8-Comme
dans un film
La machine à rêver étalait ses pétales de coquelicots sur
fond givré de curaçao. Les photos dune agence de voyage, où le mot Tahiti
mavait frappé plus que les autres.
Cétait environ
trois ans avant ladoption. Maryse était épuisée, harassée, après tous ces mois
passés sous les tristes néons des hôpitaux, à chercher à remplir des éprouvettes
pour avoir un bébé. Les traitements imposés par la fécondation in vitro lui avaient
fait traverser le désert sur un chameau à trois bosses. Cétait une lourde
dépression, que je vivais moi aussi, non parce que javais le même désir
denfant, mais parce que mes efforts pour essayer de remplir son gouffre affectif ne
suffisaient pas à lui faire remonter la pente durablement. Il fallait lui offrir une
lucarne-soleil, lui apporter des pansements de bonheur. Pour rendre une femme heureuse, il
faut la faire rire, et il faut aussi la surprendre. Cest sous leffet de cette
maxime malheureusement pas toujours exacte (car, sans misogynie aucune, pour la majorité
des femmes il en faut plus encore), que je me suis enivré de cette idée jolie qui
germait dans ma caboche. Je gagnais très bien ma vie à cette période, et rien
nétait trop beau pour Maryse, pour la voir sourire, détourner ses pensées de cet
immense vide qui lattirait, et qui me faisait penser, à raison, comme on le verra
plus tard, quelle sy jetterait si lenfant ne venait pas. Le précipice
était trop profond pour que je puisse le combler, mais mon esprit de contradiction me
poussait à vouloir croire que jétais capable de cet exploit. Je redoublais de
témoignages daffection, découte, douverture, joffrais des rêves
sur des plateaux. Comment remplacer un rêve autrement que par un autre rêve ?
Lagence de
voyage, donc, montrait ses dessous avec une commerciale lubricité. Jentrai avec mon
idée inattendue, espiègle, saugrenue (?), et ressortis avec la même idée en couleurs
et en relief, ce qui me confortait dans le sentiment que cette idée était la bonne,
puisquelle me flanquait le sourire, et que je me doutais quil serait
contagieux. Javais formé ce plan secret : emmener Maryse à Paris, soi-disant
pour un week-end chez des amis, en ayant pris soin au préalable de tout organiser à son
insu, mais lemmener, en réalité, en vacances dans les îles
Quelques minutes plus
tard, cest moi, là, devant lenseigne de la banque où travaille Maryse. Au
milieu de la circulation, je me donne le temps de réfléchir, de devancer les questions
et les réponses, dimaginer le story-board. Je recharge mon culot. Discrétion,
tact, et les mots quil faut pour que personne ne vende la mèche, ainsi
sétage mon plan de bataille. Il faut
espérer trouver, auprès du chef de Maryse, quelquun qui saura garder le secret,
qui comprendra.
A laccueil, la
guichetière, qui me connaît de vue, est un peu surprise de ma question :
- Bonjour, je voudrais voir le supérieur hiérarchique de mon
épouse, mais sans quelle le sache.
Mais elle sexécute, et nous voici à létage,
dans un salon dattente. Ce que je ne sais pas, à cet instant, cest que ma
question a suscité des inquiétudes, quon croit à un malheur qui serait arrivé
dans la famille, et que celui qui va me recevoir nest pas le supérieur direct de
Maryse, mais le grand ponte de la moitié de la France, qui connaît ma femme, et qui est
de passage dans cette banque. On mintroduit dans un très grand bureau, mais tout à
ma concentration, je ne réalise pas que les événements me dépassent déjà. Un
Monsieur maccueille. Petit, trapu, en costume très select, poivre et sel avec des
yeux clairs intelligents. Je nai pas pour option de glorifier les directeurs de
banque, et nai pas daction dans celle-là, ni dans dautres, mais je
garde un souvenir très lumineux de cet Homme que je nommerai Monsieur Tékoi, et qui se
reconnaîtra malgré le déguisement.
Ce Monsieur moffre
un fauteuil, et me presse de connaître les raisons de cette entrevue.
Ce que je ne sais pas non plus, cest que Monsieur Tékoi
a interrompu une très importante réunion pour me recevoir, et je prends donc innocemment
mon temps pour lui dire mon projet, faire une brève allusion au blues de Maryse, lui
parler des congés que je voudrais demander pour elle sans quelle le sache, et de la
surprise que je veux lui faire, je lui dis le secret de Tahiti.
-Tahiti ? me demande-t-il vivement. Pourquoi Tahiti ? Vous
avez pensé à la Réunion ? Jen viens, cest tout à fait
extraordinaire !
Saisi par cette
réaction, je ne trouve rien à répondre, et dans linstant, la destination a
changé.
Immédiatement, Monsieur Tékoi appuie sur un bouton, comme
dans les films, et tombe sur une petite voix feutrée.
- Monsieur Machin ? (Je lappellerai Monsieur Machin, en
lui conservant tout le respect qui lui est dû, car jai oublié son nom)
- Oui, Monsieur le directeur ?
- Venez tout de suite dans
mon bureau, avec les emplois du temps des employés !
Il a appuyé sur le « tout de suite », comme par
jeu, et je comprends soudain, à ce « Monsieur le directeur », que je ne suis
pas dans le bureau que jimaginais. Mais Monsieur Machin ne me laisse pas le temps
davaler ma salive, le voici déjà qui bondit en haut des marches.
- Alors, dites-moi, quand pensez-vous partir ? demande Monsieur
Tékoi, en déroulant sur le bureau, comme Napoléon juste avant la victoire, le plan de
bataille que lui a apporté Monsieur Machin, et qui contient des cases et des chiffres,
des horaires, la planification complète.
- C'est-à-dire que je navais pas pensé à une date
précise
mentends-je répondre stupidement. Effectivement, jai seulement
espéré obtenir une autorisation, et comme lobjectif mavait déjà semblé un
sommet, je nai plus de cartouche dans ma musette, alors même quon
moffre la suite de lhistoire. Je nai pas imaginé plus loin que le bout
du nez de mon audace. Je bredouille une date, en essayant de réfléchir à toute vitesse,
car je sens maintenant que je suis là comme un chien borgne flairant un chat dans un
magasin de porcelaine.
- Monsieur Machin, dit Monsieur Tékoi en lançant un regard
impérieux vers son employé, comme il pointerait la bécasse au bout dun fusil en
forêt, lundi prochain, ce Monsieur voudrait emmener sa femme en vacances, sans la
prévenir. Je vois quelle travaille à ce moment-là, mais, Monsieur Machin,
dites-moi quon peut ! On peut ?
Monsieur Machin feuillette fébrilement les pages. Son
directeur ne lui laisse pas le temps de se livrer au moindre calcul, à la moindre
supputation.
- Oui, on peut ! répète Monsieur Tékoi avec un ton sans
réplique, qui fait bafouiller le maigre Monsieur Machin.
- Bien sûr, on peut Monsieur le directeur !
Fasciné que je suis par le comique de la situation, qui
aurait fait le bonheur dun auteur de comédie sil lavait trouvé tout
seul, je nai pas réalisé quà la date que jai proposée, javais
déjà pris un engagement de travail, que je ne peux remettre. Sursautant comme une
sauterelle sur la grasse et noire poêle africaine, je men aperçois soudain,
rectifie avec embarras :
- Euh, excusez-moi, mais je viens de me rappeler que ce jour-là, je
suis pris à Paris !
- Bon ! Eh bien, quel jour vous irait ?
Cette fois, je secoue
violemment ma mémoire défaillante, pour quelle ne me fasse pas défaut. Je
nai pas droit à une deuxième erreur, et nai pas mon agenda sur moi.
Il y a des secondes qui se chargent dune TVA variable,
pour devenir des minutes, des heures même, et je crois que ce nest pas une blague,
parfois, lorsquon parle du temps qui semble sarrêter. Je saisis au vol un
jour, qui me semble plus lumineux que les autres, et qui ne semble pas égratigner mes
souvenirs en matière dorganisation.
- Monsieur Machin, espièglise le directeur, jubilant intérieurement
du petit jeu quil a lancé, à cette nouvelle date-là, on peut ? Dites-moi
quon peut !
- M... Mais, mais bien sûr Monsieur le directeur, bêle
laimable subordonné qui commence à transpirer.
Et cest
ainsi, en bénissant encore Monsieur Tékoi pour son autorité réjouissante, que je vous
emmène avec moi dans un placard. Nous sommes à la veille du départ. Jai vidé les
tiroirs et les penderies de tout ce qui ne doit pas faire défaut dans la valise. Dix
jours de vacances à la Réunion, il ne faut rien oublier, ne pas faire un couac, penser
à tout, sans que rien semble pourtant manquer, je veux que rien ne manque, je veux que
tout soit parfait.
Jai ourdi un plan diabolique, à la hauteur du début de
ce scénario anti catastrophe. Jai dit à Maryse que nous allions voir ma marraine,
non loin de Paris, et que nous laccompagnerions à lavion. Ma complice
marraine a même trouvé pour elle un prétexte à ce déplacement, qui maurait fait
tiquer si je navais pas été sur mon nuage : un voyage dans le midi pour faire
un stage de flûte ! Il faut dire quelle est un peu musicienne, mais je ne
lavais jamais vue avec une flûte ! En fait, tout cela se prépare dans
lurgence, et je rencontre tant de sourires, et de bonne volonté sur le chemin de
mon amoureuse supercherie, que je me concentre sur lessentiel, et que les
fioritures, cest vrai, souffrent de certaines incohérences. Telle cette arrivée de
ma tante, lorsque nous sommes chez ma marraine. Imprévue, lidée que Maryse propose
daller la chercher à la gare, et quelle va ouvrir le coffre de la voiture
pour y mettre les bagages de ma tante, et donc découvrir lénorme sac que jai
réussi à lui cacher comme par miracle. Je me précipite :
- Non, non, je vais aller la chercher, moi, discutez entre
filles !
A larrivée de ma
tante Martine, je cache son bagage, et lui dévoilant tous les détails, arrange avec elle
une sortie un peu bancale mais quil faut tenter. Nous allons dire à Maryse que ce
gros sac compromettant appartient à Martine, et je sortirai le vrai plus tard. Jen
suis à invoquer la chance, la surprise reste entière, il faut quelle soit celle
que jai imaginée, le pot aux roses ne doit pas être dévoilé. De retour à la
maison de ma marraine, pas de chance, Maryse attend devant la voiture. Je sors notre gros
sac bleu du coffre, pendant les embrassades de bienvenue.
- Oh ! Ben ! Quest-ce quil fait là, notre
sac ? demande tout à coup Maryse.
- Cest pas notre sac, cest celui de Martine ! dis-je
avec un aplomb qui ne souffre pas la contradiction, mais qui cherche à ne pas laisser
transparaître la tension qui monte comme la petite bête le long, le long, de mes
certitudes affichées.
- Ah bon ? Cest le même que le nôtre !
- Oui, jai vu aussi, tout à lheure, affirmais-je avec
une énergie de persuasion qui métonne encore.
Et Martine, habilement, crée une transition, pendant laquelle
je remets le sac dans le coffre, lorsque ces dames sont rentrées.
Le temps dune
respiration, et nous voici, le lendemain matin, dans le hall de laéroport. Nous
laissons les bagages au comptoir dembarquement, et nous nous dirigeons vers le vol
qui va à Toulouse, la ville censée organiser le stage de flûte de ma mutine marraine.
Vous savez comment sont
les femmes
Elles discutent, elles discutent, tout en attendant leur tour dans la
file, et la mienne ne déroge pas à la règle, cest vrai que ma tante et ma
marraine samusent beaucoup à faire durer le suspense, et rient intérieurement de
voir que Maryse ne se rend compte de rien. Et puis soudain, elle déclique !
- Ehhh, mais, on sest trompé, cest pas pour Toulouse,
ici, cest pour la Réunion.
- Ben oui, réponds-je, mais cest là quon va !
Elle marque un temps darrêt. Vous savez, ce petit
sursaut quont les enfants quand ils jouent en cercle au jeu du mouchoir, et
quils saperçoivent soudain quon a laissé le mouchoir dans leur dos,
que ça va être à eux de le saisir et de rattraper le lâcheur de mouchoir.
- On va à la Réunion ?
dit-elle sans y croire aucunement.
- Oui, on ta fait
une surprise. Cest pas ma marraine qui part, cest nous qui partons.
- Nooon
.
Un blanc à lantenne, pendant lequel je suis, il faut le
dire, très ému de mon affectueuse traîtrise.
- Mais, mon travail ?
- Tu ne travailles pas.
Et je lui explique la scène épique de la banque, et elle
prend des couleurs devant lécran de son imagination, quand elle comprend tout,
quand elle me voit oser tout ça pour elle, elle rougit quand elle pense à Monsieur
Tékoi, qui a pris part au jeu avec tant de naturel. Et elle senvole.
Chapitre suivant
|