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Chapitre
I
San-Milton visa. Le canon de son 357 magnum laissa passer, avec un bruit
de vague en furie sur le Cap Horn, une des toutes nouvelles balles
antipersonnelles à magnétite traceuse, fierté des laboratoires de l'école
Jean-Jacques Oubien. Une seule d'entre elles était capable de hacher un bœuf
entier, tout en laissant à la viande un goût barbecue.
Pour
réduire le coût de l'invention, les chercheurs de l'école de barbouzes et
autres gardes du corps de choc avaient fait appel à Mac Donald's. Chaque balle
était estampillée à la marque du mécène. Mais l'inscription était minuscule, et
chagrinait les patrons de l'usine à frites au Fanta. Le patron de Mac Donald's
Suisse s'était consolé en vibrant aux accents patriotiques de la voix du
général Boll, grand patron de la Section Action Muscles, qui lui avait fait état
de l'immense prestige qui rejaillirait sur le fabricant de Bic Mac, quand on
saurait que les meilleurs gorilles du monde utilisaient ce qu'il avait baptisé
les « Bullet-Burgers ».
San-Milton
avait d’abord pris la pose pour une publicité qui devait le montrer, en quatre
mètres par trois, son 357 magnum à la main, souriant et crânant, avec la
légende « San-Milton Bouzsjdbeck, as de la C.I.A., utilise les balles Mac
Do. » L'agence de pub consultée avait pensé qu'écrire « Mac Do »
dans le slogan plutôt que « Mac Donald's » faisait proche du
peuple, et donc, que les consommateurs s'identifieraient tout à fait au héros
de l'affiche.
Mais le bureau des
« opés noires », à la base de Langley, s’était opposé à la dernière
minute au projet, arguant du fait que ses agents étaient top secrets, et qu’il
était hors de propos de communiquer de cette façon, fût-ce une question de
notoriété pour le restaurateur. Ce dernier, géant américain de la malbouffe, et
donc adoré du bureau de la Central Intelligence Agency, se récria, mais fut
indirectement indemnisé par un important contrat secret avec l’armée. Les
G.I.’s allaient pouvoir continuer à grossir, l’arme à la main et la sauce
ketchup Heinz aux lèvres…
San-Milton, un moment
blessé dans son amour-propre par le revirement de situation, avait passé
l’éponge, se disant qu’on ne l’y prendrait plus.
La balle Mac Do qu’il venait de tirer
s’enfonça dans le torse du sniper qui le visait du haut des toits. Le type
explosa, carbonisé. Sa carte bleue de la banque de Riyad voleta jusqu’au
gorille blond, comme une aile de papillon froissée, poussiéreuse. Depuis le
matin, Crash et lui se seraient crus en plein western. Cette mission au
Pakistan commençait mal. On les tirait comme des lapins de toutes parts, et les
munitions commençaient à se faire plus rares qu’un timbre « black one P
1857 » de la collection privée de la reine d’Angleterre.
Parachutés au petit
matin dans les montagnes enneigées, ils avaient couru au check point Charlie,
sans prendre un instant de repos, et sans ployer sous l’effort, malgré le poids
considérable de leur équipement, contenu dans des sacs à dos Lafuma flambant
neufs.
C’était leur première
mission en solo.
Le général Boll la
leur avait confiée, suite à leurs brillantissimes états de service.
L’état-major avait protesté. Depuis quand envoyait-on en mission, avec un
budget « No-Limit » de simples gorilles, qui par définition,
n’avaient pas le statut d’agents solo ? Le général avait tapé du poing sur
la table, renversant sa tasse de café Jacques Vabre sur les DVD Verbatim ultra
secrets, contenant les ordres de mission. Cela avait amplifié la rage du chef
de bureau, qui était passé du rouge au cramoisi aussi vite qu’une pizza Mac
Cain plongée vivante dans de l’acier fondu. Il avait dû faire appel au major
Crash père, nouvellement promu son second, et dont l’autorité faisait trembler
jusqu’aux poteaux de béton du Pentagone, pour que les sous-fifres du
gouvernement laissent passer, dans un filet de voix, un accord de principe
timide.
Il s’agissait, pour Crash et San-Milton,
d’aller tirer des griffes des Talibans une jeune femme du nom d’Amshra Sankir,
dont ils ne devaient rien savoir, à part que la C.I.A. rêvait d’un entretien extrêmement privé
avec elle. Et qu’elle était blonde comme les blés, et Suissesse. Son prénom,
son nom devaient être aussi faux qu’une symphonie de Mozart jouée par les
suppléants de la fanfare municipale d’Yverdon-les-Bains, un soir de beuverie.
Mais les deux armoires
norvégiennes ambulantes s’en moquaient éperdument. Les ordres étaient les
ordres !
Théoriquement, ils auraient dû jouer sur du
velours. Personne n’était censé savoir qu’ils étaient venus, et ils devaient
repartir sans laisser de traces. Ni vus ni connus. C’était raté. Il allait
falloir, au retour, savoir qui avait laissé filtrer l’information. Crash
soupçonnait carrément l’un ou l’autre des pontes de la C.I.A., non pas parce que
c’était une taupe. Les taupes avaient, depuis plusieurs mois, complètement
disparu de la surface de la terre dans les jardins de l’école J.J. Oubien. Le
taupicide s’appelait Crash père, et ne se distribuait pas en granulés
empoisonnés, mais en châtaignes et marrons bien de chez nous. Les marrons
étaient quelquefois glacés, comme lors de cet épisode où Crash père avait
plongé dans de l’eau très très froide le secrétaire de direction de l’antenne
de Shanghaï, lequel avait fini par avouer son appartenance au Ku Klux Klan. Le
général Boll l’avait renvoyé chez lui, grelottant, et avec un bonnet d’âne en
guise de chapeau pointu. C’était le dernier d’une longue liste, tous débusqués
par la sagacité des nouveaux services de détection instaurés par le major
Crash.
Le commandant Crash
junior, lui, se disait qu’une des têtes pensantes de l’état-major,
récalcitrante à leur première mission, les avait tout simplement dénoncés pour
prouver ce qu’il avançait : « de simples gorilles, et gna gna gna, et
gna gna gna, fermez les guillemets. »
Il avait une furieuse
envie de téléphoner à son père pour lui demander de mener son enquête, mais
pour l’instant, il était occupé à planter son couteau de survie dans du
plastic, pour faire sauter un tank inerte et vide, qui lui barrait la route.
Inconsciemment.
A sa droite,
San-Milton balançait ses dernières balles dans tout ce qui bougeait. S’ils ne
passaient pas l’obstacle, ils ne pourraient pas se réfugier dans le bâtiment
qui était leur point de chute, et où se trouvait de quoi remplir le barillet de
son copain. Autant dire que si ça ne pétait pas comme il fallait, ils pouvaient
dire adieu au service, au général Boll, ainsi qu’à leur famille. Mais pire
encore, ils pouvaient mettre une croix sur leur mission ! Cela, ni l’un ni
l’autre n’étaient prêts à l’accepter. San-Milton se voyait mal rentrer à la
maison la queue basse, et raconter son échec à sa fiancée, la marquise de
Hautepierre. Crash ressentait la même chose vis-à-vis de Romane, qu’il avait
également l’intention d’épouser. Il appuya sur le bouton du détonateur Zim
basse tension. Rien ne se produisit. La sueur commença à couler sur son front
cuivré par le soleil.
- Alors, ça
vient ? demanda San-Milton, qui n’osait plus compter ses coups, de peur
d’entendre le chien de son 357 magnum aboyer comme un roquet aphone, plutôt que
de tonitruer comme un brave danois enragé.
- Que dalle !
grogna Crash, en donnant un coup de poing rageur sur le déclencheur.
A ce moment, la
déflagration, plus assourdissante qu’un goret qu’on épluche avec un économe en
argent Guy Degrenne, retentit. Le char fit un saut de plusieurs mètres sur le
côté droit, sous l’impulsion de la charge savamment placée par Crash.
Les deux hommes se
ruèrent dans le nuage de fumée, torses bombés, biceps tendus. Jarrets en
action. Ils n’avaient que quatre secondes pour pénétrer dans le bâtiment, et
vingt ensuite pour désamorcer le « Burglar System » qui n’allait pas
manquer de se mettre sur On, dès leur entrée. Il était réglé pour
faire sauter tout le building. Il faut dire que c’était la caverne d’Ali Baba.
Le « Military Functionnal Service Hall », cœur battant du système
d’espionnage d’Islâmâbâd, contenait le plus gros des
secrets d’Etat du Pakistan. San-Milton savait bien qu’ils n’étaient pas venus
pour ça, mais il se demandait s’ils n’auraient pas le loisir de profiter de ce
concours de circonstances pour rafler deux ou trois dossiers hyper sensibles
dans les bureaux, désertés depuis leur arrivée par des services de sécurité
pakistanais visiblement débordés. Crash se disait la même chose, pensant que
cela lui vaudrait peut-être même une décoration supplémentaire.
Depuis
quelques mois, il les collectionnait, à rendre malades de jalousie les hauts
gradés du centre Oubien. Il avait reçu, la semaine passée, la croix de l’Ordre
et du Mérite Transalpin avec Mitrailleuse et Grenade d’Argent, (triple étoile),
pour avoir sauvé un petit garçon de la noyade, dans un lac suisse gelé.
Mais pour le moment, il y avait urgence. Ils
venaient tous deux de franchir la vitre blindée de l’entrée, qui les
protègerait des tirs des snipers. San-Milton n’avait pas envie d’écoper d’une
balle en pleine poitrine, comme lors de sa précédente mission. Il en était tout à fait remis, mais
il n’aimait pas les histoires qui finissaient mal. Et une histoire qui
finissait bien, c’était quand le méchant mourait en explosant, fauché par un
missile Stinger, à l’instant où il se croyait le plus fort. Comme dans les
films d’action américains que le gorille blond avait un peu trop regardés dans
son enfance.
Il
fractura le boîtier d’alarme, dans lequel le voyant rouge d’auto-destruction
clignotait déjà. Avec un compte à rebours qui ne leur laissait finalement et
avaricieusement que quinze secondes ! Crash pointa son tournevis à
convection de télécharge, produit par les chercheurs du centre Jean-Jacques
Oubien, et qui servait à déceler les failles des circuits imprimés. L’outil
indiquait que la résistance « N.446 » était celle qu’il fallait
neutraliser, sans couper aucun autre contact.
La porte
vitrée avait fini de coulisser. Le verre fourmillait d’impact de balles, la
constellant d’éclats en forme de toiles d’araignées.
-
Bousille-moi le tableau, il faut que je trouve la plaque électrique, dit Crash,
très calme et déterminé. San-Milton, qui n’avait pas fini le stage contre la
peur et la douleur, que son ami avait effectué avec mention très bien, mesura
admirativement le self-control de son coéquipier.
Du poing,
il enfonça la carcasse de métal, puis arracha d’un coup le caisson protecteur.
Il allait frapper encore, quand Crash le stoppa d’un geste. Un coup mal placé
pulvériserait le circuit, et eux avec !
San-Milton
eut un regard satisfait sur son avant-bras dénudé. Décidément, cette force
incroyable, qu’il avait depuis sa greffe des deux bras dynamisés au carbonate
de tungstène sous l’égide des services médicaux ultra secrets de la C.I.A. l’étonnerait toujours.
Les parois du caisson faisaient tout de même vingt-cinq millimètres
d’épaisseur. En acier plus trempé qu’un chien mouillé !
Crash
cherchait la résistance « N.446 ». Nerveusement, il était à la limite
du flash mental. Ses neurones faisaient du yoyo et sentaient le brûlé. Mais il
se maîtrisait, bénissant les enseignements de ses meilleurs instructeurs.
« La peur est comme un lait Candia qui se sauve », disaient-ils.
« L’important, ce n’est pas de le rattraper, mais de ne pas se brûler en
buvant ce qui en reste. »
Tirant la
langue, le gorille brun enfonça la pointe du tournevis sur la résistance qui
comprenait trois anneaux verts, et qui portait le chiffre indiqué. D’un coup
sec, il l’arracha.
Le compte
à rebours stoppa. Sur zéro.
Interdits,
les deux bibendums se demandèrent si tout allait quand même sauter. On ne
savait jamais, avec ces puces high-tech super chatouilleuses…
Après
plusieurs longues secondes, au cours desquelles les balles continuaient à
tisser leurs toiles étincelantes sur les portes, ils respirèrent. Le compteur
numérique s’était éteint.
Crash se
releva, écrasant de la jointure du doigt une goutte de sueur à l’angle de son
œil noir. Il faisait une chaleur étouffante. Il aurait donné n’importe quoi, ou
presque, pour une goulée d’huile de foie de morue « La Villageoise ».
On the
rocks.
Mais il était temps de s’aventurer dans le
bâtiment. Et d’y trouver de quoi remplir le barillet de San-Milton. Crash, lui,
avait emporté son arme favorite, un arc à flèches explosives. Mais il avait
épuisé toutes ses munitions, et comme elles étaient de sa fabrication, il n’en
trouverait pas dans le building…
Il
consulta son GPS spécial, toujours conçu par les chercheurs du centre Oubien.
Sur l’écran tactile, il choisit l’icône « Armement », illustrée par
une kalachnikov qui produisait des bruitages de tirs nourris lorsqu’on la
sélectionnait. Une petite musique retentit. Au bout d’un instant, le détecteur
ultra sophistiqué de l’appareil lui fournit un itinéraire pour rejoindre
l’armurerie. Selon les données affichées à l’écran, elle était située au
sous-sol. Ils s’élancèrent dans la direction des flèches.
Une voix
féminine leur disait :
- Prenez
la deuxième porte à droite, puis descendez les escaliers.
San-Milton
était ravi. Il adorait ce gadget, pour lequel sa fiancée, Canelle de
Hautepierre, avait prêté sa voix, grâce à la remarquable société d’enregistrement
de prestations vocales AtooMedia. Canelle avait ainsi œuvré pour la première
fois pour l’école Oubien, dont elle n’était pourtant pas membre. Autant Romane,
petite amie de Crash, était agent secret de haut vol, plongée jusqu’au cou dans
les missions les plus périlleuses, autant Canelle s’y refusait, préférant
pouvoir faire du shopping quand elle en avait envie. Il est vrai que la folle vie
de Romane l’obligeait souvent à quitter une cabine d’essayage précipitamment,
sur l’appel urgent des services, abandonnant là son amie et un magnifique
blouson de cuir Oakwood, ou un jean Ungaro, qui, posé comme une loque sur le
comptoir, emplissait Canelle d’amers regrets. Dans ces cas de force majeure où
elle devait abandonner le shopping à deux, elle éprouvait la même tristesse, en
face de ce jean informe et sans vie, que Brigitte Bardot devant un bébé phoque
massacré.
-
Descendez à gauche, forcez la porte blindée. Continuait la voix de la marquise,
pour le plus grand délice de San-Milton, lequel, au son vibrant de cette voie
sensuelle et aimée, commençait à sentir une incontrôlable érection gêner ses
mouvements.
De
concert, les deux gorilles se jetèrent sur le battant, qui s’écroula sans plus
de résistance que Klaus Barbie.
Le fracas de la porte avait à peine fini de
résonner entre les murs de marbre de Comblanchien que Crash saisissait une
hallebarde à deux mains. Interloqué.
La salle
d’armes était en fait un musée, qui réunissait toute une panoplie digne du roi
Arthur. Lui qui espérait trouver une mitrailleuse M.16, il était servi !
Son compère marqua la même surprise, ébahi devant l’arsenal moyenâgeux. Crash
contemplait le boîtier GPS, se grattant le front de l’index, un sourcil plus
haut que l’autre. Se disant que la technique, c’était bien, mais toujours
perfectible…
San-Milton le tira de sa songerie, lui
tapotant l’épaule de sa main droite, qui était plus grosse que la gauche. La
droite faisait penser à une pelle à pizza, tandis que la gauche ressemblait
davantage à un battoir de lavandière. En tous cas, celui qui la recevait dans
la théière pouvait recracher son acte de naissance en même temps que ses
dents !
- Eh, vieux, mate un peu, chuchota le gorille
blond. Il désignait, dans une vitrine, une arbalète avec ses carreaux, qui
avait appartenu, selon la notice, à Yorgan le Preux, roi de Bohémoravie entre
1544 et 1592.
San-Milton
était peu érudit en histoire, il préférait la botanique. Mais Crash avait
toujours été passionné d’armes anciennes, et il découvrait, à genoux, comme
tombé en piété, qu’il avait devant lui une relique unique au monde. Il se
remémora ses livres du lycée. Yorgan le Preux, qui avait gagné la couronne
bohémoravienne lors d’un tournoi contre Oktar VII, le roi félon, avait vaincu
son rival avec cette arbalète, alors qu’il avait mordu la poussière et que plus
personne ne semblait croire à sa victoire. Le jugement de Dieu avait décidé,
encore une fois, de l’Histoire avec une grande Hache. Yorgan avait tiré à
l’arbalète, « à distance de cinquante-six pieds », sur son ennemi,
qui avait pris le trait en plein cœur, et avait abdiqué en faveur de son
adversaire. Avant de pousser noblement le dernier soupir. Pardonné de ses
crimes par une populace en liesse.
La dynastie Yorganienne,
comme le disait en pakistanais et en anglais le laïus
imprimé sous la vitrine, avait ensuite duré pratiquement jusqu’à nos
jours !
Les
histoires de chevalerie avaient toujours éveillé en Crash l’instinct du héros,
et lui qui adorait recourir à un arsenal hors des sentiers battus, se prit de
vertige, en imaginant ce que pourrait donner cette merveille historique,
incrustée de gemmes précieuses, avec les flèches Zim à têtes chercheuses et
explosions fragmentales qu’il avait conçues.
Il n’eut
pas le temps de se laisser aller davantage à ses rêves, car une porte, située à
l’opposé de la première dans l’immense salle d’exposition, s’ouvrit sur une
bonne douzaine de soldats. Ils avaient l'air de tout, sauf de touristes un jour
de fête du patrimoine !
Crash
brisa la paroi de verre, saisissant l’arbalète, et se jeta derrière une statue,
pour arroser les arrivants de tirs plus précis que la grammaire.
San-Milton, lui, avait passé le temps que
Crash avait mis à admirer l’arme à se vêtir partiellement d’une armure, dans
laquelle il était un peu engoncé. Décrochant du râtelier une impressionnante
rapière, qui le dépassait de plus d’un mètre cinquante, il avança vers les
tueurs. Les balles ricochaient sur lui comme des galets plats sur l’eau, un
soir de mandoline au bord d’une plage corse.
D’un grand
moulinet, il coupa la barrière humaine en deux, dans le sens de la hauteur. Les
rescapés, atterrés, cessèrent leurs tirs et lâchèrent leurs armes. Ce qui
n’empêcha pas Crash de terminer le travail, utilisant ses derniers carreaux.
Il alla
les récupérer sur les soldats allongés, sans vie. Crash avait toujours aimé
récupérer. Il n’était pas pour le gaspillage. La planète avait déjà fort à
faire, avec tous ces hommes qui la polluaient pour pouvoir s’acheter un beignet
aux pommes de chez Paul ou une console Wii. Et ce n’était pas cette
pauvre éco taxe, ajoutée à la facture d’achats d’appareils électriques, qui
allait y changer quelque chose. Soigner les plaies de l’argent avec de
l’argent, c’était vraiment stupide. Crash avait toujours considéré, d’ailleurs,
que le fric était la pire pollution qui soit. Sauf quand il fallait payer les
traites de sa Brera.
San-Milton, dans ces cas-là, maugréait
toujours un peu, car, à chaque fois, après une bataille, son ami passait un
temps précieux à piocher ici et là les goupilles de grenades ou les douilles
vides qu’il allait mettre dans son « armier ». Un classeur qu’il
avait nommé ainsi comme d’autres font un herbier ou un album de photos de
vacances. Ensuite, Crash passait les longues soirées d’hiver à les ranger, à
les sous-titrer, et à faire de savantes recherches sur les marques et les
références de ses prises de guerre.
- Quand
j’aurai des enfants, je leur montrerai ça, disait-il, et ils seront fiers de
leur papa !
Cette
marotte avait le don d’agacer un peu San-Milton, mais lui avait aussi les
siennes.
Justement,
il commençait à avoir un creux à l’estomac. Lui qui collectionnait les pots de
confiture vides, aurait bien voulu en trouver un plein. Pour alimenter son « catalogue ».
Il posa sa
cuirasse et respira. Se disant que les hommes du Moyen-Âge avaient la taille
fillette. L’armure qu’il avait passée était la plus grande du lot, pourtant.
Il se
tamponnait de savoir à qui elle avait appartenu, du moment qu’elle avait fait
ses preuves en matière d’efficacité. Il l’enleva aussi
vite qu’il l’avait passée et la posa sur un petit meuble en bois de rose trop
léger pour la soutenir. Il s’écroula en mille morceaux sur le sol avec
l’armure, dans un vacarme épouvantable.
- Dis donc, tu as vu le plan de la
baraque ? demanda Crash, feuilletant le document top secret qu’il avait reçu en
début de mission.
- Non, on
est où ?
- On est
juste à côté de la salle de torture.
-
Ah ? Remarque, à côté de la salle d’armes, ça paraît logique.
Il
imaginait, tout près, une pièce remplie d’instruments en fer forgé, de cages en
bois où l’on ne pouvait pas tenir debout, et suspendues au plafond, comme dans
les films de cape et d’épée… Qu’il avait également trop regardés dans sa
jeunesse.
Mais la
porte dérobée, dissimulée derrière une tenture d’Aubusson représentant une
scène de vénerie à Chenonceau, les
conduisit à une salle digne d’un hôpital de haut vol.
Ce ne
furent pourtant pas le décor, les murs blancs, l’odeur d’éther, les néons
violents, le siège de dentiste, qui les surprirent le plus. Mais de découvrir
là une femme bâillonnée, attachée au radiateur. Une femme blonde, grande,
svelte, à la poitrine arrogante. Ressemblant comme deux gouttes de lait Milka à
la photographie qu’ils avaient d’Amshra Sankir, la Suissesse qu’ils avaient
mission de délivrer !
Crash sorti son
poignard pour la délier. San-Milton se plaça à la porte, épée au poing.
L’oreille aiguisée de Crash perçut un léger bruit. La jeune femme gémissait
sourdement, affolée, en regardant vers une porte fermée, d’où venait un
chuintement étrange. C’était le « Tzim tzim » d’un walkman Sony. De
l’autre côté, quelqu’un écoutait de la musique, en s’affairant discrètement.
Quelqu’un qui ne les avait pas entendus, à cause du mini casque de la même
marque, dont les qualités exceptionnelles de restitution du son ne sont plus à
prouver.
Le gorille brun interrogea la jeune femme du
regard. Visiblement terrorisée, elle acquiesça d’un signe de tête, les yeux
pleins de détresse, confirmant que le danger était derrière cette porte.
Crash se glissa tout
contre elle, aux aguets. Rechargeant l’arbalète de Yorgan le Preux. San-Milton,
qui avait vu et compris le petit manège de son ami, se tenait prêt à tout.
Soudain, il y eut un
mouvement derrière le panneau de bois. On traînait des babouches, on
chantonnait…
Crash se précipita
dans l’encoignure, pour rester invisible, tandis que son haltère ego se
soustrayait aussi aux regards, retournant dans la salle d’armes. La porte
s’ouvrit sur un petit bonhomme, en tenue de laboratoire, le crâne déplumé, le
visage rond bordé de favoris, et l’œil fripon. Il tenait une seringue à la
main, et adressa un large sourire à Amshra Sankir.
Celle-ci, en voyant
l’aiguille, rosit de frayeur et s’évanouit.
Crash bondit, ceinturant l’arrivant. Plaquant
sa main sur sa bouche. L’autre tourna la tête, ahuri.
Crash le fut presque
autant que lui en se rendant compte qu’il maîtrisait Peter Wirtz.
Wirtz, transfuge allemand, grand patron et
organisateur de nombreux camps de la mort en Russie, après la seconde guerre
mondiale. L’homme qui, malgré sa grande jeunesse au moment de la chute de
Berlin, avait camouflé l’enlèvement d’Hitler, le faisant passer pour un
suicide. Pour le livrer en réalité à Staline.
Peter Wirtz, le
commandant de la division afghane qui avait ensuite supplanté et fait patauger
les Russes, ses alliés d’antan.
Et, plus tard, le
véritable responsable des attentats du onze septembre aux Etats-Unis. Le
Pentagone avait masqué la vérité en mettant Bin Laden en premier plan devant
les caméras, afin que l’Allemand se mette à découvert. Pour suivre ses
agissements et le capturer au moment opportun.
Peter Wirtz, l’homme le plus recherché de la
planète, après Saddam junior !
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