7-L'entrée
du labyrinthe
Plusieurs mois ont
passé depuis que jai pris dans mes bras les derniers mots du précédent chapitre,
et que je me suis rendu compte de leur poids réel. Des mots comme des parpaings, qui ont
pesé sur ma main jusquà larrêt décriture, et mes pattes de mouches
se sont écrasées sur la dernière page. Si lourds, ces mots, quil a fallu, comme
un haltérophile, les regarder, les soupeser, pour arriver à me dire que je pouvais les
soulever, et passer à la page suivante. Cest fascinant, une page blanche, surtout
quand on a tant de choses à raconter, quon sait par où commencer, mais quon
ny arrive pas, pour la première fois. Cest comme un vertige, ou comme la
grenouille bloquée devant la lampe des braconniers.
Et ce qui a
soulevé la voûte, cest une goutte dair. Une émission de radio, au cours de
laquelle un fin psychologue, dont je nai pas entendu le nom, parlait des enfants du
divorce. Cette goutte dair, ou cette flamme de bougie, mest arrivée à
travers cette phrase, qui disait : « Les enfants ne pardonnent pas à celui qui
humilie lautre. »
La question mest
venue : en faisant ce récit, suis-je en train d« humilier
lautre » ? Et dans ce cas,
mes enfants, en me lisant plus tard, men voudront-ils, ce qui rendrait tout cet
écrit inutile, car contraire à son but premier ? Bien sûr, parfois, la colère
minfeste, un sentiment de profonde injustice aussi, mais je traverse certains
moments détat de grâce, pendant lesquels je ne suis plus tout à fait partie
prenante, mais simplement, comme je létais de mon enfant intérieur, un témoin de
moi-même, sans complaisance et sans jugement. Des moments où je prends la plume sans
laiguiser, sans la prendre pour une aiguille. Je ne peux pourtant être un
spectateur tout à fait objectif, puisque jai vécu tout cela au milieu et sur les
ailes du cyclone.
Mais la passion, en cet état de grâce là, ne fait plus mal,
elle se détache, elle sen va. Je ne porte plus rien, que mon regard sur ce qui est
arrivé, et je nai aucun effort à faire pour écrire. De la boite aux questions
ouverte par ce fin psychologue, jaillit tout à coup celle-ci : avais-je été
moi-même « humilié par lautre » ? La réponse qui vint tout de
suite était oui, pourtant ce « oui » ne transportait aucun souhait de
vengeance, ni même le souci de se faire justice, mais pourtant lenvie de dire, pour
rétablir, pour mestimer assez davoir traversé tout cela et dêtre papa
maintenant, malgré toutes les difficultés, alors quil y aurait eu, apparemment,
tant de raisons de men vouloir à moi-même. Cest se juger, cela. Et comment
avoir assez déléments pour se juger objectivement, comment être sûr de ne pas se
tromper, par indulgence ou par envie deffacer le blanc sur le tableau pour ne garder
que le noir ? Jai résolu, donc, décrire sans chercher à me venger, car
cela serait aussi une manière de vouloir « humilier lautre », jai
résolu de laisser venir à moi ces états de grâce, et de ne prendre que ceux-là pour
écrire, dans lespoir de pouvoir me relire plus tard comme on lit un ami. Un ami,
cest celui qui vous écoute sans vous juger. Jespère, dans dix, vingt ou
trente ans, relire ces pages, et ne pas avoir le sentiment de mêtre jugé, ni
davoir jugé.
Voici donc lentrée du labyrinthe, dans la paix, et en
marchant exactement dans mes traces, c'est-à-dire en revivant les choses telles que je
les ai vécues, mais avec, en surcroît de
précaution, le recul des années.
Chapitre suivant
|