Fantasmagorilles 1 - Saddam, Saddam, Saddam...


par Walther Pépéka

Dépot légal 2009.



 

Chapitre I

 

 

 

  San-Milton visa. Le canon de son 357 magnum laissa passer, avec un bruit de vague en furie sur le Cap Horn, une des toutes nouvelles balles antipersonnelles à magnétite traceuse, fierté des laboratoires de l'école Jean-Jacques Oubien. Une seule d'entre elles était capable de hacher un bœuf entier, tout en laissant à la viande un goût barbecue.

 

  Pour réduire le coût de l'invention, les chercheurs de l'école de barbouzes et autres gardes du corps de choc avaient fait appel à Mac Donald's. Chaque balle était estampillée à la marque du mécène. Mais l'inscription était minuscule, et chagrinait les patrons de l'usine à frites au Fanta. Le patron de Mac Donald's Suisse s'était consolé en vibrant aux accents patriotiques de la voix du général Boll, grand patron de la Section Action Muscles, qui lui avait fait état de l'immense prestige qui rejaillirait sur le fabricant de Bic Mac, quand on saurait que les meilleurs gorilles du monde utilisaient ce qu'il avait baptisé les « Bullet-Burgers ».

 

  San-Milton avait d’abord pris la pose pour une publicité qui devait le montrer, en quatre mètres par trois, son 357 magnum à la main, souriant et crânant, avec la légende « San-Milton Bouzsjdbeck, as de la C.I.A., utilise les balles Mac Do. » L'agence de pub consultée avait pensé qu'écrire « Mac Do » dans le slogan plutôt que « Mac Donald's » faisait proche du peuple, et donc, que les consommateurs s'identifieraient tout à fait au héros de l'affiche.

Mais le bureau des « opés noires », à la base de Langley, s’était opposé à la dernière minute au projet, arguant du fait que ses agents étaient top secrets, et qu’il était hors de propos de communiquer de cette façon, fût-ce une question de notoriété pour le restaurateur. Ce dernier, géant américain de la malbouffe, et donc adoré du bureau de la Central Intelligence Agency, se récria, mais fut indirectement indemnisé par un important contrat secret avec l’armée. Les G.I.’s allaient pouvoir continuer à grossir, l’arme à la main et la sauce ketchup Heinz aux lèvres…

San-Milton, un moment blessé dans son amour-propre par le revirement de situation, avait passé l’éponge, se disant qu’on ne l’y prendrait plus.

 

  La balle Mac Do qu’il venait de tirer s’enfonça dans le torse du sniper qui le visait du haut des toits. Le type explosa, carbonisé. Sa carte bleue de la banque de Riyad voleta jusqu’au gorille blond, comme une aile de papillon froissée, poussiéreuse. Depuis le matin, Crash et lui se seraient crus en plein western. Cette mission au Pakistan commençait mal. On les tirait comme des lapins de toutes parts, et les munitions commençaient à se faire plus rares qu’un timbre « black one P 1857 » de la collection privée de la reine d’Angleterre.

Parachutés au petit matin dans les montagnes enneigées, ils avaient couru au check point Charlie, sans prendre un instant de repos, et sans ployer sous l’effort, malgré le poids considérable de leur équipement, contenu dans des sacs à dos Lafuma flambant neufs.

C’était leur première mission en solo.

Le général Boll la leur avait confiée, suite à leurs brillantissimes états de service. L’état-major avait protesté. Depuis quand envoyait-on en mission, avec un budget « No-Limit » de simples gorilles, qui par définition, n’avaient pas le statut d’agents solo ? Le général avait tapé du poing sur la table, renversant sa tasse de café Jacques Vabre sur les DVD Verbatim ultra secrets, contenant les ordres de mission. Cela avait amplifié la rage du chef de bureau, qui était passé du rouge au cramoisi aussi vite qu’une pizza Mac Cain plongée vivante dans de l’acier fondu. Il avait dû faire appel au major Crash père, nouvellement promu son second, et dont l’autorité faisait trembler jusqu’aux poteaux de béton du Pentagone, pour que les sous-fifres du gouvernement laissent passer, dans un filet de voix, un accord de principe timide.

 

  Il s’agissait, pour Crash et San-Milton, d’aller tirer des griffes des Talibans une jeune femme du nom d’Amshra Sankir, dont ils ne devaient rien savoir, à part que la C.I.A. rêvait d’un entretien extrêmement privé avec elle. Et qu’elle était blonde comme les blés, et Suissesse. Son prénom, son nom devaient être aussi faux qu’une symphonie de Mozart jouée par les suppléants de la fanfare municipale d’Yverdon-les-Bains, un soir de beuverie.

Mais les deux armoires norvégiennes ambulantes s’en moquaient éperdument. Les ordres étaient les ordres !

 

  Théoriquement, ils auraient dû jouer sur du velours. Personne n’était censé savoir qu’ils étaient venus, et ils devaient repartir sans laisser de traces. Ni vus ni connus. C’était raté. Il allait falloir, au retour, savoir qui avait laissé filtrer l’information. Crash soupçonnait carrément l’un ou l’autre des pontes de la C.I.A., non pas parce que c’était une taupe. Les taupes avaient, depuis plusieurs mois, complètement disparu de la surface de la terre dans les jardins de l’école J.J. Oubien. Le taupicide s’appelait Crash père, et ne se distribuait pas en granulés empoisonnés, mais en châtaignes et marrons bien de chez nous. Les marrons étaient quelquefois glacés, comme lors de cet épisode où Crash père avait plongé dans de l’eau très très froide le secrétaire de direction de l’antenne de Shanghaï, lequel avait fini par avouer son appartenance au Ku Klux Klan. Le général Boll l’avait renvoyé chez lui, grelottant, et avec un bonnet d’âne en guise de chapeau pointu. C’était le dernier d’une longue liste, tous débusqués par la sagacité des nouveaux services de détection instaurés par le major Crash.

Le commandant Crash junior, lui, se disait qu’une des têtes pensantes de l’état-major, récalcitrante à leur première mission, les avait tout simplement dénoncés pour prouver ce qu’il avançait : « de simples gorilles, et gna gna gna, et gna gna gna, fermez les guillemets. »

Il avait une furieuse envie de téléphoner à son père pour lui demander de mener son enquête, mais pour l’instant, il était occupé à planter son couteau de survie dans du plastic, pour faire sauter un tank inerte et vide, qui lui barrait la route. Inconsciemment.

A sa droite, San-Milton balançait ses dernières balles dans tout ce qui bougeait. S’ils ne passaient pas l’obstacle, ils ne pourraient pas se réfugier dans le bâtiment qui était leur point de chute, et où se trouvait de quoi remplir le barillet de son copain. Autant dire que si ça ne pétait pas comme il fallait, ils pouvaient dire adieu au service, au général Boll, ainsi qu’à leur famille. Mais pire encore, ils pouvaient mettre une croix sur leur mission ! Cela, ni l’un ni l’autre n’étaient prêts à l’accepter. San-Milton se voyait mal rentrer à la maison la queue basse, et raconter son échec à sa fiancée, la marquise de Hautepierre. Crash ressentait la même chose vis-à-vis de Romane, qu’il avait également l’intention d’épouser. Il appuya sur le bouton du détonateur Zim basse tension. Rien ne se produisit. La sueur commença à couler sur son front cuivré par le soleil.

- Alors, ça vient ? demanda San-Milton, qui n’osait plus compter ses coups, de peur d’entendre le chien de son 357 magnum aboyer comme un roquet aphone, plutôt que de tonitruer comme un brave danois enragé.

- Que dalle ! grogna Crash, en donnant un coup de poing rageur sur le déclencheur.

A ce moment, la déflagration, plus assourdissante qu’un goret qu’on épluche avec un économe en argent Guy Degrenne, retentit. Le char fit un saut de plusieurs mètres sur le côté droit, sous l’impulsion de la charge savamment placée par Crash.

Les deux hommes se ruèrent dans le nuage de fumée, torses bombés, biceps tendus. Jarrets en action. Ils n’avaient que quatre secondes pour pénétrer dans le bâtiment, et vingt ensuite pour désamorcer le « Burglar System » qui n’allait pas manquer de se mettre sur On, dès leur entrée. Il était réglé pour faire sauter tout le building. Il faut dire que c’était la caverne d’Ali Baba. Le « Military Functionnal Service Hall », cœur battant du système d’espionnage d’Islâmâbâd, contenait le plus gros des secrets d’Etat du Pakistan. San-Milton savait bien qu’ils n’étaient pas venus pour ça, mais il se demandait s’ils n’auraient pas le loisir de profiter de ce concours de circonstances pour rafler deux ou trois dossiers hyper sensibles dans les bureaux, désertés depuis leur arrivée par des services de sécurité pakistanais visiblement débordés. Crash se disait la même chose, pensant que cela lui vaudrait peut-être même une décoration supplémentaire.

Depuis quelques mois, il les collectionnait, à rendre malades de jalousie les hauts gradés du centre Oubien. Il avait reçu, la semaine passée, la croix de l’Ordre et du Mérite Transalpin avec Mitrailleuse et Grenade d’Argent, (triple étoile), pour avoir sauvé un petit garçon de la noyade, dans un lac suisse gelé.

 

  Mais pour le moment, il y avait urgence. Ils venaient tous deux de franchir la vitre blindée de l’entrée, qui les protègerait des tirs des snipers. San-Milton n’avait pas envie d’écoper d’une balle en pleine poitrine, comme lors de sa précédente mission.(1) Il en était tout à fait remis, mais il n’aimait pas les histoires qui finissaient mal. Et une histoire qui finissait bien, c’était quand le méchant mourait en explosant, fauché par un missile Stinger, à l’instant où il se croyait le plus fort. Comme dans les films d’action américains que le gorille blond avait un peu trop regardés dans son enfance.

Il fractura le boîtier d’alarme, dans lequel le voyant rouge d’auto-destruction clignotait déjà. Avec un compte à rebours qui ne leur laissait finalement et avaricieusement que quinze secondes ! Crash pointa son tournevis à convection de télécharge, produit par les chercheurs du centre Jean-Jacques Oubien, et qui servait à déceler les failles des circuits imprimés. L’outil indiquait que la résistance « N.446 » était celle qu’il fallait neutraliser, sans couper aucun autre contact.

La porte vitrée avait fini de coulisser. Le verre fourmillait d’impact de balles, la constellant d’éclats en forme de toiles d’araignées.

- Bousille-moi le tableau, il faut que je trouve la plaque électrique, dit Crash, très calme et déterminé. San-Milton, qui n’avait pas fini le stage contre la peur et la douleur, que son ami avait effectué avec mention très bien, mesura admirativement le self-control de son coéquipier.

Du poing, il enfonça la carcasse de métal, puis arracha d’un coup le caisson protecteur. Il allait frapper encore, quand Crash le stoppa d’un geste. Un coup mal placé pulvériserait le circuit, et eux avec !

San-Milton eut un regard satisfait sur son avant-bras dénudé. Décidément, cette force incroyable, qu’il avait depuis sa greffe des deux bras dynamisés au carbonate de tungstène sous l’égide des services médicaux ultra secrets de la C.I.A. l’étonnerait toujours. Les parois du caisson faisaient tout de même vingt-cinq millimètres d’épaisseur. En acier plus trempé qu’un chien mouillé !

Crash cherchait la résistance « N.446 ». Nerveusement, il était à la limite du flash mental. Ses neurones faisaient du yoyo et sentaient le brûlé. Mais il se maîtrisait, bénissant les enseignements de ses meilleurs instructeurs. « La peur est comme un lait Candia qui se sauve », disaient-ils. « L’important, ce n’est pas de le rattraper, mais de ne pas se brûler en buvant ce qui en reste. »

Tirant la langue, le gorille brun enfonça la pointe du tournevis sur la résistance qui comprenait trois anneaux verts, et qui portait le chiffre indiqué. D’un coup sec, il l’arracha.

Le compte à rebours stoppa. Sur zéro.

Interdits, les deux bibendums se demandèrent si tout allait quand même sauter. On ne savait jamais, avec ces puces high-tech super chatouilleuses…

Après plusieurs longues secondes, au cours desquelles les balles continuaient à tisser leurs toiles étincelantes sur les portes, ils respirèrent. Le compteur numérique s’était éteint.

Crash se releva, écrasant de la jointure du doigt une goutte de sueur à l’angle de son œil noir. Il faisait une chaleur étouffante. Il aurait donné n’importe quoi, ou presque, pour une goulée d’huile de foie de morue « La Villageoise ».

On the rocks.

 

  Mais il était temps de s’aventurer dans le bâtiment. Et d’y trouver de quoi remplir le barillet de San-Milton. Crash, lui, avait emporté son arme favorite, un arc à flèches explosives. Mais il avait épuisé toutes ses munitions, et comme elles étaient de sa fabrication, il n’en trouverait pas dans le building…

Il consulta son GPS spécial, toujours conçu par les chercheurs du centre Oubien. Sur l’écran tactile, il choisit l’icône « Armement », illustrée par une kalachnikov qui produisait des bruitages de tirs nourris lorsqu’on la sélectionnait. Une petite musique retentit. Au bout d’un instant, le détecteur ultra sophistiqué de l’appareil lui fournit un itinéraire pour rejoindre l’armurerie. Selon les données affichées à l’écran, elle était située au sous-sol. Ils s’élancèrent dans la direction des flèches.

Une voix féminine leur disait :

- Prenez la deuxième porte à droite, puis descendez les escaliers.

San-Milton était ravi. Il adorait ce gadget, pour lequel sa fiancée, Canelle de Hautepierre, avait prêté sa voix, grâce à la remarquable société d’enregistrement de prestations vocales AtooMedia. Canelle avait ainsi œuvré pour la première fois pour l’école Oubien, dont elle n’était pourtant pas membre. Autant Romane, petite amie de Crash, était agent secret de haut vol, plongée jusqu’au cou dans les missions les plus périlleuses, autant Canelle s’y refusait, préférant pouvoir faire du shopping quand elle en avait envie. Il est vrai que la folle vie de Romane l’obligeait souvent à quitter une cabine d’essayage précipitamment, sur l’appel urgent des services, abandonnant là son amie et un magnifique blouson de cuir Oakwood, ou un jean Ungaro, qui, posé comme une loque sur le comptoir, emplissait Canelle d’amers regrets. Dans ces cas de force majeure où elle devait abandonner le shopping à deux, elle éprouvait la même tristesse, en face de ce jean informe et sans vie, que Brigitte Bardot devant un bébé phoque massacré.

 

- Descendez à gauche, forcez la porte blindée. Continuait la voix de la marquise, pour le plus grand délice de San-Milton, lequel, au son vibrant de cette voie sensuelle et aimée, commençait à sentir une incontrôlable érection gêner ses mouvements.

De concert, les deux gorilles se jetèrent sur le battant, qui s’écroula sans plus de résistance que Klaus Barbie.

 

  Le fracas de la porte avait à peine fini de résonner entre les murs de marbre de Comblanchien que Crash saisissait une hallebarde à deux mains. Interloqué.

La salle d’armes était en fait un musée, qui réunissait toute une panoplie digne du roi Arthur. Lui qui espérait trouver une mitrailleuse M.16, il était servi ! Son compère marqua la même surprise, ébahi devant l’arsenal moyenâgeux. Crash contemplait le boîtier GPS, se grattant le front de l’index, un sourcil plus haut que l’autre. Se disant que la technique, c’était bien, mais toujours perfectible…

 

  San-Milton le tira de sa songerie, lui tapotant l’épaule de sa main droite, qui était plus grosse que la gauche. La droite faisait penser à une pelle à pizza, tandis que la gauche ressemblait davantage à un battoir de lavandière. En tous cas, celui qui la recevait dans la théière pouvait recracher son acte de naissance en même temps que ses dents !

 

  - Eh, vieux, mate un peu, chuchota le gorille blond. Il désignait, dans une vitrine, une arbalète avec ses carreaux, qui avait appartenu, selon la notice, à Yorgan le Preux, roi de Bohémoravie entre 1544 et 1592.

San-Milton était peu érudit en histoire, il préférait la botanique. Mais Crash avait toujours été passionné d’armes anciennes, et il découvrait, à genoux, comme tombé en piété, qu’il avait devant lui une relique unique au monde. Il se remémora ses livres du lycée. Yorgan le Preux, qui avait gagné la couronne bohémoravienne lors d’un tournoi contre Oktar VII, le roi félon, avait vaincu son rival avec cette arbalète, alors qu’il avait mordu la poussière et que plus personne ne semblait croire à sa victoire. Le jugement de Dieu avait décidé, encore une fois, de l’Histoire avec une grande Hache. Yorgan avait tiré à l’arbalète, « à distance de cinquante-six pieds », sur son ennemi, qui avait pris le trait en plein cœur, et avait abdiqué en faveur de son adversaire. Avant de pousser noblement le dernier soupir. Pardonné de ses crimes par une populace en liesse.

La dynastie Yorganienne, comme le disait en pakistanais et en anglais le laïus imprimé sous la vitrine, avait ensuite duré pratiquement jusqu’à nos jours !

Les histoires de chevalerie avaient toujours éveillé en Crash l’instinct du héros, et lui qui adorait recourir à un arsenal hors des sentiers battus, se prit de vertige, en imaginant ce que pourrait donner cette merveille historique, incrustée de gemmes précieuses, avec les flèches Zim à têtes chercheuses et explosions fragmentales qu’il avait conçues.

Il n’eut pas le temps de se laisser aller davantage à ses rêves, car une porte, située à l’opposé de la première dans l’immense salle d’exposition, s’ouvrit sur une bonne douzaine de soldats. Ils avaient l'air de tout, sauf de touristes un jour de fête du patrimoine !

Crash brisa la paroi de verre, saisissant l’arbalète, et se jeta derrière une statue, pour arroser les arrivants de tirs plus précis que la grammaire.

 

  San-Milton, lui, avait passé le temps que Crash avait mis à admirer l’arme à se vêtir partiellement d’une armure, dans laquelle il était un peu engoncé. Décrochant du râtelier une impressionnante rapière, qui le dépassait de plus d’un mètre cinquante, il avança vers les tueurs. Les balles ricochaient sur lui comme des galets plats sur l’eau, un soir de mandoline au bord d’une plage corse.

D’un grand moulinet, il coupa la barrière humaine en deux, dans le sens de la hauteur. Les rescapés, atterrés, cessèrent leurs tirs et lâchèrent leurs armes. Ce qui n’empêcha pas Crash de terminer le travail, utilisant ses derniers carreaux.

Il alla les récupérer sur les soldats allongés, sans vie. Crash avait toujours aimé récupérer. Il n’était pas pour le gaspillage. La planète avait déjà fort à faire, avec tous ces hommes qui la polluaient pour pouvoir s’acheter un beignet aux pommes de chez Paul ou une console Wii. Et ce n’était pas cette pauvre éco taxe, ajoutée à la facture d’achats d’appareils électriques, qui allait y changer quelque chose. Soigner les plaies de l’argent avec de l’argent, c’était vraiment stupide. Crash avait toujours considéré, d’ailleurs, que le fric était la pire pollution qui soit. Sauf quand il fallait payer les traites de sa Brera.

 

  San-Milton, dans ces cas-là, maugréait toujours un peu, car, à chaque fois, après une bataille, son ami passait un temps précieux à piocher ici et là les goupilles de grenades ou les douilles vides qu’il allait mettre dans son « armier ». Un classeur qu’il avait nommé ainsi comme d’autres font un herbier ou un album de photos de vacances. Ensuite, Crash passait les longues soirées d’hiver à les ranger, à les sous-titrer, et à faire de savantes recherches sur les marques et les références de ses prises de guerre.

- Quand j’aurai des enfants, je leur montrerai ça, disait-il, et ils seront fiers de leur papa !

Cette marotte avait le don d’agacer un peu San-Milton, mais lui avait aussi les siennes.

Justement, il commençait à avoir un creux à l’estomac. Lui qui collectionnait les pots de confiture vides, aurait bien voulu en trouver un plein. Pour alimenter son « catalogue ».

Il posa sa cuirasse et respira. Se disant que les hommes du Moyen-Âge avaient la taille fillette. L’armure qu’il avait passée était la plus grande du lot, pourtant.

Il se tamponnait de savoir à qui elle avait appartenu, du moment qu’elle avait fait ses preuves en matière d’efficacité. Il l’enleva aussi vite qu’il l’avait passée et la posa sur un petit meuble en bois de rose trop léger pour la soutenir. Il s’écroula en mille morceaux sur le sol avec l’armure, dans un vacarme épouvantable.  

 

  - Dis donc, tu as vu le plan de la baraque ? demanda Crash, feuilletant le document top secret qu’il avait reçu en début de mission.

- Non, on est où ?

- On est juste à côté de la salle de torture.

- Ah ? Remarque, à côté de la salle d’armes, ça paraît logique.

Il imaginait, tout près, une pièce remplie d’instruments en fer forgé, de cages en bois où l’on ne pouvait pas tenir debout, et suspendues au plafond, comme dans les films de cape et d’épée… Qu’il avait également trop regardés dans sa jeunesse.

Mais la porte dérobée, dissimulée derrière une tenture d’Aubusson représentant une scène de vénerie à Chenonceau, les conduisit à une salle digne d’un hôpital de haut vol.

Ce ne furent pourtant pas le décor, les murs blancs, l’odeur d’éther, les néons violents, le siège de dentiste, qui les surprirent le plus. Mais de découvrir là une femme bâillonnée, attachée au radiateur. Une femme blonde, grande, svelte, à la poitrine arrogante. Ressemblant comme deux gouttes de lait Milka à la photographie qu’ils avaient d’Amshra Sankir, la Suissesse qu’ils avaient mission de délivrer !

Crash sorti son poignard pour la délier. San-Milton se plaça à la porte, épée au poing. L’oreille aiguisée de Crash perçut un léger bruit. La jeune femme gémissait sourdement, affolée, en regardant vers une porte fermée, d’où venait un chuintement étrange. C’était le « Tzim tzim » d’un walkman Sony. De l’autre côté, quelqu’un écoutait de la musique, en s’affairant discrètement. Quelqu’un qui ne les avait pas entendus, à cause du mini casque de la même marque, dont les qualités exceptionnelles de restitution du son ne sont plus à prouver.

 

  Le gorille brun interrogea la jeune femme du regard. Visiblement terrorisée, elle acquiesça d’un signe de tête, les yeux pleins de détresse, confirmant que le danger était derrière cette porte.

Crash se glissa tout contre elle, aux aguets. Rechargeant l’arbalète de Yorgan le Preux. San-Milton, qui avait vu et compris le petit manège de son ami, se tenait prêt à tout.

Soudain, il y eut un mouvement derrière le panneau de bois. On traînait des babouches, on chantonnait…

Crash se précipita dans l’encoignure, pour rester invisible, tandis que son haltère ego se soustrayait aussi aux regards, retournant dans la salle d’armes. La porte s’ouvrit sur un petit bonhomme, en tenue de laboratoire, le crâne déplumé, le visage rond bordé de favoris, et l’œil fripon. Il tenait une seringue à la main, et adressa un large sourire à Amshra Sankir.

Celle-ci, en voyant l’aiguille, rosit de frayeur et s’évanouit.

 

  Crash bondit, ceinturant l’arrivant. Plaquant sa main sur sa bouche. L’autre tourna la tête, ahuri.

Crash le fut presque autant que lui en se rendant compte qu’il maîtrisait Peter Wirtz.

 

  Wirtz, transfuge allemand, grand patron et organisateur de nombreux camps de la mort en Russie, après la seconde guerre mondiale. L’homme qui, malgré sa grande jeunesse au moment de la chute de Berlin, avait camouflé l’enlèvement d’Hitler, le faisant passer pour un suicide. Pour le livrer en réalité à Staline.

Peter Wirtz, le commandant de la division afghane qui avait ensuite supplanté et fait patauger les Russes, ses alliés d’antan.

Et, plus tard, le véritable responsable des attentats du onze septembre aux Etats-Unis. Le Pentagone avait masqué la vérité en mettant Bin Laden en premier plan devant les caméras, afin que l’Allemand se mette à découvert. Pour suivre ses agissements et le capturer au moment opportun.

 

  Peter Wirtz, l’homme le plus recherché de la planète, après Saddam junior !

 

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(1) Lire S.U.S. n°2 : « Les fesses de Saddam », éditions Walther Pépéka, 120 volumes reliés pleine peau de veau élevé sous la mer.

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