête, au bras de Frédéric
Marceau, le préfet de Lausanne, après l’avoir suivi docilement
jusque dans un lit d’hôtel. La nuit avait été chaude. Elle n’avait eu
le mail
la prévenant des problèmes de son mari qu’une fois lancé le chant du
coq Douce France,
Qu’elle avait entendu, même à travers la fenêtre double vitrage
Grosfillex.
Dépitée,
elle avait préféré prendre le large avec le
préfet qui le lui proposait. Se disant qu’en voyant du beau linge, elle
arriverait à passer un voile pudique devant son désarroi et son
déshonneur.
Mais la nouvelle avait fait le tour des salons plus vite qu’un Ben
Johnson
poursuivi par les contrôleurs antidopage ! Et si elle était
habituée aux
regards déshabilleurs, elle était prise de court par ces œillades
condescendantes, ces chuchotements de serpents à sonnette, lorsqu’elle
entrait
dans une salle, ou arpentait le bord de la piscine, callipygeant
négligemment
des hanches. L’air absent.
Elle se
demandait si son mari avait vraiment trahi. Il aimait tellement son
travail ! Mais à la C.I.A.,
on n’embastillait pas sans preuves. Elle le savait par cœur. Pour avoir
parcouru en secret les dossiers que son époux laissait parfois traîner
sur le
chevet, après avoir fermé les yeux.
Et
après l’avoir honorée à la sauvette.
Elle
avait lu ainsi, dans l’alcôve, des récits froids,
des comptes rendus sans état d’âme, racontant l’écroulement d’une vie,
sur le
simple hochement de tête d’un ponte.
Qui
aurait cru que son mari ?...
-
Vous êtes seule, Mademoiselle ? demanda un
grand gaillard poivre et sel, l’œil malicieux.
Mais
imbibé d’alcool. Et très entreprenant. Elle
appelait cette audace teintée d’ignorance, imbue de mâles certitudes,
« le
courage des fonds de bouteille ». Et elle n’avait pas la tête
à se la
laisser tourner.
- Ca
se voit, non ? laissa-t-elle tomber.
Aussi
amène que la reine d’Angleterre, à qui on aurait
annoncé sans ambages qu’elle avait de beaux poumons…
-
Ah, ça, je ne sais pas, tituba l’autre, il faut
dire, je ne vois plus très net, à cette heure.
-
Mettez vos lunettes sur votre nez, alors, au lieu de
les laisser traîner dans votre slip kangourou ! jeta-t-elle,
amère.
L’homme
rougit. Il se demandait comment elle avait
deviné qu’il avait des lunettes dans son maillot de bain. Une vieille
fille les
lui avait glissées dedans, et avait plongé la main un peu trop loin.
Histoire
de se rappeler des souvenirs de jeunesse.
Gêné, il avait battu en retraite, et bu trois ou quatre verres de trop.
Réalisant qu’il avait, de plus en plus, une tête de gigolo, appétissant
pour
les rombières en mal d’extase. Mais dans le miroir, il s’était vu en
double
exemplaire, et avait aussi fui sa propre image. Floutée.
Après
un nouveau glass, il avait entrepris cette
superbe créature blonde, qui semblait esseulée au bord de l’eau bleue.
Il
n’était pas l’unique, d’ailleurs. Quasiment cent pour cent des invités
masculins avaient tenté leur chance, comme au Loto de la Française
des Jeux !
Et tous étaient revenus la queue entre les jambes… Mais L’inconnu aux
cheveux
poivre et sel ne s’était pas résigné. Se disant qu’il avait encore une
chance
au grattage.
Il
n’y a pas que l’amour qui donne des ailes.
L’inconscience aussi. Seulement, on a encore plus de chances de se
crasher en
vol. Et sans parachute.
Il retira ses
lunettes de son slip.
- Ca
vous dirait, un petit plongeon dans la
piscine ? demanda-t-il, claudiquant jusqu’à elle.
Pour
toute réponse, elle le poussa légèrement vers la
gauche. Il fit une sévère embardée, se rattrapant juste avant de tomber
dans
l’eau.
Il
devait y avoir un Dieu pour les soupirants ivrognes !
- Je
me présente, Jean-Edern Boulet, de
Boulet&Boulet, le cabinet de traders de Lausanne, dit-il en
sautillant
périlleusement à cloche-pied sur le rebord de marbre. Vous êtes
charmante.
Un
silence s’ensuivit. Troublé par le clapotis des
vaguelettes. Sans s’en rendre compte, Jean-Edern Boulet avait laissé
tomber son
attaché-case dans la piscine. La petite valise flottouillait, heurtant
le
liner. Il aurait du mal à récupérer ses clés Mister Minit, son portable
Alcatel
Mobile et ses documents, quelques minutes plus tard, quand la Delsey
aurait coulé.
-
Excusez-moi, Mademoiselle, vous êtes seule ?
questionna-t-il, semblant se réveiller, après avoir redressé son col
cassé.
Il
était en maillot de bain, mais avait conservé le
haut de son smoking et sa chemise.
Coraline
le toisa. Observant qu’il avait aux pieds une
tong bleue Bata et un mocassin André trempé. Elle le regarda avec des
yeux incandescents.
Soit
ce type avait Alzheimer, soit il tenait la plus
belle cuite
de sa vie…
Elle aurait
voulu être seule avec sa peine, maintenant qu’elle mesurait l’ampleur
de ses
soucis. Quelle idée avait-elle eue de se jeter éperdument dans ce petit
monde
de façade, seulement préoccupé de drague et de stock-options ?
Ne
pouvait-on la laisser tranquille ?
-
Parce que si vous êtes seule, je peux vous
accompagner ! Regardez, je suis tout seul aussi, fit
l’éthylique, se
penchant dans une instable courbette, vidant son verre dans la piscine
sans
s’en apercevoir.
-
Vous ne répondez rien ? Vous êtes muette, c’est
ça ? ajouta-t-il avec un sourire de traviole. On me la fait
pas à moi. On
vous a déjà dit que vous étiez charmante ?
-
Oui, vous, à l’instant, grogna Coraline Boll. Furieuse.
-
Moi ? dit l’autre, posant sa main sur son cœur,
sincèrement étonné. Moi ? Qui, moi ?
-
Regardez-vous ! Vous êtes tellement fin saoul
que vous n’êtes même pas sûr d’être vous-même !
-
Quoi ? Qui ça ?
Elle
eut un geste de dépit, chassant l’haleine saturée
de William Lawson de son pourchasseur. A faire tourner un phoque de
l’œil.
-
Laissez tomber, murmura-t-elle, défaite.
C’était bien
sa chance. Tomber sur un bellâtre qui ne tenait pas l’alcool…
Son mari, s’il
avait un paquet de défauts, savait au moins tenir en respect une
bouteille
pleine. C’était seulement après avoir vidé la troisième qu’il marquait
des
signes de flottement. Comme cette fois où, pendant leurs vacances à la Guadeloupe,
il s’était
fait arrêter pour ivresse dans une boîte de nuit. Elle l’avait
retrouvé, cuvant
son rhum Trois
Rivières,
dans le lit conjugal, et dans une position plus que
compromettante avec une autochtone, plantureuse et lubrique.
Furax,
elle avait pris le premier vol d’Air France
pour Lausanne.
-
Eh, miss, vous êtes seule ? Vous savez que vous
êtes très, trèèès jolie… dit l'homme, sans s'apercevoir qu'il tournait
en
boucle.
Cherchant
à s’appuyer sur un parasol qui n’existait
pas. Autant dire sur l’air du temps…
Coraline
se rendit compte qu'à chaque instant, le
cerveau du type se réinitialisait. Elle se dit qu'il aurait
sérieusement besoin
de réinstaller Windows dans son crâne, avant la livraison fatalement
attendue
de la casquette plombée.
Elle
se sentit soudain seule au monde, au beau milieu de cette populace
colifichée.
N’y avait-il pas un service d’ordre ?
-
Cette personne vous importune ? demanda une
voix sur sa gauche.
Elle
se retourna, pour voir un homme baraqué, dans un
complet clair de bon ton, la quarantaine. Yeux bleu acier trempé.
Cheveux ras
et roux. La cavalerie arrivait à temps !
-
Mais non, je l’impot… pourtu… Je, euh, eughh, je la
gêne pas ! Je lui dis juste qu’elle est fien boutue !
glissouilla le
séducteur. Hein, qu’elle est bien gaulée, dis ? Regarde moi
ça,
hèèè !
Il
essayait de pincer un téton de la jeune femme, à
travers la robe de soirée Jean-Charles
de Castelbajac...
S’il
avait soufflé dans le ballon en fumant, à cet
instant, il aurait fait exploser le Guiness des Records. Dans une gerbe
d'étincelles et de gaz brûlants, dignes des meilleurs effets spéciaux
d'Hollywood !
-
C'est-à-dire, murmura Coraline, que j’aurais bien
voulu un peu d’intimité. Et ce Monsieur…
-
Rentrez chez vous, Monsieur, dit d’un ton sans
réplique l’homme en costume. Vous avez assez bu pour ce soir.
L’autre
alla pour protester, mais se retrouva les
quatre fers en l’air dans le fauteuil en plastique gonflable Marcel
Troudbal,
au milieu de la piscine. Son verre vide à la main. Sans comprendre
comment il
avait fait ce vol plané. Admirant la bande jaune. Mais étonné de voir
qu’elle
se dédoublait par moments.
- Et
la prochaine fois, vous dégriserez dans
l’eau ! lança le sauveteur.
Coraline
riait de bon coeur. Cela lui faisait du bien.
Depuis la veille, elle n’en avait guère eu l’occasion...
-
Merci, Monsieur, fit-elle avec un sourire aveuglant,
plein phares. Vous êtes le service d’ordre ?
-
Non, je ne suis qu’un invité.
La
femme du général se rembrunit.
- Je
m’ennuie, ici.
- Eh
bien, venez avec moi… Je vais vous montrer
quelque chose de passionnant.
- Ah
oui ? fit Coraline, soudain titillée par une
sorte de sixième sens.
Le
ton que l’homme avait employé avait été sec et
tranchant. A cent lieues de la mondanité. Elle regarda ses yeux. Il
avait une
façon d’observer hypnotisante. Elle se douta qu’il avait une idée
derrière la
tête.
Pourquoi pas,
après tout ?
Comment mieux
vaincre le spleen que dans les bras d’un homme puissant, qu’on devinait
viril ?
Il
se méprit sur ses hésitations. Crut qu’elle allait
résister. Il la prit par le bras, si fermement qu’elle poussa un cri.
-
Eh ! Vous me faites mal !
Il
la tenait serrée contre lui, bloquant son bras le
long de son corps.
Soudain,
elle sentit le froid d’un canon court sur son
ventre. Le temps s’arrêta. La panique l’envahit, comme un lierre le
château de la
Belle au bois dormant.
-
C’est rien par rapport à ce que vous allez subir si
vous ne me suivez pas. Et pas d’entourloupe ! Soyez naturelle.
En avant.
Il
la poussa rudement devant lui. Elle n’osait plus
respirer.
-
Qui êtes-vous ?
-
Patrick O’Goonan. Du Sinn Féin.
Vous savez très bien pourquoi nous devons avoir une
petite discussion, vous et moi. Nous avons perdu notre meilleur homme,
Sean
O’Connor, à cause de vous !
Tétanisée,
elle tomba dans l’horreur. Le Sinn Féin !
Que lui voulaient ces gens ! Etait-ce à
cause de son mari ?
Ils
commencèrent à s’éloigner dans la pénombre.
-
Eh, Mademoiselle, glapit le bonhomme dans la
piscine, pataugeant avec sa tong Bata, vous êtes seule ?
Eeeeeh ! On
vous vous a déjà dit que vous étiez très belle ?
Coraline Boll,
trébuchant à la suite de son ravisseur, se disait qu’elle n’aurait
jamais dû
venir en Irlande.
Et
que finalement, elle aurait été bien inspirée de
répondre aux avances de cet ivrogne.
* *
*
Brutus jaillit
sur la cuisse gauche de Saddam junior avant que Glog ait pu faire un
seul
mouvement. Ses mâchoires avaient claqué deux fois dans le vide, une
fraction de
seconde avant d’atteindre leur cible. Histoire de se faire les muscles,
et
d’assurer la prise. Le dictateur hurla. Ensuite, tout se passa très
vite. En
trois secondes exactement, San-Milton fit irruption dans le salon,
maîtrisant
Glog d’une prise Tzaï-Feng-Tsui. Dans le même temps, le maigre facteur
avait
arraché sa barbe, jeté sa perruque, retrouvé la longue chevelure blonde
de
Romane, et brandi son Desert Eagle 44 vers le garde du corps, pour lui
ôter
toute envie de résister.
Crash,
au même moment, avait bondi vers le canapé,
surgissant d’un énorme paquet cadeau dans lequel il avait
transpiré
pendant tout le temps de la lecture de la lettre. Il avait déclenché
l’attaque
de son chien, depuis son carton, simplement en faisant doucement
cliqueter
l’ongle de son index sur celui de son pouce. Un code que son Brutus
comprenait
et entendait parfaitement. Le gorille brun se jeta en travers du
canapé,
faisant un barrage de son corps, au cas où Saddam aurait tenté de
liquider la
Suissesse dans un
mouvement réflexe.
Le
chef du monde captif chuta violemment derrière son
bureau, avec un abat-jour Lamparo et un dictionnaire irakien-pékinois
rarissime
de chez Harrap’s. On entendit des déchirements de jeans Kaporal 5, des
hurlements, des boutons de braguette Mondial Tissu sautant un peu
partout. Et
les grognements redondants de Brutus, dont la longue queue s’agitait
parfois
au-dessus de l’horizon du sous-main.
Crash,
prenant l’otage quasi inconsciente à bras le
corps, la jeta sur son épaule, et entama la retraite vers la porte. Ils
avaient
peu de temps. D’ici quelques secondes, ils auraient toute une caserne
aux
trousses !
Ils
avaient dû élaborer un plan en hâte, dès qu’ils
avaient compris, grâce à Brutus, que Saddam junior était juste sous
leur nez,
c'est-à-dire dans son palais. Au départ, ils avaient exclu ce bâtiment
de leurs
recherches, car selon les renseignements qu’ils avaient reçus en début
de
mission, seul un sosie du dictateur y séjournait parfois. Pour tromper
l’ennemi.
Et
ce plan très vite mis sur pied disait clairement
qu’une incursion dans le bureau du despote ne resterait pas sans
réaction plus
de deux minutes, avec le système très perfectionné de vidéo
surveillance JVC
que Saddam père avait fait installer, à coups de pétrodollars.
En
l’espace de ces deux minutes, il fallait reprendre
Amshra Sankir, kidnapper Saddam junior, et surtout ressortir vivants du
véritable bunker que le palais ne manquerait pas de devenir, une fois
les
soldats avertis. La milice était dans le bâtiment contigu. Des soldats
surentraînés, dont la C.I.A.
estimait les effectifs à huit cents hommes.
Crash,
en Suisse, avait parfaitement briefé son chien
à toutes sortes d’exercices, en prévision d’un jour comme celui-ci.
Brutus
avait bien appris sa leçon. Il était déjà en train de tirer sa proie
par le
fond de pantalon, la faisant glisser sur le sol. Le gosier parcouru de
couinements de fierté. Saddam avait beau essayer de se retenir à tout
ce qui
passait à sa portée, rien n’y faisait, la bête était sauvage, d’une
force
incroyable !
Ses
énormes bras levés, Glog n’en croyait pas ses
yeux. Il voyait son maître saisi par un monstre, et ne pouvait même pas
bouger
le petit doigt. Son sacrifice n’aurait rien changé. Il jeta à
San-Milton un
regard noir comme un corbeau issu d'une cheminée de l'Amoco Cadiz. Un
regard
qui voulait dire qu’il ferait tout pour avoir sa revanche. Le gorille
blond lui
répondit par un sourire et une expression bravache, que d’Artagnan
n’aurait pas
reniée.
-
Vite, cria Romane, tout le monde dehors, go, go,
go !
Comme
ses amis et le chien passaient le seuil, elle
fixa Glog. La baraque humaine était au bout de son canon. Fallait-il
s’en
débarrasser ? Elle n’eut pas le temps de décider. Une sirène
se mit à
hurler. Il leur restait dix à quinze secondes pour déboucher dans
l’avenue Al
Allah, et sauter dans l’Audi A8 blindée qu’ils avaient réussi à se
faire livrer
par Crash Père, on ne sait comment. Toujours cette efficacité
légendaire…
Pas
la peine de gâcher une balle. Elle se jeta dans le
couloir, piquant le cent mètres de sa vie. Brutus la précédait de
quelques
mètres, gêné dans sa progression par le dictateur qui se débattait.
-
Allez viens le chien ! s’écria-t-elle.
-
Rapporte Saddam à papa ! fit Crash, qui menait
la marche.
Brutus,
galvanisé, aboya sans ouvrir vraiment la
gueule. Ce qui le fit éternuer, et qui arracha une plainte terrible à
Saddam.
Mais cela n’empêcha pas ce dernier de crocheter sa jambe libre à une
colonne de
marbre. Il mit toutes ses forces à s’arc-bouter, plantant aussi ses
ongles
jaunes dans un tapis persan Toto Tissus bloqué sous un lourd bahut de
chez
Crozatier. Brutus, enragé, dérapait comme dans les dessins animés de
Scoubidou.
San-Milton le vit, et fit demi-tour. Mais au moment où, d’un brusque
arrachage,
quitte à rendre Saddam unijambiste, il allait pouvoir agir, un groupe
de
soldats vociférants surgit, fusils mitrailleurs au poing. Des balles
commencèrent à siffler. Il n’y avait pas deux solutions. C’était perdu
pour
Saddam, mais peut-être pas pour le chien.
-
Lâche, Brutus, au pied ! dit-il posément.
Espérant
que l’animal lui obéirait. Mais il y avait
peu de chances, car il n’écoutait généralement que Crash. Et Crash
avait enfin
récupéré Amshra. Il ne pouvait pas revenir sur ses pas…
Interdit,
le croisé pitbull-doberman leva les yeux
vers l’armoire charentaise vivante.
Il en était à
peine à l’entrée, on n’allait quand même pas quitter la table avant le
plat de
résistance !
* *
*
|