9-Photos
de vacances
Cliché 1
Cest
lîle de la Réunion, vue de tout en haut. Je nen ai que des images un peu
floues en mémoire, surgies dun caméscope tremblant, images qui donnent le tournis,
où lon voit les pieds de Maryse surplombant le vide et les volcans. Elle est
montée tout en haut de la montagne, dans sa nacelle de verre et de fer vibrants, et
sest extasiée devant sa propre audace à monter pour la première fois de sa vie
dans un hélicoptère. Je lui ai offert ce cadeau, pour quelle plane, seule, au
dessus des palmiers et en même temps, de ses peines. Le vertige du moment a effacé tout
le reste, Maryse vole encore.
Cliché 2
Cest lavant
dun bateau de pêche au gros.
Le capitaine, à la barre sur le pont supérieur, me raconte
les requins, car je me demande si nous allons en pêcher un.
- Les requins, oui, il y en a par ici. Mais jespère quon
ne tombera pas sur un Mako.
- Pourquoi ?
- Les requins, quand on les pêche, ne sont pas tellement agressifs.
Mais les requins Mako, si. Une fois, jen ai eu un au bout de ma ligne. On a dû se
réfugier dans la cabine jusquà ce quil ny ait plus de fil : il
faisait le tour du bateau, en sautant par-dessus, et en repassant par-dessous, tellement
il était furieux !
Je nai pas le
temps de minquiéter vraiment, car Maryse sursaute à lappel de la bonite. Un
poisson des fonds colorés quelle ramène, en poussant de petits cris. Elle a le
triomphe discret, mais on sent quelle est épatée par la taille de sa proie. Très
loin de « La gloire de mon père », cependant, car linstant
daprès, là-bas, au bout de la longue ligne où dort une pieuvre en plastique, nous
voyons blanchir des gerbes de mer, au centre dun tournoiement de mouettes qui
guettent les alevins, suivis par de plus gros poissons, eux-mêmes pris au piège par de
plus gros prédateurs. Le bateau séveille pour de bon au cri dun des
pêcheurs.
- Un marlin !
Je nai pas eu le temps de voir ce quest un marlin,
mais japprends, du haut du bateau, que cest une sorte de gros espadon. Nous
sommes trois clients sur le bateau, et cest le voisin de Maryse qui a fait la prise.
Aussitôt, le fil de pêche sévade de son énorme bobine, hurlant comme cent
cigales en rut. Et, à deux cents mètres de nous, je vois bondir un grand corps noir,
oblong. Une fraction de seconde, cest la terreur de lanimal quon voit
jaillir. La vie ou la mort se jouent sur un théâtre tout bleu. Le bleu marine de
locéan indien, foncé, comme une cape de roi soyeuse, contient donc ce grand
poisson, qui rend les hommes fous à bord, et qui fait ahaner le touriste chanceux. Vite,
le capitaine et le second descendent vers lui, vérifient son harnachement, expliquent la
technique. Ils ne veulent pas rater le marlin. Pour eux aussi, cest une grosse
prise, une prise rare.
Le client est un
homme de couleur. Sil était blanc, il rougirait sous leffort. Laisser filer
un instant le câble, puis tirer à soi, arc-bouté sur le siège et les sangles qui le
maintiennent à bord. Dix fois, vingt fois, cent fois, il faut répéter la manuvre.
Une heure de ce travail de force, qui vise à épuiser le marlin, et cest le moment
de vérité. Le second enfile des gants spéciaux, et se penche à tribord, où lon
voit par moments passer lombre sous la quille. Enfin, les gants saisissent
lépée du marlin. A trois, à quatre, on le tire par ce nez de Cyrano, on le
convoque à bord malgré lui.
Vaincu, achevé dun coup de gourdin, il gît sur le pont
de plastique blanc. Enorme animal. Il pèse au moins 150 kilos ! Cest une
scène étrange. Le chasseur est en chacun de nous, même tout à fait primitif et endormi
depuis des siècles. Mais il refait surface avec le marlin. Pourtant, cest une page
cruelle, et on se demande qui lon est pour se permettre de prendre la vie à ce qui
est sauvage. Lil du marlin pleure une larme docéan qui me va droit au
cur.
Cliché 3
La maison de la vanille. Le plus bleu de mes souvenirs de cette île verte.
On approche de cette maison, qui est en fait un domaine, avec
des parcs arborés, et bien avant lentrée, on est déjà envahi de la poésie
dun parfum absolument inoubliable, qui vous imprègne lâme en même temps que
les vêtements et les narines. Dans le vaste jardin, des milliers de gousses de vanille
bronzent au soleil, vous encrèment le cur comme lhuile solaire sur la peau,
sans pour autant le soulever.
Une douce saveur ambrée, florale et tendre, marquante à vie,
comme un baiser de libellule.
Nous marchons dans le domaine, le guide nous donne des
explications complètes, et je découvre un monde de complication, de minutie,
dopiniâtreté :
- La vanille était à lorigine mexicaine, et importée ici, à
lîle Bourbon. Mais comme sa fécondation ne peut se faire quavec une certaine
race dabeilles, et que ces abeilles ne survivent pas à la Réunion, nous avons ici
les « marieuses ». Ce sont des femmes qui, avec deux aiguilles, réunissent
deux parties du pistil, permettant ainsi la fécondation. Les marieuses font mille fleurs
par jour. Les gousses de vanille naissent, et sont alors vertes. Il faut les faire passer
dans des bains deau à différents degrés, et en différentes étapes, pour les
amener à sécher ensuite au soleil, et pour quelles parviennent à maturité. Mais il ne faut pas quelles soient trop sèches,
sinon, elles ne serviront que pour des applications dérivées, comme pour parfumer les
glaces. Les gousses doivent être bien grasses, et sont stockées en petits fagots, que
lon enveloppe dans des papiers protecteurs, et lon place le tout dans des
coffrets en bois. Ensuite, périodiquement, on rouvre les coffrets, on défait les fagots,
pour sortir du lot les gousses qui auraient séché ou qui auraient perdu leurs qualités.
Enfin, on refait les fagots, et on remet le tout en place.
Artisans
épopée ! Cest un monde béni que
celui-ci, cest un magnifique métier que celui de cultiver la vanille, un métier de
paradis, que lon fait dans les îles, au milieu des bénédictions de la nature.
Dernièrement, de
tristes nouvelles nous ont appris quun typhon était passé sur la Réunion,
détruisant une partie des plantations de vanille. Quand on sait quil faut, pour
faire pousser cette orchidée, dabord planter une forêt darbres spécifiques
sans lesquels elle ne peut exister, on mesure le désastre, et la déception de tous ceux
qui, à nen pas douter si nombreux, sont un jour tombés amoureux de la vanille et
de son Eden en visitant cette maison.
Cliché 4
Les joues de Maryse, rouges comme les lèvres de Marylin
Monroe. Elle vient de goûter une sauce épicée, proposée avec la truite à la vanille
que nous dégustons en haut du Volcan de Salazie. Prudemment, jai attendu
quelle lessaie, car je sais quelle ne résiste pas à ce genre de
tentation.
Goûter.
Je rigole sous cape.
Elle boit deux grands verres deau, et reprend un peu
pied dans la vraie vie, là où lair que lon respire ne vous brûle plus
lintérieur. Lincendie séteint peu à peu, et je contemple les nuages
qui viennent éponger les verdoyances des montagnes. Habiter en bas, dans lîle de la
Réunion, ressemble au recto des cartes postales, habiter en haut, cest neuf jours
sur dix le brouillard qui nest pourtant pas imprimé au verso.
Cliché 5
La lune. Nous roulons sur la lune. Apollo 13. Nous sommes sur
le haut du volcan, là ou presque rien na poussé, à part un improbable violet
mêlé de rouille et de poussière. Létendue désertique de la lune,
impressionnante de silence, quand on sait que tout près, la vie et la civilisation
existent. Il y a quand même de lair, étonnamment.
Nous roulons dans ce paysage en carton feutré, mais tellement
réel, gris sous la nuit tombante, et pourpre sous le soleil mourant, qui semble
séreinter dans le ventre du volcan, dans le ventre de la terre. Nos pas y sont
gravés. On a vraiment limpression dêtre seuls au monde.
Cliché 6
Cest le cirque de Mafate, une cuvette posée au milieu dune immense
trouée végétale, glacée et pourtant sans neige. Nous y gelons donc, comme il se doit,
la nuit dans une cabane aux murs jaunes à peine plus épais que des feuilles de Havane,
sous des couvertures de la même légèreté. Les nuages qui glissent sur la mer se
cognent sur ce grand cône quest lîle, lenveloppent comme dune
écharpe molletonnée et dès quon passe une certaine altitude on vit la Réunion
sous la brume. Je réalise avec bonheur que nous allons pouvoir redescendre vers les
plages et profiter à nouveau du soleil. Je ne me sens pas lâme dun
montagnard et me jure bien de ne pas grelotter plus longtemps.
Cliché 7
Ce qui frappe dans cette rue, cest le mélange des races et des couleurs.
Dans ce monde hétéroclite, se sont bousculés, entrechoqués et mélangés les
ingrédients dune population idéale, venue de tout les mondes et même de
Normandie, ce qui donne à croiser détonnants noirs roux aux yeux bleus. Un
mélange de paysages aussi, et de religions, comme si le tout avait été passé et
malaxé dans une machine à pain sans que personne sen aperçoive et lon voit
côte à côte un temple hindou, une église, et au bord de la route en bas dun
village déserté, la langue noire du dragon, descendue de la montagne. Ici, une vieille
femme nous raconte que le volcan a eu une crise, quil a explosé, quil a
fulminé et quil sest arrêté de fondre au seuil de cette église, on voit
effectivement la lave en un tas compact, définitivement marié à la muraille blanche qui
témoigne du miracle.
Mais lalbum
photo est tombé dans un fracas de blablas, et voici que, pêle-mêle, ressortent dautres clichés venus de temps plus sombres.
Dans la chute de lalbum, je vois glisser cette image de la belle-mère à côté de
Maryse dans lavion qui part à Hanoï, je ne suis pas présent et personne na
pris cette photo mais elle est dans la liste, la longue liste de ce qui ne soublie
pas, et jespère quen tournant la page de ce livre, ce morceau dimage se
noiera avec celles qui méritent de disparaître. Lavion pour Hanoï où Maryse part
avec sa mère pour terminer les procédures dadoption, deux têtes rondes et
bouclées, deux têtes dures qui ont décidé de mon avenir, nonobstant mes mises en
garde, et piétinant mes réticences sous leurs chaussons sales. Sur cette photo que je
nai jamais vue, il y a les petits yeux pointus du regard, tourné vers le sous-sol, de la belle-mère, ces
yeux plantés derrière des lunettes aquarium, mais qui ne voient pas lessentiel.
Ces yeux qui jugent au nom dobscurs préceptes. Elle croit mettre en avant le
bonheur de sa fille tout en ne sachant pas quelle contribue déjà au catastrophique
jeu de bowling qui sensuivra.
Deux yeux que je revois
froids et lisses comme des boules de billard blanches, dans cet autre cliché, celui de
notre mariage, où elle et son mari navaient pas apprécié, à première vue, que
lon ne déroulât pas le tapis rouge à leur tardive venue. Le beau-père, lui,
avait, depuis longtemps et sans explications, décrété quil ne serait pas présent
et je ne savais pas encore que cétait parce que je nétais pas paysan comme
lui, que cétait parce que je navais pas un métier suffisamment fiable.
A leur arrivée, sous ce
brûlant cagnât daoût, javais juste reçu la pièce montée qui méritait le
frais de la cave. Le gâteau avait évidemment toute priorité sous peine de le voir
dégouliner, et cest les bras chargés de ces précieux cartons que je les ai vu
arriver tous deux. Mexcusant de lurgence qui memmenait au sous-sol, je
neus pas le temps de la voir, elle, me poursuivant pour malpaguer au milieu
des tonneaux. Cétait une lame qui brillait dans son regard quand elle ma dit
dune voix de poignard :
- De toute façon, tu ne sais pas ce que cest
daimer.
Lécho de
cette phrase, ponctuée par lincrédule regard de mon père également présent et
par le souvenir de mes pleurs soudains au beau milieu de cette belle journée de mariage,
ma poursuivi, lui aussi, longtemps. Et depuis, je nai cessé de voir la lame
dans ces yeux-là, qui nont jamais osé par la suite regarder vers le premier
étage, cest-à-dire dans mes yeux.
Dans la seconde que dure
la sombre contemplation de ce tandem mère-fille, dans lavion dHanoï, il y a
des minutes, des heures, des mois et des années de retard sur la compréhension que
peuvent avoir deux êtres humains, et dans cet avion qui emporte mon renoncement, il
ny a heureusement plus maintenant que du vent. Lavion arrive à Hanoï, je
vais les y rejoindre et voilà que tombent dautres photos.
Cliché 8
Lîle de la Réunion, Hanoï, deux coins de paradis qui donnent envie de
sy glisser comme sous le drap de sable dun poster et sous le bleu du rêve.
Pourquoi, dans la rue de la soie, ne
comprends-je pas ce qui marrive ? Pourquoi ne réalisais-je pas ce que je vois
si clairement aujourdhui, pourquoi entrer dans cette échoppe tendue de tissus
multicolores, tout en suivant ma femme qui fait ses emplettes entre deux démarches
administratives (ce dont, par ironie du sort, je suis chargé) pourquoi suis-je si fort
attiré par cette jolie vietnamienne à la voix douce ? Pourquoi cette pulsion
est-elle si violente et si dépourvue de chaleur tout en même temps, pourquoi y
pensais-je toute la nuit suivante et comment en viens-je à imaginer que je pourrais le
lendemain, profitant dun peu de solitude, aller la rejoindre et lui proposer de
largent pour une relation dun type que je nai jamais envisagé avec une
autre femme ? Pourquoi la considérais-je et la traitais-je mentalement comme une
prostituée alors quelle ne lest pas et que cest aussi pour cela
quelle me touche tant, comment fais-je pour ne pas comprendre mon désarroi quand le
lendemain jai si faim, tellement faim, et je mange toute la journée sans jamais
assouvir cette faim ? Comment fais-je pour ne pas me rebeller contre ce que lon
est en train de mimposer à linstant où je rejoins la rue de la soie et où
heureusement je ne trouve pas cette jeune femme, ce qui mévite de lui faire cette
lamentable proposition, pour laquelle je men voudrais encore aujourdhui ?
Comment fais-je pour ne pas comprendre, ou plutôt comment Maryse ma-t-elle
transformé en pantin sans réaction ?
Cliché 9
Il est flou, effacé. Rayé comme un vieux 33 tours que lon aurait jeté dans
la poussière. Jy distingue pourtant encore ma main sur un papier, sans savoir où,
comment, ni combien de fois jai signé. Ce geste est flou aussi, je crois que je ne
voulais pas le voir car ce que je signais là cétait lerreur à ne pas faire.
Comble de lironie, disais-je, Maryse mavait chargé daccomplir les
démarches, sachant pertinemment que jy répugnais, connaissant mon dégoût pour
les paperasses, elle enfonçait le stylo dans la plaie que je ne voulais même pas voir
ouverte.
Ainsi, et je le compris
plus tard, elle pouvait me dire que javais été tout à fait actif et
décisionnaire dans cette démarche dadoption, puisque javais paraphé
moi-même et devant témoins toutes les pages de mon adoption forcée.
Pour que je ne me
réveille pas, Maryse pulsait mes journées et remplissait mes veines dune encre pas
sympathique, mais tout à fait anesthésiante. Lintraveineuse fonctionnait parce
quelle touchait mon cur. Soit jacceptais la piqûre au nom du manque
denfant qui tenaillait Maryse, soit Maryse retournait la piqûre contre elle, et je
savais déjà quelle en mourrait, comme elle me la confirmé bien plus tard,
après le divorce, en me disant :
- Sans les enfants, je me serais tiré une balle dans la tête.
Les ingrédients de
la potion sappelaient
responsabilité, féminité, cris et pleurs, adrénaline, désespoir, et si javais
tout avalé, cétait parce quau dernier moment elle avait ajouté quelques
décilitres de faux espoirs. Mais cela nest pas un cliché, cela, cest une
autre histoire, un autre chapitre. Et je revois cette photo, dans mon instantané
intérieur, de Lucas dans mes bras, dans le bus qui nous ramène du village des parents
biologiques, Lucas tout petit, le visage sale, sur sa tête un petit bonnet rouge comme
sur celle de Théo qui est dans les bras de sa nouvelle maman. Ce bonnet rouge, tous les
petits enfants vietnamiens le portent, il a une clochette dorée, et le rouge, comme,
semble-t-il, dans tous les pays asiatiques, est la couleur de la chance et de la richesse.
Ce bonnet est un rite, ce bonnet appartient à létrange pour celui qui comme moi ne
donne aucune valeur aux rites, et bien vite il a disparu de la tête de mon petit garçon.
Lucas au regard doux, même si ses yeux sont fermés parce quil dort, Lucas toujours
doux, maintenant encore.
Je ne sais pas ce que je
tiens dans mes bras, je ne sais pas ce que cest quun petit enfant mais
jai de la tendresse pour celui-là, je ne sais pas encore exactement ce que cela
veut dire, un bébé qui pleure, qui a faim, qui fait pipi dans ses couches, et je serai
pourtant aussi partie prenante dans ce quotidien-là. Comment peut-on adopter un petit si
fragile, si joli, car les deux sont très beaux, véritablement beaux comme leurs frères
et leur famille, comment peut-on adopter quand on y est obligé ? Oh, ce nest pas ce petit garçon qui moblige, il nest pas
responsable, cest moi qui suis responsable maintenant, et je suis venu tout au bout
de ce chemin semé dorties, parce que mes pensées sont conditionnées : résigné,
je me suis référé à cette pensée unique qui laisse croire que toutes les femmes ont
besoin davoir des enfants. Qui serais-je, moi, pour ne pas secourir la mienne, qui
nattend plus que cela de la vie ? Non, il ny a rien à faire cest
bien moi qui suis « responsable ».
Chapitre suivant
|