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Chapitre II
Le général Boll secoua comme un prunier sa
tête burinée par le soleil. Sans faire tomber de prune. Il rentrait de quatre
jours de vacances endiablées à la Guadeloupe. Quatre jours. C'était tout ce à quoi
il avait droit par an. Moins qu'un président des Etats-Unis…
Mais c’était
vrai qu'avec les missions ultra secrètes niveau « five stars » qu'il
montait depuis son bureau en losange, et avec la C.I.A. qui comptait sur lui plus qu'un étudiant
en maths sur une machine à calculer Casio, et avec le monde qu'il devait sauver
à chaque instant, c'était déjà beaucoup !
L'année passée, il n'avait même pas pu
prendre ses quatre jours, puisqu'il venait d'entrer en fonction au poste de
généralissime du bureau Action Muscles. Mais il n'avait pas eu le temps de le
regretter. Son bureau avait été dynamité quelques jours après, et il avait
failli y passer. Du coup, il avait
vraiment profité de ces premières vacances, et s'était payé un séjour de VIP
dans un hôtel Hilton cinq étoiles luxe à deux pas de la plage privée qui avait
appartenu à Sophia Loren. Il s'était fait rebaptiser « mon doudou »
par les vendeuses à l'étalage des marchés aux épices, rougissant comme une
étrille dans une soupe de poissons, et imputant sa nouvelle carmination, à
l'endroit de son épouse, aux piments décidément très forts !
Mais en
réalité, il se permettait incognito des mains aux fesses et des œillades de
paon célibataire vers tout ce qui portait jupon. Au rythme d'une cuite sévère
par soirée, menée tambour battant à coups de rhum Trois Rivières, de sirop de
sucre de canne et jus de mangue/fruits de la passion, il s'était évadé du monde
réel et de ses lourdes responsabilités.
Un soir, pourtant, après avoir chassé le
naturel toute la journée, il le vit revenir au galop, lorsque, dansant dans une
boîte de nuit chamarrée et pleine de créatures de rêves, il avait fini au
poste, passablement éméché.
Ayant fait
valoir son nom et sa fonction, il avait exigé d'être libéré, et de parcourir le
procès-verbal. Il avait appris ainsi le lendemain, dans sa suite au Hilton,
avec l'impression de malaxer du ciment dans sa tête en forme de bétonnière,
qu'il avait été vidé de la boîte pour avoir créé un esclandre :
l'inspecteur en chef Duval l'avait interpellé alors qu'il était en train de
s'engueuler avec le haut-parleur, sous prétexte que « le haut-parleur
refusait de partir en mission », fin de citation.
Le général s'était gratté la tête en se
demandant comment il avait pu faire une confusion pareille. Brusquement, cela
lui revint en mémoire : le mois passé, il avait renvoyé un agent pour
refus d'obtempérer. Chacun d'entre ses agents portant un badge avec ses
initiales, il avait compris, avec une sensation de vertige, que la marque du
haut-parleur, JBL, lui avait fait croire, sous l'effet de l'alcool, qu'il était
en face de l'aspirant Jean-Baptiste Ledoux. Lequel était un pleutre de la pire
espèce, puisqu’il lui avait fait l’affront de décliner sa première mission en
solo : aller coucher dans la cage d’un gorille sauvage, dans le zoo de
Neuchâtel, pour surveiller les faits et gestes du gardien, soupçonné d’être un
agent double de Saddam junior !
Du coup, le général Boll avait dû se charger
lui-même de cette mission urgentissime, pour montrer que c'était, comme il le
disait, « une mission de débutant, une mission de broutille ». Ce qui
lui avait valu une nuit atroce, et des écorchures aux coudes et aux genoux,
ainsi que diverses ecchymoses plutôt callipyges et mal placées. Il avait fallu
toute la patience et la force de persuasion de Crash père, pour qu'ensuite, le
chef de bureau ne fasse pas traduire Jean-Baptiste Ledoux en cour martiale, lequel avait été remercié sans
ménagement. Il faut dire que Ledoux était le neveu de Crash père. Enfin, le
principal restait que le gardien avait été pris sur le fait, expédié quelque
part en Afrique, sur une station de pompage d'huile de foie de morue
appartenant à la compagnie « La Villageoise ». Il était bien arrivé, dans sa
caisse. Avec le gorille.
Le généralissime avait quand même bien
profité de son congé, mais il lui restait un doute. Il ne savait pas s'il avait
rêvé cette scène, où il se revoyait nu comme un ver dans le lit d'une
plantureuse Guadeloupéenne, et recevant sur la tête des coups de parapluie
Versace provenant du bras vengeur de sa femme. Ou si la scène avait vraiment eu
lieu. Pour cette raison, il n'avait pas tellement envie de rentrer à la maison.
Il s'était
réveillé un matin, en Guadeloupe, et n'avait pas retrouvé sa femme. Peut-être
était-elle revenue en catastrophe pour s'occuper de la livraison attendue de
tout le mobilier qu'ils venaient de commander ?
Il ronchonna
un instant, et se dit que l'achat d'un petit bouquet de fleurs, avant de
rentrer, serait une option à ne pas négliger.
Il appuya
sur le bouton de communication avec Milady, sa secrétaire :
- Oui, mon
général, fit la voix douce de la jeune femme brune.
- Mon
petit, pouvez-vous vous faire livrer un bouquet de roses ?
- Euh... b... b... bien
Monsieur, s'étrangla Milady. Se méprenant sur la destinatrice du bouquet. Cela
faisait plusieurs fois que le général lui faisait des avances. Et qu'elle lui
faisait des reculades.
- Vous me
ferez penser à rédiger un petit mot pour ma femme, s'il vous plaît.
- Ah très
bien ! s'exclama la secrétaire. Soulagée.
- Et puis
non, tenez, je vais vous le dicter tout de suite.
- J'y suis
mon général.
- Mon
petit poussin des îles. Non pas des îles, ce n'est pas le moment ! Et poussin
ça ne va pas. Elle mesure un mètre quatre-vingts ! En plus je ne l'ai jamais
appelée comme ça. Ma reine... Non, ça ne va pas non plus. Dites-moi mon petit,
vous n'avez pas une idée ?
- Euh...
Peut-être... Chérie ?
- Ah oui,
ça c'est très bien, c'est sobre, c'est direct. C'est tout moi.
- Je mets
donc « Ma chérie » ?
- Oui mais
on va enlever le « Ma », elle pourrait mal le prendre.
- Elle est
en colère ?
- Je ne me
souviens plus... J'avais tellement la tête dans le cul ! Comment voulez-vous
que je m'en rappelle ?
- Si je
puis me permettre, mon général, je vous sens soucieux, ne pensez-vous pas que
vous pourriez mandater un de vos agents sur cette affaire, pour savoir
exactement à quoi vous en tenir ?
-
Excellente idée, gloussa le chef des services, reprenant des couleurs.
Appelez-moi Vertuchou.
- Tout de
suite. Ah ! Mon général, la ligne rouge pour vous.
- Faites
patienter. Chaque urgence en son temps ! Comment ça se fait que Vertuchou ne
soit pas encore là ?
- Je suis
là, mon général, fit la voix flûtée de Jean-Michel Vertuchou.
- Ah !
Vous m'avez fait peur ! bondit le patron, le cœur hors de sa poitrine. Je ne
vous ai même pas entendu entrer !
- C'est la
nouvelle porte secrète, répondit l'agent. Installée par le major Crash.
- Ah,
rugit Gérald Boll, celui-là, il me tue à force d'efficacité ! Bon, mon petit,
voici votre première mission.
L'autre haussa imperceptiblement les
sourcils. Se pouvait-il que le général ait enfin reconnu ses qualités et lui propose
une mission top niveau ? Se lancer sur les traces de Saddam junior ? Aller
sauver les passagers suisses d'un avion, avec largage en vol depuis la
carlingue ? Il se voyait déjà, arme au poing, se jetant pour son pays dans une
mêlée dont il ne reviendrait peut-être pas, mais qui le couvrirait d'honneur.
Tout le monde, à l’école, le regretterait, et il aurait sa photo dans le
Couloir des Martyrs, avec citation à l’ordre de la bravoure. Son rêve…
- Vous
allez vous rendre à cette adresse, reprit le chef de bureau en griffonnant une
note d'une main fébrile. Et vous allez interroger cette femme pour savoir si
elle aime toujours son mari.
Le sourcil
de Jean-Michel Vertuchou s'éleva un peu plus. Mais cette fois, perceptiblement.
- Je vous
demande pardon, mon général ?
- De quoi
me demandez-vous pardon imbécile ! Du fait que vous devriez déjà y être ?
- Euh,
non, non, très bien, balbutia l'agent, interloqué. Et si la dame me donne une
réponse, quelle réaction dois-je avoir ?
Il baissa
le ton et s'approcha de l'oreille de son patron.
- Dois-je
la supprimer ?
- Bougre
d'idiot ! gronda le général en brunissant encore plus sous son bronzage digne
d'une pub pour Ambre Solaire. Si elle dit oui, vous lui donnerez un bouquet que
Milady vous fournira, et vous lui direz « Ce soir, moules-frites »,
elle comprendra.
Le général
Boll partit d'un petit rire intérieur. C'était la première phrase qu’il lui
avait dite lorsqu'ils s'étaient rencontrés, accompagnée d'un pince-fesses qui
l'avait conquise. « Moules-frites », dans leur code amoureux, voulait
dire, en termes plus galants, « Nuit de Chine, nuit coquine ».
- Et si
elle dit non ?
- Si elle
dit non ! Mais si elle dit non, mon petit vieux, vous pouvez aller vous
rhabiller et présenter votre démission dans la seconde sur mon bureau !
- Mais,
mon général…
- Oui,
bon, j'y vais peut-être un peu fort, je suis à bout de nerfs. Mais, allez-y
illico, et ramenez-moi une bonne nouvelle.
A ces mots, Gérald Boll sentit monter en lui
un sanglot incontrôlable. Une rupture avec sa femme, c'était
inconcevable ! Il lui avait toujours été fidèle ! Enfin presque. A
chaque fois, qu'il avait pu résister, il l'avait fait ! Il s'appuya sur
l'épaule de l'agent Vertuchou, qui le dépassait d'une bonne tête. Ses larmes
vinrent maculer le tissu vert pomme de la chemise du tueur assermenté. Ce
dernier, interdit, n'avait pas été entraîné à consoler
son chef
de mission. Il avait fait, lui aussi, le stage contre la douleur, mais contre
la sienne propre, par contre celle d'autrui. Il lui tendit un Kleenex, dans
lequel le grand patron des services secrets se moucha aussi fort que le lui
permettait son standing.
- Allez, filez
maintenant ! fit-il avec une voix ébréchée comme un vase Ming rescapé des
guerres chinoises.
L'agent
fit le salut militaire, empoigna la note avec l'adresse, et repartit vers la
porte par laquelle il était entré.
Dès qu'il fut seul, le général essuya ses
larmes sur une manche de son tee-shirt Lacoste. Se disant que chez lui,
l'alcool avait peut-être des effets plus durables que chez le commun des
mortels.
- Mon
petit ? demanda-t-il en appuyant sur le commutateur qui le mettait en
liaison avec sa secrétaire.
- Vous...
vous pleurez mon général ?
- Il
s'agit bien de ça ! Passez-moi l'appel en ligne rouge !
- Ah, euh,
tout de suite. Vous avez Islâmâbâd.
-
Islâmâbâd ?! Mais c'est Crash et San-Milton, ça Islâmâbâd ! Vous ne pouviez pas
le dire tout de suite ?
- Mais,
je...
- Oh, ça
va ! On verra ça plus tard ! Commutez, Milady, commutez !
Il y eut
un déclic dans le boîtier récepteur Marantz. Puis, un chuintement continu,
comme le bruit blanc d'une douche Bricoman.
- Je suis
bien en liaison, Milady ? Je n'entends rien ! hurla le directeur pour que sa
voix porte à travers le panneau de bois qui le séparait de sa secrétaire.
- Hein ?
Le général
Boll prit des couleurs de bernard l'hermite qui aurait cuit par erreur avec une
araignée de mer, dans le même caquelon Téfal. Il soupira comme un accordéon
Hohner percé.
- On ne
dit pas « Hein ? », on dit « Qu'est-ce que vous dites, mon
général ? »
- Je vous demande
pardon, mon général, qu'est-ce que vous dites ? fit Milady, qui avait pris sur
elle d'ouvrir la porte, sa tasse d'huile de foie de morue « La
Villageoise » fumante à la main.
- Je vous
disais que je n'entendais rien !
- Ah, je
n'avais pas entendu.
Le grand
patron se prit la tête à deux mains, tirant son visage congestionné vers le
bas. Ses joues alourdies le faisaient ressembler au bulldog imprimé sur les
subwoofers Magnat pour automobiles. Sa petite moustache carrée et noire, façon
chancelier d’outre-Rhin, était devenue longue et frisée, comme une ficelle
d’emballage froissée.
Il
marmonna entre ses lèvres tordues un gros mot que Milady fit semblant de ne pas
comprendre.
- Vous
savez, si vous voulez me parler, il suffit d'appuyer sur le bouton vert, osa la
jeune femme.
- Mais je
ne peux pas appuyer sur le bouton vert, nom de Dieu, fulmina le général, qui
virait à la même couleur que le bouton en question. Si j'appuie sur votre
bouton vert, je ne peux plus entendre ce qui se passe à Islâmâbâd, et c'est ce
qui se passe à Islâmâbâd qui m'intéresse !
- Mais,
qu'est-ce qui se passe à Islâmâbâd ? demanda Milady, posant sa tasse sur
le guéridon, pour venir tripoter anxieusement le récepteur.
Les bras
croisés, le chef de bureau, bouillant d'impatience, la laissa faire. Le front
plus plissé qu'une jarretière de jeune mariée.
Après
tout, il n'en était plus à ça près. Tout allait à vau-l'eau avec sa femme, et
c'était sa secrétaire qui tenait les manettes, à présent ! Et il ne
l'avait pourtant même pas encore allongée sur un lit quelconque. Malgré son
insistance !
Il se demanda s'il n'allait pas sortir de son
bureau pour aller faire du café pour le personnel.
- On
n'entend rien ! fit Milady, en secouant l'appareil.
- C'est ce
que je vous disais, je n'entends rien ! souffla le général en se tournant
nerveusement les pouces.
-
Attendez, je vais appeler un technicien.
- Surtout
pas ! Il va encore surgir comme un TGV d'on ne sait où, et me filer de la
tachycardie, avec ce nouveau service super rapide, là.
- Allo ? Allo
? crachota soudain le haut-parleur.
- Oui !
s'époumona le général, c'est la voix de Crash, je le reconnais !
- Mayday, mayday, tandem appelle selle. Tandem appelle selle, répondez.
Continua la voix grésillante.
- Mais il
ne nous entend pas !
- Non, mon
général, il faut appuyer sur le bouton jaune, pour leur parler, mais je crois
que je l'ai un peu… Enfin, il s'est collé sur mon vernis à ongle et…
- Allo, on
ne vous entend pas ! hurlait Crash. Selle, répondez !
- Mais
qu'est-ce qu'ils glandent, dans les bureaux, fit la voix plus lointaine de
San-Milton, on a Peter Wirtz et la
Suissesse, et personne à qui le dire ?
Le général
appuyait rageusement sur le trou où s'était trouvé, quelques instants
auparavant, le bouton jaune, mais son index était trop gros pour accéder au
senseur, profondément enfoncé dans le boîtier. Il aurait fallu un compas
Rotring.
- Allo,
mon général, c'est Crash, répondez, on est dans la panade, là.
Soudain,
le chef de bureau se figea. A retardement. Ils avaient Peter Wirtz !
C'était tout bonnement sensationnel ! Vite, il fallait programmer
l'évacuation, quitte à violer l'espace aérien pakistanais avec un avion
américain maquillé aux couleurs de l'Inde ! De toute façon, depuis que
cela durait entre les deux belligérants, il fallait bien que la bagarre
commence un jour.
- Mais
qu'est-ce qu'ils font chez le général ? Une réception ? reprit la voix de
San-Milton.
- J'en
sais rien. En tous cas j'entends rien. Allo, selle, ici, tandem, répondez.
- Moi, je
vous entends, mes agneaux, sanglotait le général, Moi, je vous entends, mais
vous, vous ne m'entendez pas !
Il
déclamait cela comme un Hamlet moderne, le poing serré sur sa poitrine, un bras
tendu au plafond. Extatique. Milady, en levant les yeux, se dit qu'il ne lui
manquait qu'une toge blanche, des lauriers sur son front, et un crâne humain
dans sa main levée.
- Si tu
veux mon avis, persifla San-Milton à l'autre bout du monde, ils sont en train
de parler gonzesses, là-bas. Raccroche, y faut qu'on y aille.
- Ok. Fit
sobrement la voix de Crash. On entendit un nouveau déclic, puis, encore une
fois, le chuintement vide.
Le général
Boll avait pâli. Il ne savait quel ordre donner. Ni où étaient ses gorilles
préférés. Son cerveau se mit en branle. Il n'avait pas été lauréat de Saint
Bucéphale-Cyprien de Nonante pour
rien ! Son incroyable esprit de déduction, qui lui avait valu son prestige
et sa place, lui fit comprendre que si Crash et San-Milton avaient mis la main
sur la Suissesse,
c'était qu'ils avaient atteint le « Military Functionnal Service Hall »,
où elle était retenue prisonnière. Donc, il savait à quelle adresse envoyer la
mission de récupération.
Il fallait
faire très vite.
Qui
allait-il envoyer ?
- Vous
voulez un rafraîchissement, mon général ? demanda Milady, sans se rendre compte
du danger qu'il y avait à déconcentrer son patron dans un moment pareil.
Celui-ci
porta ses doigts à la jonction de ses sourcils, et resta silencieux, plongé
dans une réflexion intense. La jeune femme déposa près de lui, sur un coin du
bureau, un gobelet de la toute nouvelle trouvaille des usines « La Villageoise »,
une huile de foie de morue pétillante ! Servie très fraîche, elle
revigorait délicieusement le corps entier, tout en enchantant le palais, grâce
à ses bulles, virevoltant par myriades.
- J'ai
trouvé ! gueula Gérald Boll.
Il bondit
à son téléphone, bousculant tout sur son passage, renversant le gobelet sur un
monceau de paperasses callipyges.
- Allo, le
bureau des agents solo ? Appelez-moi tout de suite l'agent « Sissi
impératrice » ! Ouiiii, Romane ! Je la veux dans mon b... Ah !!! Vous
êtes là mon petit.
Le général
reposa son téléphone qui sonnait déjà occupé. Se disant que décidément, il ne
s'était pas encore fait à la nouvelle rapidité des services, organisés par le
major Crash père.
La jeune
femme, superbe dans un justaucorps de cuir, était en train de s'asseoir dans le
fauteuil qui faisait face au bureau du grand patron. Croisant les jambes. Elle
avait le teint si frais qu'on n'aurait jamais pu croire qu'elle avait couru.
Le big
boss se dit qu'il venait d'assister à une apparition. Et il ne se trompait pas.
La duchesse était resplendissante de lubricité. Ses longs cheveux blonds
retombant sur une épaule d'albâtre, sa grosse bouche faite pour avaler, ses
yeux de biches, langoureux à damner un bouc, tout en elle était pure
sensualité.
En
titubant, le général se raccrocha aux meubles Marcel Troudbal qui ornaient son
bureau en losange avec goût, et tomba sur son fauteuil plutôt qu'il s'y assit.
Il fit
racler sa gorge pour se donner bonne contenance. Réalisant que le feu du désir
dévorait ses entrailles et courait dans ses veines. Comme à chaque fois qu'il
la voyait.
- Vous
m'avez demandée, mon général ? demanda-t-elle en lui lançant un regard
incendiaire.
- Euh,
voui, mon petit, balbutia-t-il. Je vous ai appelée, parce que nous sommes dans
une situation désespérée, je le pressens. Et il n'y a que vous pour nous en
sortir.
* *
*
Jean-Michel Vertuchou posa ses
« J.Z.S », jumelles Zeiss à stigmatisation de couleurs et
resynchronisation prismatique automatique, orgueil des laboratoires de
recherche de l'école Jean-Jacques Oubien. Le moins que l'on pouvait dire, c'est
que ce n'étaient pas des jumelles ordinaires. En appuyant sur un bouton
savamment dissimulé, on pouvait, en regardant à leur travers, tout savoir ou
presque de ce qu'on observait. Elles étaient reliées au réseau d'ordinateurs
les plus puissants du monde, eux-mêmes syntonisés sur les satellites de toutes
les nations de quelque importance. Même les Chinois ou les Russes contribuaient
sans le savoir à donner à ce petit bijou de technologie l'exclusivité sur
l'immense majorité des secrets du globe.
On pouvait, en focalisant sur une maison,
pénétrer à l'intérieur, pourvu que le propriétaire ait branché sa Webcam ou
installé des caméras de surveillance, parcourir en quelques clics et coups de
molette tout ce qui était stocké sur l'ordinateur personnel se trouvant dans la
demeure. On pouvait aussi, quand une personne arrivait dans les stéréoviseurs,
non seulement la voir totalement nue, même lorsqu'elle portait un blouson Ralph
Lauren, l'entendre en Dolby Digital cinq point un, mais voir apparaître sur le
côté un menu déroulant offrant toutes les informations sur elle, depuis son
âge, son numéro de carte bleue, ses codes de connexion Internet ou d'acheteur eBay,
sa virginité, ou le nombre et les identités complètes de ses partenaires. On
pouvait suivre son dossier médical, savoir si elle aimait les biscuits
apéritifs Ancel ou le Nutella. D'ailleurs, un programme d'analyses de
probabilités hyper sophistiqué était capable de vous donner une prévision sur
trois jours de ses repas à venir, selon ses goûts connus et le contenu de son
frigo, avec une probabilité d'erreur inférieure à 0,00009 pour cent.
Bref, le rêve absolu du président Sarkozy. Mais seuls quatre exemplaires de cet
outil magique existaient, car il coûtait la bagatelle de quarante-quatre
milliards de francs suisses. L'école Jean-Jacques Oubien en possédait une
paire, le président des États-Unis également. Malheureusement, nous ne sommes
pas autorisé à donner les noms des deux derniers possesseurs des
« J.Z.S ».
Jean-Michel Vertuchou avait dû signer treize
documents différents pour avoir l'autorisation de sortie. En cas de
détérioration de ce trésor de guerre, il savait que payer toute sa vie ne
suffirait pas à le rembourser, et qu'il s'endetterait sur plusieurs
générations. A moins de gagner tous les mois, à la fois au Loto, au Banco, au
Keno, au Millionnaire, et d'avoir trouvé la martingale qui mettrait les
loteries nationales de plusieurs pays sur la paille !
Mais, posté dans les buissons, devant la
maison du général Boll, pour épier les mouvements de sa femme et tâcher d'en
savoir plus en ne prenant aucun risque, il avait reposé les jumelles. Dépité.
Evidemment, il avait oublié que le logement du général était couvert par le
secret le plus opaque, et qu'aucun satellite ne pouvait le filmer sans que
l'image soit brouillée.
A
l'instant où, dans la visée, Coraline Boll était apparue, un bip long avait
retenti, et un message publicitaire pour Woolite avait masqué toute l'image,
avec un sticker clignotant « Secret-Défense » en superposition.
Il allait
falloir appliquer le plan B c'est-à-dire, carrément, frapper à la porte, comme
un vulgaire représentant de commerce.
Il avait
apporté, à tout hasard, des échantillons de chemises Boss, mais il n'avait
aucune idée de ce que c'était que le boniment d'un vendeur. De plus, il réalisa
que Coraline Boll, en tant que femme, ne serait probablement pas intéressée par
ce lot de chemises pour hommes. Surtout si elle n’aimait plus son mari…
Il leva le
poing serré, puis, le fit tourner en rond. Cela ébranla le commando qu'il avait
réquisitionné pour l'occasion. Les huit hommes, en maquillage de guerre, armés
jusqu'aux oreilles, se faufilèrent le long de la clôture, certains rampant sous
la haie, pour éviter les pièges à loups dont le général Boll avait équipé ses
jardins.
Gérald Boll était un homme qui ne laissait
rien au hasard. Dans un claquement sec, une mâchoire de fer enterrée se referma
sur la cuisse d'un des soldats, qui dut enfouir sa tête dans la pelouse,
heureusement moussue, pour râler de douleur sans se faire remarquer.
Jean-Michel Vertuchou prit un air aussi
détaché que possible, encore plus, s'il est imaginable, qu'avec Eau Ecarlate, et
avança vers la porte blindée, à travers un petit chemin de pierres plates
égayant le gazon callipyge. Son visage était pourtant de la même couleur que le
sticker rouge du produit que nous venons de citer, dont l'efficacité sur les
taches les plus rebelles n'est pas à démontrer.
Il appuya
sur la sonnette d'un index moite.
Il lui
semblait que son doigt allait rester collé. Il savait que le bouton était muni
d'un détecteur analyseur d'empreintes, qui allait afficher, sur le visiophone
intérieur, toutes sortes d'informations sur lui. Ou plutôt, sur la fausse
identité qu'il avait prise, en plaçant sur la pulpe de son doigt une empreinte
digitale en latex.
Coraline Boll allait pouvoir lire, sur son
écran, « Ferdinand Bonjacques, représentant en chemises, âge : 25 ans, né
à Bondoufle, cheveux : châtains, casier judiciaire : vierge »,
et toutes sortes d'autres informations utiles, comme son numéro de permis de
conduire, ses diplômes, sa situation maritale, et jusqu'à la taille de son
sexe.
* *
*
Lire S.U.S. n°2 :
« Les fesses de Saddam ».
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