S.U.S. Fantasmagorilles

par Walther Pépéka



Chapitre II

 

 

 

  Le général Boll secoua comme un prunier sa tête burinée par le soleil. Sans faire tomber de prune. Il rentrait de quatre jours de vacances endiablées à la Guadeloupe. Quatre jours. C'était tout ce à quoi il avait droit par an. Moins qu'un président des Etats-Unis…

Mais c’était vrai qu'avec les missions ultra secrètes niveau « five stars » qu'il montait depuis son bureau en losange, et avec la C.I.A. qui comptait sur lui plus qu'un étudiant en maths sur une machine à calculer Casio, et avec le monde qu'il devait sauver à chaque instant, c'était déjà beaucoup !

 

  L'année passée, il n'avait même pas pu prendre ses quatre jours, puisqu'il venait d'entrer en fonction au poste de généralissime du bureau Action Muscles. Mais il n'avait pas eu le temps de le regretter. Son bureau avait été dynamité quelques jours après, et il avait failli y passer.(1) Du coup, il avait vraiment profité de ces premières vacances, et s'était payé un séjour de VIP dans un hôtel Hilton cinq étoiles luxe à deux pas de la plage privée qui avait appartenu à Sophia Loren. Il s'était fait rebaptiser « mon doudou » par les vendeuses à l'étalage des marchés aux épices, rougissant comme une étrille dans une soupe de poissons, et imputant sa nouvelle carmination, à l'endroit de son épouse, aux piments décidément très forts !

Mais en réalité, il se permettait incognito des mains aux fesses et des œillades de paon célibataire vers tout ce qui portait jupon. Au rythme d'une cuite sévère par soirée, menée tambour battant à coups de rhum Trois Rivières, de sirop de sucre de canne et jus de mangue/fruits de la passion, il s'était évadé du monde réel et de ses lourdes responsabilités.

 

  Un soir, pourtant, après avoir chassé le naturel toute la journée, il le vit revenir au galop, lorsque, dansant dans une boîte de nuit chamarrée et pleine de créatures de rêves, il avait fini au poste, passablement éméché.

Ayant fait valoir son nom et sa fonction, il avait exigé d'être libéré, et de parcourir le procès-verbal. Il avait appris ainsi le lendemain, dans sa suite au Hilton, avec l'impression de malaxer du ciment dans sa tête en forme de bétonnière, qu'il avait été vidé de la boîte pour avoir créé un esclandre : l'inspecteur en chef Duval l'avait interpellé alors qu'il était en train de s'engueuler avec le haut-parleur, sous prétexte que « le haut-parleur refusait de partir en mission », fin de citation.

 

  Le général s'était gratté la tête en se demandant comment il avait pu faire une confusion pareille. Brusquement, cela lui revint en mémoire : le mois passé, il avait renvoyé un agent pour refus d'obtempérer. Chacun d'entre ses agents portant un badge avec ses initiales, il avait compris, avec une sensation de vertige, que la marque du haut-parleur, JBL, lui avait fait croire, sous l'effet de l'alcool, qu'il était en face de l'aspirant Jean-Baptiste Ledoux. Lequel était un pleutre de la pire espèce, puisqu’il lui avait fait l’affront de décliner sa première mission en solo : aller coucher dans la cage d’un gorille sauvage, dans le zoo de Neuchâtel, pour surveiller les faits et gestes du gardien, soupçonné d’être un agent double de Saddam junior !

 

  Du coup, le général Boll avait dû se charger lui-même de cette mission urgentissime, pour montrer que c'était, comme il le disait, « une mission de débutant, une mission de broutille ». Ce qui lui avait valu une nuit atroce, et des écorchures aux coudes et aux genoux, ainsi que diverses ecchymoses plutôt callipyges et mal placées. Il avait fallu toute la patience et la force de persuasion de Crash père, pour qu'ensuite, le chef de bureau ne fasse pas traduire Jean-Baptiste Ledoux en cour martiale(1), lequel avait été remercié sans ménagement. Il faut dire que Ledoux était le neveu de Crash père. Enfin, le principal restait que le gardien avait été pris sur le fait, expédié quelque part en Afrique, sur une station de pompage d'huile de foie de morue appartenant à la compagnie « La Villageoise ». Il était bien arrivé, dans sa caisse. Avec le gorille.

 

  Le généralissime avait quand même bien profité de son congé, mais il lui restait un doute. Il ne savait pas s'il avait rêvé cette scène, où il se revoyait nu comme un ver dans le lit d'une plantureuse Guadeloupéenne, et recevant sur la tête des coups de parapluie Versace provenant du bras vengeur de sa femme. Ou si la scène avait vraiment eu lieu. Pour cette raison, il n'avait pas tellement envie de rentrer à la maison.

Il s'était réveillé un matin, en Guadeloupe, et n'avait pas retrouvé sa femme. Peut-être était-elle revenue en catastrophe pour s'occuper de la livraison attendue de tout le mobilier qu'ils venaient de commander ?

Il ronchonna un instant, et se dit que l'achat d'un petit bouquet de fleurs, avant de rentrer, serait une option à ne pas négliger.

Il appuya sur le bouton de communication avec Milady, sa secrétaire :

- Oui, mon général, fit la voix douce de la jeune femme brune.

- Mon petit, pouvez-vous vous faire livrer un bouquet de roses ?

- Euh... b... b... bien Monsieur, s'étrangla Milady. Se méprenant sur la destinatrice du bouquet. Cela faisait plusieurs fois que le général lui faisait des avances. Et qu'elle lui faisait des reculades.

- Vous me ferez penser à rédiger un petit mot pour ma femme, s'il vous plaît.

- Ah très bien ! s'exclama la secrétaire. Soulagée.

- Et puis non, tenez, je vais vous le dicter tout de suite.

- J'y suis mon général.

- Mon petit poussin des îles. Non pas des îles, ce n'est pas le moment ! Et poussin ça ne va pas. Elle mesure un mètre quatre-vingts ! En plus je ne l'ai jamais appelée comme ça. Ma reine... Non, ça ne va pas non plus. Dites-moi mon petit, vous n'avez pas une idée ?

- Euh... Peut-être... Chérie ?

- Ah oui, ça c'est très bien, c'est sobre, c'est direct. C'est tout moi.

- Je mets donc « Ma chérie » ?

- Oui mais on va enlever le « Ma », elle pourrait mal le prendre.

- Elle est en colère ?

- Je ne me souviens plus... J'avais tellement la tête dans le cul ! Comment voulez-vous que je m'en rappelle ?

- Si je puis me permettre, mon général, je vous sens soucieux, ne pensez-vous pas que vous pourriez mandater un de vos agents sur cette affaire, pour savoir exactement à quoi vous en tenir ?

- Excellente idée, gloussa le chef des services, reprenant des couleurs. Appelez-moi Vertuchou.

- Tout de suite. Ah ! Mon général, la ligne rouge pour vous.

- Faites patienter. Chaque urgence en son temps ! Comment ça se fait que Vertuchou ne soit pas encore là ?

- Je suis là, mon général, fit la voix flûtée de Jean-Michel Vertuchou.

- Ah ! Vous m'avez fait peur ! bondit le patron, le cœur hors de sa poitrine. Je ne vous ai même pas entendu entrer !

- C'est la nouvelle porte secrète, répondit l'agent. Installée par le major Crash.

- Ah, rugit Gérald Boll, celui-là, il me tue à force d'efficacité ! Bon, mon petit, voici votre première mission.

 

  L'autre haussa imperceptiblement les sourcils. Se pouvait-il que le général ait enfin reconnu ses qualités et lui propose une mission top niveau ? Se lancer sur les traces de Saddam junior ? Aller sauver les passagers suisses d'un avion, avec largage en vol depuis la carlingue ? Il se voyait déjà, arme au poing, se jetant pour son pays dans une mêlée dont il ne reviendrait peut-être pas, mais qui le couvrirait d'honneur. Tout le monde, à l’école, le regretterait, et il aurait sa photo dans le Couloir des Martyrs, avec citation à l’ordre de la bravoure. Son rêve…

- Vous allez vous rendre à cette adresse, reprit le chef de bureau en griffonnant une note d'une main fébrile. Et vous allez interroger cette femme pour savoir si elle aime toujours son mari.

Le sourcil de Jean-Michel Vertuchou s'éleva un peu plus. Mais cette fois, perceptiblement.

- Je vous demande pardon, mon général ?

- De quoi me demandez-vous pardon imbécile ! Du fait que vous devriez déjà y être ?

- Euh, non, non, très bien, balbutia l'agent, interloqué. Et si la dame me donne une réponse, quelle réaction dois-je avoir ?

Il baissa le ton et s'approcha de l'oreille de son patron.

- Dois-je la supprimer ?

- Bougre d'idiot ! gronda le général en brunissant encore plus sous son bronzage digne d'une pub pour Ambre Solaire. Si elle dit oui, vous lui donnerez un bouquet que Milady vous fournira, et vous lui direz « Ce soir, moules-frites », elle comprendra.

Le général Boll partit d'un petit rire intérieur. C'était la première phrase qu’il lui avait dite lorsqu'ils s'étaient rencontrés, accompagnée d'un pince-fesses qui l'avait conquise. « Moules-frites », dans leur code amoureux, voulait dire, en termes plus galants, « Nuit de Chine, nuit coquine ».

- Et si elle dit non ?

- Si elle dit non ! Mais si elle dit non, mon petit vieux, vous pouvez aller vous rhabiller et présenter votre démission dans la seconde sur mon bureau !

- Mais, mon général…

- Oui, bon, j'y vais peut-être un peu fort, je suis à bout de nerfs. Mais, allez-y illico, et ramenez-moi une bonne nouvelle.

 

  A ces mots, Gérald Boll sentit monter en lui un sanglot incontrôlable. Une rupture avec sa femme, c'était inconcevable ! Il lui avait toujours été fidèle ! Enfin presque. A chaque fois, qu'il avait pu résister, il l'avait fait ! Il s'appuya sur l'épaule de l'agent Vertuchou, qui le dépassait d'une bonne tête. Ses larmes vinrent maculer le tissu vert pomme de la chemise du tueur assermenté. Ce dernier, interdit, n'avait pas été entraîné à consoler

son chef de mission. Il avait fait, lui aussi, le stage contre la douleur, mais contre la sienne propre, par contre celle d'autrui. Il lui tendit un Kleenex, dans lequel le grand patron des services secrets se moucha aussi fort que le lui permettait son standing.

- Allez, filez maintenant ! fit-il avec une voix ébréchée comme un vase Ming rescapé des guerres chinoises.

L'agent fit le salut militaire, empoigna la note avec l'adresse, et repartit vers la porte par laquelle il était entré.

 

  Dès qu'il fut seul, le général essuya ses larmes sur une manche de son tee-shirt Lacoste. Se disant que chez lui, l'alcool avait peut-être des effets plus durables que chez le commun des mortels.

- Mon petit ? demanda-t-il en appuyant sur le commutateur qui le mettait en liaison avec sa secrétaire.

- Vous... vous pleurez mon général ?

- Il s'agit bien de ça ! Passez-moi l'appel en ligne rouge !

- Ah, euh, tout de suite. Vous avez Islâmâbâd.

- Islâmâbâd ?! Mais c'est Crash et San-Milton, ça Islâmâbâd ! Vous ne pouviez pas le dire tout de suite ?

- Mais, je...

- Oh, ça va ! On verra ça plus tard ! Commutez, Milady, commutez !

Il y eut un déclic dans le boîtier récepteur Marantz. Puis, un chuintement continu, comme le bruit blanc d'une douche Bricoman.

- Je suis bien en liaison, Milady ? Je n'entends rien ! hurla le directeur pour que sa voix porte à travers le panneau de bois qui le séparait de sa secrétaire.

- Hein ?

Le général Boll prit des couleurs de bernard l'hermite qui aurait cuit par erreur avec une araignée de mer, dans le même caquelon Téfal. Il soupira comme un accordéon Hohner percé.

- On ne dit pas « Hein ? », on dit « Qu'est-ce que vous dites, mon général ? »

- Je vous demande pardon, mon général, qu'est-ce que vous dites ? fit Milady, qui avait pris sur elle d'ouvrir la porte, sa tasse d'huile de foie de morue « La Villageoise » fumante à la main.

- Je vous disais que je n'entendais rien !

- Ah, je n'avais pas entendu.

Le grand patron se prit la tête à deux mains, tirant son visage congestionné vers le bas. Ses joues alourdies le faisaient ressembler au bulldog imprimé sur les subwoofers Magnat pour automobiles. Sa petite moustache carrée et noire, façon chancelier d’outre-Rhin, était devenue longue et frisée, comme une ficelle d’emballage froissée.

Il marmonna entre ses lèvres tordues un gros mot que Milady fit semblant de ne pas comprendre.

- Vous savez, si vous voulez me parler, il suffit d'appuyer sur le bouton vert, osa la jeune femme.

- Mais je ne peux pas appuyer sur le bouton vert, nom de Dieu, fulmina le général, qui virait à la même couleur que le bouton en question. Si j'appuie sur votre bouton vert, je ne peux plus entendre ce qui se passe à Islâmâbâd, et c'est ce qui se passe à Islâmâbâd qui m'intéresse !

- Mais, qu'est-ce qui se passe à Islâmâbâd ? demanda Milady, posant sa tasse sur le guéridon, pour venir tripoter anxieusement le récepteur.

Les bras croisés, le chef de bureau, bouillant d'impatience, la laissa faire. Le front plus plissé qu'une jarretière de jeune mariée.

Après tout, il n'en était plus à ça près. Tout allait à vau-l'eau avec sa femme, et c'était sa secrétaire qui tenait les manettes, à présent ! Et il ne l'avait pourtant même pas encore allongée sur un lit quelconque. Malgré son insistance !

 

  Il se demanda s'il n'allait pas sortir de son bureau pour aller faire du café pour le personnel.

 

- On n'entend rien ! fit Milady, en secouant l'appareil.

- C'est ce que je vous disais, je n'entends rien ! souffla le général en se tournant nerveusement les pouces.

- Attendez, je vais appeler un technicien.

- Surtout pas ! Il va encore surgir comme un TGV d'on ne sait où, et me filer de la tachycardie, avec ce nouveau service super rapide, là.

- Allo ? Allo ? crachota soudain le haut-parleur.

- Oui ! s'époumona le général, c'est la voix de Crash, je le reconnais !

- Mayday, mayday, tandem appelle selle. Tandem appelle selle, répondez. Continua la voix grésillante.

- Mais il ne nous entend pas !

- Non, mon général, il faut appuyer sur le bouton jaune, pour leur parler, mais je crois que je l'ai un peu… Enfin, il s'est collé sur mon vernis à ongle et…

- Allo, on ne vous entend pas ! hurlait Crash. Selle, répondez !

- Mais qu'est-ce qu'ils glandent, dans les bureaux, fit la voix plus lointaine de San-Milton, on a Peter Wirtz et la Suissesse, et personne à qui le dire ?

Le général appuyait rageusement sur le trou où s'était trouvé, quelques instants auparavant, le bouton jaune, mais son index était trop gros pour accéder au senseur, profondément enfoncé dans le boîtier. Il aurait fallu un compas Rotring.

- Allo, mon général, c'est Crash, répondez, on est dans la panade, là.

Soudain, le chef de bureau se figea. A retardement. Ils avaient Peter Wirtz ! C'était tout bonnement sensationnel ! Vite, il fallait programmer l'évacuation, quitte à violer l'espace aérien pakistanais avec un avion américain maquillé aux couleurs de l'Inde ! De toute façon, depuis que cela durait entre les deux belligérants, il fallait bien que la bagarre commence un jour.

- Mais qu'est-ce qu'ils font chez le général ? Une réception ? reprit la voix de San-Milton.

- J'en sais rien. En tous cas j'entends rien. Allo, selle, ici, tandem, répondez.

- Moi, je vous entends, mes agneaux, sanglotait le général, Moi, je vous entends, mais vous, vous ne m'entendez pas !

Il déclamait cela comme un Hamlet moderne, le poing serré sur sa poitrine, un bras tendu au plafond. Extatique. Milady, en levant les yeux, se dit qu'il ne lui manquait qu'une toge blanche, des lauriers sur son front, et un crâne humain dans sa main levée.

- Si tu veux mon avis, persifla San-Milton à l'autre bout du monde, ils sont en train de parler gonzesses, là-bas. Raccroche, y faut qu'on y aille.

- Ok. Fit sobrement la voix de Crash. On entendit un nouveau déclic, puis, encore une fois, le chuintement vide.

Le général Boll avait pâli. Il ne savait quel ordre donner. Ni où étaient ses gorilles préférés. Son cerveau se mit en branle. Il n'avait pas été lauréat de Saint Bucéphale-Cyprien de Nonante(1) pour rien ! Son incroyable esprit de déduction, qui lui avait valu son prestige et sa place, lui fit comprendre que si Crash et San-Milton avaient mis la main sur la Suissesse, c'était qu'ils avaient atteint le « Military Functionnal Service Hall », où elle était retenue prisonnière. Donc, il savait à quelle adresse envoyer la mission de récupération.

Il fallait faire très vite.

Qui allait-il envoyer ?

- Vous voulez un rafraîchissement, mon général ? demanda Milady, sans se rendre compte du danger qu'il y avait à déconcentrer son patron dans un moment pareil.

Celui-ci porta ses doigts à la jonction de ses sourcils, et resta silencieux, plongé dans une réflexion intense. La jeune femme déposa près de lui, sur un coin du bureau, un gobelet de la toute nouvelle trouvaille des usines « La Villageoise », une huile de foie de morue pétillante ! Servie très fraîche, elle revigorait délicieusement le corps entier, tout en enchantant le palais, grâce à ses bulles, virevoltant par myriades.

- J'ai trouvé ! gueula Gérald Boll.

Il bondit à son téléphone, bousculant tout sur son passage, renversant le gobelet sur un monceau de paperasses callipyges.

- Allo, le bureau des agents solo ? Appelez-moi tout de suite l'agent « Sissi impératrice » ! Ouiiii, Romane ! Je la veux dans mon b... Ah !!! Vous êtes là mon petit.

Le général reposa son téléphone qui sonnait déjà occupé. Se disant que décidément, il ne s'était pas encore fait à la nouvelle rapidité des services, organisés par le major Crash père.

La jeune femme, superbe dans un justaucorps de cuir, était en train de s'asseoir dans le fauteuil qui faisait face au bureau du grand patron. Croisant les jambes. Elle avait le teint si frais qu'on n'aurait jamais pu croire qu'elle avait couru.

Le big boss se dit qu'il venait d'assister à une apparition. Et il ne se trompait pas. La duchesse était resplendissante de lubricité. Ses longs cheveux blonds retombant sur une épaule d'albâtre, sa grosse bouche faite pour avaler, ses yeux de biches, langoureux à damner un bouc, tout en elle était pure sensualité.

En titubant, le général se raccrocha aux meubles Marcel Troudbal qui ornaient son bureau en losange avec goût, et tomba sur son fauteuil plutôt qu'il s'y assit.

Il fit racler sa gorge pour se donner bonne contenance. Réalisant que le feu du désir dévorait ses entrailles et courait dans ses veines. Comme à chaque fois qu'il la voyait.

- Vous m'avez demandée, mon général ? demanda-t-elle en lui lançant un regard incendiaire.

- Euh, voui, mon petit, balbutia-t-il. Je vous ai appelée, parce que nous sommes dans une situation désespérée, je le pressens. Et il n'y a que vous pour nous en sortir.

 

*  *

*

 

  Jean-Michel Vertuchou posa ses « J.Z.S », jumelles Zeiss à stigmatisation de couleurs et resynchronisation prismatique automatique, orgueil des laboratoires de recherche de l'école Jean-Jacques Oubien. Le moins que l'on pouvait dire, c'est que ce n'étaient pas des jumelles ordinaires. En appuyant sur un bouton savamment dissimulé, on pouvait, en regardant à leur travers, tout savoir ou presque de ce qu'on observait. Elles étaient reliées au réseau d'ordinateurs les plus puissants du monde, eux-mêmes syntonisés sur les satellites de toutes les nations de quelque importance. Même les Chinois ou les Russes contribuaient sans le savoir à donner à ce petit bijou de technologie l'exclusivité sur l'immense majorité des secrets du globe.

 

  On pouvait, en focalisant sur une maison, pénétrer à l'intérieur, pourvu que le propriétaire ait branché sa Webcam ou installé des caméras de surveillance, parcourir en quelques clics et coups de molette tout ce qui était stocké sur l'ordinateur personnel se trouvant dans la demeure. On pouvait aussi, quand une personne arrivait dans les stéréoviseurs, non seulement la voir totalement nue, même lorsqu'elle portait un blouson Ralph Lauren, l'entendre en Dolby Digital cinq point un, mais voir apparaître sur le côté un menu déroulant offrant toutes les informations sur elle, depuis son âge, son numéro de carte bleue, ses codes de connexion Internet ou d'acheteur eBay, sa virginité, ou le nombre et les identités complètes de ses partenaires. On pouvait suivre son dossier médical, savoir si elle aimait les biscuits apéritifs Ancel ou le Nutella. D'ailleurs, un programme d'analyses de probabilités hyper sophistiqué était capable de vous donner une prévision sur trois jours de ses repas à venir, selon ses goûts connus et le contenu de son frigo, avec une probabilité d'erreur inférieure à 0,00009 pour cent.

 

  Bref, le rêve absolu du président Sarkozy(1). Mais seuls quatre exemplaires de cet outil magique existaient, car il coûtait la bagatelle de quarante-quatre milliards de francs suisses. L'école Jean-Jacques Oubien en possédait une paire, le président des États-Unis également. Malheureusement, nous ne sommes pas autorisé à donner les noms des deux derniers possesseurs des « J.Z.S ».

 

  Jean-Michel Vertuchou avait dû signer treize documents différents pour avoir l'autorisation de sortie. En cas de détérioration de ce trésor de guerre, il savait que payer toute sa vie ne suffirait pas à le rembourser, et qu'il s'endetterait sur plusieurs générations. A moins de gagner tous les mois, à la fois au Loto, au Banco, au Keno, au Millionnaire, et d'avoir trouvé la martingale qui mettrait les loteries nationales de plusieurs pays sur la paille !

 

  Mais, posté dans les buissons, devant la maison du général Boll, pour épier les mouvements de sa femme et tâcher d'en savoir plus en ne prenant aucun risque, il avait reposé les jumelles. Dépité. Evidemment, il avait oublié que le logement du général était couvert par le secret le plus opaque, et qu'aucun satellite ne pouvait le filmer sans que l'image soit brouillée.

A l'instant où, dans la visée, Coraline Boll était apparue, un bip long avait retenti, et un message publicitaire pour Woolite avait masqué toute l'image, avec un sticker clignotant « Secret-Défense » en superposition.

Il allait falloir appliquer le plan B c'est-à-dire, carrément, frapper à la porte, comme un vulgaire représentant de commerce.

Il avait apporté, à tout hasard, des échantillons de chemises Boss, mais il n'avait aucune idée de ce que c'était que le boniment d'un vendeur. De plus, il réalisa que Coraline Boll, en tant que femme, ne serait probablement pas intéressée par ce lot de chemises pour hommes. Surtout si elle n’aimait plus son mari…

Il leva le poing serré, puis, le fit tourner en rond. Cela ébranla le commando qu'il avait réquisitionné pour l'occasion. Les huit hommes, en maquillage de guerre, armés jusqu'aux oreilles, se faufilèrent le long de la clôture, certains rampant sous la haie, pour éviter les pièges à loups dont le général Boll avait équipé ses jardins.

 

   Gérald Boll était un homme qui ne laissait rien au hasard. Dans un claquement sec, une mâchoire de fer enterrée se referma sur la cuisse d'un des soldats, qui dut enfouir sa tête dans la pelouse, heureusement moussue, pour râler de douleur sans se faire remarquer.

 

  Jean-Michel Vertuchou prit un air aussi détaché que possible, encore plus, s'il est imaginable, qu'avec Eau Ecarlate, et avança vers la porte blindée, à travers un petit chemin de pierres plates égayant le gazon callipyge. Son visage était pourtant de la même couleur que le sticker rouge du produit que nous venons de citer, dont l'efficacité sur les taches les plus rebelles n'est pas à démontrer.

Il appuya sur la sonnette d'un index moite.

Il lui semblait que son doigt allait rester collé. Il savait que le bouton était muni d'un détecteur analyseur d'empreintes, qui allait afficher, sur le visiophone intérieur, toutes sortes d'informations sur lui. Ou plutôt, sur la fausse identité qu'il avait prise, en plaçant sur la pulpe de son doigt une empreinte digitale en latex.

 

  Coraline Boll allait pouvoir lire, sur son écran, « Ferdinand Bonjacques, représentant en chemises, âge : 25 ans, né à Bondoufle, cheveux : châtains, casier judiciaire : vierge », et toutes sortes d'autres informations utiles, comme son numéro de permis de conduire, ses diplômes, sa situation maritale, et jusqu'à la taille de son sexe.

 

*  *

*




(1) Lire S.U.S. n°2 : « Les fesses de Saddam ».

(1) La cour martiale n’étant pas une langue, il n’existe malheureusement pas de traducteur pour Jean-Baptiste Ledoux.

(1) Ecole ultra secrète, formant les cadres les plus pointus de la C.I.A.

(1) Président français, célèbre pour avoir inventé la génération spontanée des radars.

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