Fantasmagorilles II - Saddam et go more

par Walther Pépéka

Dépot légal 2009.



 

 

Chapitre II

 

 

 

  Glog posa doucement sa jeune victime sur un sofa qui n’était même pas un Marcel Troudbal. Il allait achever la prisonnière l’instant d’avant, mais Saddam junior lui avait fait signe de cesser ses coups. Le tueur assermenté avait souri en obéissant.

Ce n’était que partie remise.

Il aimait bien faire durer le plaisir. 

Amshra Sankir eut un soupir. Se demandant si c’était le dernier.

- Glog, va ouvrir, dit Saddam, armant le chien de son ArmaLite de collection, reçu le matin même de la part de sa mère Dalida, pour son anniversaire.

Il venait d’avoir dix huit ans, il était laid comme un corbeau, fort comme un ogre.

 

  Mais on fait aussi des cadeaux aux pires monstres, quand on est leur mère…

 

  Saddam junior n’aimait pas les visites quand il ne les ordonnait pas.

Qui osait ?

Le bruit qui l’avait alarmé, un choc sourd, avait laissé la place à des grattements, des halètements.

On frappa.

Glog, à pas de loup, s’approcha de la porte, son énorme poing levé. De l’autre main, il fit tourner la clé, et ouvrit le pêne.

Un petit être maigrichon et barbu, vêtu de jaune, se découpa dans l’entrée.

- Ah, mais c’est le courrier ! lança Saddam en riant. Soudain détendu.

- J’ai plusieurs colis, votre sublimissime excellence, articula l’autre, éperdu d’admiration forcée. Et si je puis me permettre, joyeux anniversaire, votre sainte altesse mille fois fleurie !

- Oui, oui, très bien ! Glog, aide-le, tu veux ? fit distraitement le dictateur, prenant dans la main du préposé une lettre dont il reconnaissait l’expéditrice.

Dalida, sa mère, lui avait encore écrit, comme chaque jour, depuis sa naissance.

Il se tourna, tout sourire, vers Amshra Sankir, affalée sur le sofa(1), comme s’il était en train de lui offrir un brunch.

- Très chère, des nouvelles de la présidente, ma mère. Elle est toujours si pleine d’attentions, et se fait tant de soucis pour moi. Si, si ! Voulez-vous que je vous le démontre ?

Comme la tête de la jeune femme glissait sur le dossier, sans force, il fit semblant de prendre cela pour un acquiescement. Et pendant que Glog et le nouvel arrivant entassaient devant son bureau les nombreux paquets cadeaux, il ouvrit le pli. Et entreprit de le lire à haute voix devant la Suissesse, affectant une grande émotion. A la façon d’un acteur déclamant une tragédie de Racine(1) devant un parterre de lilas et de vieux barbons cacochymes.

 

  « Mon cher Enfant, mon doux Princissime,

Je te souhaite un très joyeux anniversaire, et parce que je voudrais pouvoir t’en souhaiter d’autres, je te donne quelques conseils, et te demande d’enfin les suivre. Je t’ai vu sortir, hier, à l’aube, sans écharpe ! Tu sais comme les nuits sont fraîches à Bagdad. Je ne sais pas comment il faut que je te le redise pour que tu comprennes, mais tu vas attraper froid ! Mon tout petit, mon poissonnet, ta maman t’aime tu le sais, et elle ne veut pas que tu attrapes des microbes ! »

A ce moment Saddam junior releva un visage goguenard, et crut bon d’ajouter une explication.

- Il faut vous dire, ma chère Amshra, que ma mère a passé son enfance en Algérie, et qu’elle a poussé comme les autres ce lamento qu’ont chanté tous les Français en rentrant au bercail, à la décolonisation. Elle a donc ce caractère si enclin au drame, commun à tous les Pieds-noirs…

 

  La jeune femme sembla apprécier la nouvelle, recrachant une molaire, qui cliqueta sur le sol.

 

  Le chef du monde captif reprit sa lecture.

« Et cette histoire de manger du couscous au chocolat en cachette, je t’ai déjà dit que si ça s’apprenait, on placarderait ton image sur les murs pour haute trahison ! »

Le dictateur sourit mélancoliquement. Il se revoyait, faisant fondre des crans de chocolat noir Menier dans la semoule Garbit. Blague innocente d’enfant, qui avait tourné à la bonne surprise. Car, voulant au départ gâcher le repas des domestiques, il avait mis son doigt dedans, et s’était régalé. Depuis, il s’en faisait régulièrement servir. Il avait même cherché à imposer cette découverte culinaire douteuse comme plat national, mais son père avait dédaigneusement refusé. Sans même goûter…

« Quel dommage ! » Pensait Saddam junior, en tournant le feuillet.

« Je joins à cette lettre, mon pitchounet, des cadeaux que tu as réclamés, et qui te feront plaisir. Je ne te dis pas tout ce qu’il y a, je te laisse la surprise. Mais quand même, tu verras, je t’ai gravé un mini CD Sony rose avec la chanson de Chantal Goya que tu adorais quand tu étais petit. Tu sais, l’histoire de Davy Crockett, « Le cha-sseur- qui-n’a-ja-maiiiis-peur ! ».  Elle ne m’a pas coûté cher, celle-là, je l’ai téléchargée sur eMule. Il y a aussi un DVD de « Bonne nuit les petits », et figure-toi que j’ai trouvé sur eBay ta peluche, enfin, la même que celle que tu aimais bien torturer, et que tu as grillée au barbecue pour tes cinq ans. Et n’oublie pas de mettre un seul sucre dans ton thé de onze heures au lieu des sept que tu mets, sinon tu vas encore grossir, et on ne pourra jamais te marier. Allez, je te laisse mon bibounet, profite bien de ton anni, va ! Je t’embrasse.

Maman. »

 

  Saddam releva les yeux et mit ses lunettes Bulgari. Retenant une larme. Cela le touchait, finalement, bien plus qu’il aurait osé l’avouer.

Pour masquer son intense émotion, cherchant à endiguer les mouvements convulsifs de sa poitrine, il se dirigea vers son bureau, où il trouva le quotidien Bagdad Soir du jour. Le feuilletant négligemment, à la rubrique petites annonces, il tomba sur celle-ci, qu’il lut aussi, d’une voix tremblotante. Et qui malgré son libellé alléchant, ne le rasséréna pas :

« Vends fumerie d’opium, centre ville, proximité tous commerces : à deux pas de l’armurerie et du sex shop halal, deux pièces lavabo avec vue sur cendrier. »(1)

Le tyran posa le journal, et se tourna vers une fenêtre, les mains dans le dos. Semblant méditer. Personne n’osait troubler le silence. Pourtant, il le fallut bien, car Glog était interloqué. Il venait de tomber sur un paquet suspect.

- Majesté, risqua-t-il.

- Hmoui, marmonna Saddam, de mauvaise grâce.

Il était redevenu sombre. Alors qu’à travers les vitres, n’importe quel idiot se serait rendu compte que dehors, il faisait beau et con à la fois.

- Pardonnez-moi, mais je suis étonné, normalement, tous les paquets sont visés par la sécurité, mais celui-là ne l’est pas…

- Fais-moi voir ça ?

En effet, le cachet des services de surveillance qui veillaient sur tous les envois destinés au dictateur, en les passant aux rayons X, n’était pas apposé sur celui-là. C’était un petit paquet. Saddam le soupesa. Pas de risque qu’il explose, il pesait autant que le string de Madonna. Et encore, une fois lavé.

- Vous devriez me laisser l’ouvrir, dit Glog.

- Ca doit être une lettre d’amour, répondit son patron.

Depuis quelque temps, il en recevait plusieurs par jour. Le bureau de propagande récompensait d’un dinar cinquante les jeunes filles qui écrivaient ces lettres au futur grand maître de l’Irak. Pour flatter l’ego déjà surdimensionné du dirigeant. Et celles qui refusaient étaient fortement incitées les rédiger quand même. Sinon, cela se finissait en trébuchant dans la sciure...

 

  Il renifla le petit colis. D’ordinaire, ces lettres d’amour étaient parfumées à la rose, au jasmin, à la banane… Mais là, c'était différent. Un parfum musqué, capiteux, lourdement épicé, un peu osé même. Il était sûr de l’avoir déjà senti quelque part. Mais où ?

Cela l’intrigua assez pour décider de prendre le risque lui-même. Il déchira le carton.

L’étonnement le cloua sur place. C’était sa chaussette ! Celle qu’il avait perdue en s’échappant de l’école Jean-Jacques Oubien, déjouant la surveillance de ses minables gardiens !

 

  Il voulut rugir. Mais n’en eut pas le temps. Brutus, surgissant comme une balle traçante dans la pièce, s’en chargea.

 

*  *

*

 

  Coraline Boll étendit gracieusement le bras sur le bord du fauteuil-balancelle en rotin signé Marcel Troudbal, où, à côté d’elle, Emmanuelle aurait fait figure d’actrice de complément. Elle avait très récemment appris la nouvelle de l’arrestation de son mari. La douleur et la pâleur ne l’empêchaient pas de rester la femme la plus convoitée de la soirée. Le comte milliardaire Aldebert de Macheprot du Moulin-Callipyge, en son château grec situé en Irlande, avait convié la jet set et les membres des familles influentes de Lausanne à ce qu’il appelait « un petit pique-nique à la bonne franquette ». En fait de bonne franquette, les huîtres de Saint-Vaast empyramidées ruisselaient sur des plateaux d’argent, et à bord du yacht privé qui les avait emmenés voir miroiter sur l’eau les munificents feux d’artifices tirés spécialement pour l’occasion, on avait grignoté des en-cas à base de terrine maison, dans laquelle on trouvait un peu plus de cent pour cent de fois gras… Les œufs de lump étaient en provenance directe de Moscou, et le petit « Beaujolais nouveau » soulevait coquinement une robe tuilée de Romanée-Conti, laissant deviner des millésimes qui auraient replongé en enfance le doyen des Chevaliers du Tastevin.

La limonade aussi avait un petit arrière-goût de Dom Pérignon cinquante-neuf, et les bulles volaient haut !

 

  Le comte, d’évidence, voulait qu’on sache qu’il était nanti, mais n’aimait pas l’annoncer. Il préférait que cela se voie. Il adorait entendre dire de sa personne qu’il était riche. Riche comme des pâtes Panzani !

 

  Coraline Boll avait pris l’avion d’Air France sur un coup de tête, au bras de Frédéric Marceau, le préfet de Lausanne, après l’avoir suivi docilement jusque dans un lit d’hôtel. La nuit avait été chaude. Elle n’avait eu le mail la prévenant des problèmes de son mari qu’une fois lancé le chant du coq Douce France, Qu’elle avait entendu, même à travers la fenêtre double vitrage Grosfillex.

Dépitée, elle avait préféré prendre le large avec le préfet qui le lui proposait. Se disant qu’en voyant du beau linge, elle arriverait à passer un voile pudique devant son désarroi et son déshonneur. Mais la nouvelle avait fait le tour des salons plus vite qu’un Ben Johnson poursuivi par les contrôleurs antidopage ! Et si elle était habituée aux regards déshabilleurs, elle était prise de court par ces œillades condescendantes, ces chuchotements de serpents à sonnette, lorsqu’elle entrait dans une salle, ou arpentait le bord de la piscine, callipygeant négligemment des hanches. L’air absent.

 

  Elle se demandait si son mari avait vraiment trahi. Il aimait tellement son travail ! Mais à la C.I.A., on n’embastillait pas sans preuves. Elle le savait par cœur. Pour avoir parcouru en secret les dossiers que son époux laissait parfois traîner sur le chevet, après avoir fermé les yeux.

Et après l’avoir honorée à la sauvette.

Elle avait lu ainsi, dans l’alcôve, des récits froids, des comptes rendus sans état d’âme, racontant l’écroulement d’une vie, sur le simple hochement de tête d’un ponte.

Qui aurait cru que son mari ?...

- Vous êtes seule, Mademoiselle ? demanda un grand gaillard poivre et sel, l’œil malicieux.

Mais imbibé d’alcool. Et très entreprenant. Elle appelait cette audace teintée d’ignorance, imbue de mâles certitudes, « le courage des fonds de bouteille ». Et elle n’avait pas la tête à se la laisser tourner.

- Ca se voit, non ? laissa-t-elle tomber.

Aussi amène que la reine d’Angleterre, à qui on aurait annoncé sans ambages qu’elle avait de beaux poumons…

- Ah, ça, je ne sais pas, tituba l’autre, il faut dire, je ne vois plus très net, à cette heure.

- Mettez vos lunettes sur votre nez, alors, au lieu de les laisser traîner dans votre slip kangourou ! jeta-t-elle, amère.

L’homme rougit. Il se demandait comment elle avait deviné qu’il avait des lunettes dans son maillot de bain. Une vieille fille les lui avait glissées dedans, et avait plongé la main un peu trop loin. Histoire de se rappeler des souvenirs de jeunesse.
Gêné, il avait battu en retraite, et bu trois ou quatre verres de trop. Réalisant qu’il avait, de plus en plus, une tête de gigolo, appétissant pour les rombières en mal d’extase. Mais dans le miroir, il s’était vu en double exemplaire, et avait aussi fui sa propre image. Floutée.

Après un nouveau glass, il avait entrepris cette superbe créature blonde, qui semblait esseulée au bord de l’eau bleue. Il n’était pas l’unique, d’ailleurs. Quasiment cent pour cent des invités masculins avaient tenté leur chance, comme au Loto de la Française des Jeux ! Et tous étaient revenus la queue entre les jambes… Mais L’inconnu aux cheveux poivre et sel ne s’était pas résigné. Se disant qu’il avait encore une chance au grattage.

Il n’y a pas que l’amour qui donne des ailes. L’inconscience aussi. Seulement, on a encore plus de chances de se crasher en vol. Et sans parachute.

 

  Il retira ses lunettes de son slip.

- Ca vous dirait, un petit plongeon dans la piscine ? demanda-t-il, claudiquant jusqu’à elle.

Pour toute réponse, elle le poussa légèrement vers la gauche. Il fit une sévère embardée, se rattrapant juste avant de tomber dans l’eau.

Il devait y avoir un Dieu pour les soupirants ivrognes !

- Je me présente, Jean-Edern Boulet, de Boulet&Boulet, le cabinet de traders de Lausanne, dit-il en sautillant périlleusement à cloche-pied sur le rebord de marbre. Vous êtes charmante.

Un silence s’ensuivit. Troublé par le clapotis des vaguelettes. Sans s’en rendre compte, Jean-Edern Boulet avait laissé tomber son attaché-case dans la piscine. La petite valise flottouillait, heurtant le liner. Il aurait du mal à récupérer ses clés Mister Minit, son portable Alcatel Mobile et ses documents, quelques minutes plus tard, quand la Delsey aurait coulé.

- Excusez-moi, Mademoiselle, vous êtes seule ? questionna-t-il, semblant se réveiller, après avoir redressé son col cassé.

Il était en maillot de bain, mais avait conservé le haut de son smoking et sa chemise.

Coraline le toisa. Observant qu’il avait aux pieds une tong bleue Bata et un mocassin André trempé. Elle le regarda avec des yeux incandescents.

Soit ce type avait Alzheimer, soit il tenait la plus belle cuite(1) de sa vie…

 

  Elle aurait voulu être seule avec sa peine, maintenant qu’elle mesurait l’ampleur de ses soucis. Quelle idée avait-elle eue de se jeter éperdument dans ce petit monde de façade, seulement préoccupé de drague et de stock-options ? Ne pouvait-on la laisser tranquille ?

- Parce que si vous êtes seule, je peux vous accompagner ! Regardez, je suis tout seul aussi, fit l’éthylique, se penchant dans une instable courbette, vidant son verre dans la piscine sans s’en apercevoir.

- Vous ne répondez rien ? Vous êtes muette, c’est ça ? ajouta-t-il avec un sourire de traviole. On me la fait pas à moi. On vous a déjà dit que vous étiez charmante ?

- Oui, vous, à l’instant, grogna Coraline Boll. Furieuse.

- Moi ? dit l’autre, posant sa main sur son cœur, sincèrement étonné. Moi ? Qui, moi ?

- Regardez-vous ! Vous êtes tellement fin saoul que vous n’êtes même pas sûr d’être vous-même !

- Quoi ? Qui ça ?

Elle eut un geste de dépit, chassant l’haleine saturée de William Lawson de son pourchasseur. A faire tourner un phoque de l’œil.

- Laissez tomber, murmura-t-elle, défaite.

 

  C’était bien sa chance. Tomber sur un bellâtre qui ne tenait pas l’alcool…(1)

 

  Son mari, s’il avait un paquet de défauts, savait au moins tenir en respect une bouteille pleine. C’était seulement après avoir vidé la troisième qu’il marquait des signes de flottement. Comme cette fois où, pendant leurs vacances à la Guadeloupe, il s’était fait arrêter pour ivresse dans une boîte de nuit. Elle l’avait retrouvé, cuvant son rhum Trois Rivières, dans le lit conjugal, et dans une position plus que compromettante avec une autochtone, plantureuse et lubrique.

Furax, elle avait pris le premier vol d’Air France pour Lausanne.

- Eh, miss, vous êtes seule ? Vous savez que vous êtes très, trèèès jolie… dit l'homme, sans s'apercevoir qu'il tournait en boucle.

Cherchant à s’appuyer sur un parasol qui n’existait pas. Autant dire sur l’air du temps…

Coraline se rendit compte qu'à chaque instant, le cerveau du type se réinitialisait. Elle se dit qu'il aurait sérieusement besoin de réinstaller Windows dans son crâne, avant la livraison fatalement attendue de la casquette plombée(1). Elle se sentit soudain seule au monde, au beau milieu de cette populace colifichée. N’y avait-il pas un service d’ordre ?

- Cette personne vous importune ? demanda une voix sur sa gauche.

Elle se retourna, pour voir un homme baraqué, dans un complet clair de bon ton, la quarantaine. Yeux bleu acier trempé. Cheveux ras et roux. La cavalerie arrivait à temps !

- Mais non, je l’impot… pourtu… Je, euh, eughh, je la gêne pas ! Je lui dis juste qu’elle est fien boutue ! glissouilla le séducteur. Hein, qu’elle est bien gaulée, dis ? Regarde moi ça, hèèè !

Il essayait de pincer un téton de la jeune femme, à travers la robe de soirée Jean-Charles de Castelbajac...

S’il avait soufflé dans le ballon en fumant, à cet instant, il aurait fait exploser le Guiness des Records. Dans une gerbe d'étincelles et de gaz brûlants, dignes des meilleurs effets spéciaux d'Hollywood !

- C'est-à-dire, murmura Coraline, que j’aurais bien voulu un peu d’intimité. Et ce Monsieur…

- Rentrez chez vous, Monsieur, dit d’un ton sans réplique l’homme en costume. Vous avez assez bu pour ce soir.

L’autre alla pour protester, mais se retrouva les quatre fers en l’air dans le fauteuil en plastique gonflable Marcel Troudbal, au milieu de la piscine. Son verre vide à la main. Sans comprendre comment il avait fait ce vol plané. Admirant la bande jaune. Mais étonné de voir qu’elle se dédoublait par moments.

- Et la prochaine fois, vous dégriserez dans l’eau ! lança le sauveteur.

Coraline riait de bon coeur. Cela lui faisait du bien. Depuis la veille, elle n’en avait guère eu l’occasion...

- Merci, Monsieur, fit-elle avec un sourire aveuglant, plein phares. Vous êtes le service d’ordre ?

- Non, je ne suis qu’un invité.

La femme du général se rembrunit.

- Je m’ennuie, ici.

- Eh bien, venez avec moi… Je vais vous montrer quelque chose de passionnant.

- Ah oui ? fit Coraline, soudain titillée par une sorte de sixième sens.

Le ton que l’homme avait employé avait été sec et tranchant. A cent lieues de la mondanité. Elle regarda ses yeux. Il avait une façon d’observer hypnotisante. Elle se douta qu’il avait une idée derrière la tête.

 

  Pourquoi pas, après tout ?

 

  Comment mieux vaincre le spleen que dans les bras d’un homme puissant, qu’on devinait viril ?

Il se méprit sur ses hésitations. Crut qu’elle allait résister. Il la prit par le bras, si fermement qu’elle poussa un cri.

- Eh ! Vous me faites mal !

Il la tenait serrée contre lui, bloquant son bras le long de son corps. 

Soudain, elle sentit le froid d’un canon court sur son ventre. Le temps s’arrêta. La panique l’envahit, comme un lierre le château de la Belle au bois dormant.

- C’est rien par rapport à ce que vous allez subir si vous ne me suivez pas. Et pas d’entourloupe ! Soyez naturelle. En avant.

Il la poussa rudement devant lui. Elle n’osait plus respirer.

- Qui êtes-vous ?

- Patrick O’Goonan. Du Sinn Féin. Vous savez très bien pourquoi nous devons avoir une petite discussion, vous et moi. Nous avons perdu notre meilleur homme, Sean O’Connor, à cause de vous !

Tétanisée, elle tomba dans l’horreur. Le Sinn Féin ! Que lui voulaient ces gens ! Etait-ce à cause de son mari ?

Ils commencèrent à s’éloigner dans la pénombre.

- Eh, Mademoiselle, glapit le bonhomme dans la piscine, pataugeant avec sa tong Bata, vous êtes seule ? Eeeeeh ! On vous vous a déjà dit que vous étiez très belle ?

 

  Coraline Boll, trébuchant à la suite de son ravisseur, se disait qu’elle n’aurait jamais dû venir en Irlande.

Et que finalement, elle aurait été bien inspirée de répondre aux avances de cet ivrogne.

 

*  *

*

 

  Brutus jaillit sur la cuisse gauche de Saddam junior avant que Glog ait pu faire un seul mouvement. Ses mâchoires avaient claqué deux fois dans le vide, une fraction de seconde avant d’atteindre leur cible. Histoire de se faire les muscles, et d’assurer la prise. Le dictateur hurla. Ensuite, tout se passa très vite. En trois secondes exactement, San-Milton fit irruption dans le salon, maîtrisant Glog d’une prise Tzaï-Feng-Tsui. Dans le même temps, le maigre facteur avait arraché sa barbe, jeté sa perruque, retrouvé la longue chevelure blonde de Romane, et brandi son Desert Eagle 44 vers le garde du corps, pour lui ôter toute envie de résister.

Crash, au même moment, avait bondi vers le canapé, surgissant d’un énorme paquet cadeau dans lequel il avait transpiré pendant tout le temps de la lecture de la lettre. Il avait déclenché l’attaque de son chien, depuis son carton, simplement en faisant doucement cliqueter l’ongle de son index sur celui de son pouce. Un code que son Brutus comprenait et entendait parfaitement. Le gorille brun se jeta en travers du canapé, faisant un barrage de son corps, au cas où Saddam aurait tenté de liquider la Suissesse dans un mouvement réflexe.

Le chef du monde captif chuta violemment derrière son bureau, avec un abat-jour Lamparo et un dictionnaire irakien-pékinois rarissime de chez Harrap’s. On entendit des déchirements de jeans Kaporal 5, des hurlements, des boutons de braguette Mondial Tissu sautant un peu partout. Et les grognements redondants de Brutus, dont la longue queue s’agitait parfois au-dessus de l’horizon du sous-main. 

Crash, prenant l’otage quasi inconsciente à bras le corps, la jeta sur son épaule, et entama la retraite vers la porte. Ils avaient peu de temps. D’ici quelques secondes, ils auraient toute une caserne aux trousses !

Ils avaient dû élaborer un plan en hâte, dès qu’ils avaient compris, grâce à Brutus, que Saddam junior était juste sous leur nez, c'est-à-dire dans son palais. Au départ, ils avaient exclu ce bâtiment de leurs recherches, car selon les renseignements qu’ils avaient reçus en début de mission, seul un sosie du dictateur y séjournait parfois. Pour tromper l’ennemi.

Et ce plan très vite mis sur pied disait clairement qu’une incursion dans le bureau du despote ne resterait pas sans réaction plus de deux minutes, avec le système très perfectionné de vidéo surveillance JVC que Saddam père avait fait installer, à coups de pétrodollars.

En l’espace de ces deux minutes, il fallait reprendre Amshra Sankir, kidnapper Saddam junior, et surtout ressortir vivants du véritable bunker que le palais ne manquerait pas de devenir, une fois les soldats avertis. La milice était dans le bâtiment contigu. Des soldats surentraînés, dont la C.I.A. estimait les effectifs à huit cents hommes.

Crash, en Suisse, avait parfaitement briefé son chien à toutes sortes d’exercices, en prévision d’un jour comme celui-ci. Brutus avait bien appris sa leçon. Il était déjà en train de tirer sa proie par le fond de pantalon, la faisant glisser sur le sol. Le gosier parcouru de couinements de fierté. Saddam avait beau essayer de se retenir à tout ce qui passait à sa portée, rien n’y faisait, la bête était sauvage, d’une force incroyable !

Ses énormes bras levés, Glog n’en croyait pas ses yeux. Il voyait son maître saisi par un monstre, et ne pouvait même pas bouger le petit doigt. Son sacrifice n’aurait rien changé. Il jeta à San-Milton un regard noir comme un corbeau issu d'une cheminée de l'Amoco Cadiz. Un regard qui voulait dire qu’il ferait tout pour avoir sa revanche. Le gorille blond lui répondit par un sourire et une expression bravache, que d’Artagnan n’aurait pas reniée.

- Vite, cria Romane, tout le monde dehors, go, go, go !

Comme ses amis et le chien passaient le seuil, elle fixa Glog. La baraque humaine était au bout de son canon. Fallait-il s’en débarrasser ? Elle n’eut pas le temps de décider. Une sirène se mit à hurler. Il leur restait dix à quinze secondes pour déboucher dans l’avenue Al Allah, et sauter dans l’Audi A8 blindée qu’ils avaient réussi à se faire livrer par Crash Père, on ne sait comment. Toujours cette efficacité légendaire…

Pas la peine de gâcher une balle. Elle se jeta dans le couloir, piquant le cent mètres de sa vie. Brutus la précédait de quelques mètres, gêné dans sa progression par le dictateur qui se débattait.

- Allez viens le chien ! s’écria-t-elle.

- Rapporte Saddam à papa ! fit Crash, qui menait la marche.

Brutus, galvanisé, aboya sans ouvrir vraiment la gueule. Ce qui le fit éternuer, et qui arracha une plainte terrible à Saddam. Mais cela n’empêcha pas ce dernier de crocheter sa jambe libre à une colonne de marbre. Il mit toutes ses forces à s’arc-bouter, plantant aussi ses ongles jaunes dans un tapis persan Toto Tissus bloqué sous un lourd bahut de chez Crozatier. Brutus, enragé, dérapait comme dans les dessins animés de Scoubidou. San-Milton le vit, et fit demi-tour. Mais au moment où, d’un brusque arrachage, quitte à rendre Saddam unijambiste, il allait pouvoir agir, un groupe de soldats vociférants surgit, fusils mitrailleurs au poing. Des balles commencèrent à siffler. Il n’y avait pas deux solutions. C’était perdu pour Saddam, mais peut-être pas pour le chien.

- Lâche, Brutus, au pied ! dit-il posément.

Espérant que l’animal lui obéirait. Mais il y avait peu de chances, car il n’écoutait généralement que Crash. Et Crash avait enfin récupéré Amshra. Il ne pouvait pas revenir sur ses pas…

Interdit, le croisé pitbull-doberman leva les yeux vers l’armoire charentaise vivante.

 

  Il en était à peine à l’entrée, on n’allait quand même pas quitter la table avant le plat de résistance !

 

*  *

*

 


 



(1) Il nous est difficile, de là où nous sommes, de lire la marque, qui est inscrite sous le meuble. Si vous souhaitez absolument la connaître, merci de le soulever et de nous en informer, pour que le reste de nos lecteurs puisse en profiter.

(1) Nous évoquons ici l’auteur de tragédie Racine, et non les racines d’une tragédie. Une tragédie ne pousse pas quand on l’arrose. Même en lui donnant de l’engrais. 

(1) Si vous êtes intéressé par cette annonce, veuillez nous contacter, et préparer une somme de 95 000 euros en petites coupures usagées.

(1) A notre grand désappointement, nous n'avons pas trouvé une seule bonne marque de cuite. Que nos lecteurs nous pardonnent.

(1) Nous évoquons ici, par cette expression, le fait que le bellâtre ne supporte pas les effets de l'alcool. Nous rappelons d'ailleurs à toutes fins utiles que l'alcool étant un liquide, il est impossible de le tenir dans ses mains. Non plus qu'au bout d'une laisse.

(1) Nous ne saurions dire si cette livraison allait être effectuée par FedEx ou par UPS...

Chapitre suivant

Retour au site