6-Tableau
idyllique
Lavion sest
posé sur laéroport dHanoï. Je me souviens de cette astrologue qui
mavait dit « Vous allez beaucoup voyager ». La prédiction sétait
réalisée, entre les trains quasi quotidiens pour Paris, où je faisais du doublage, et
les voyages dans les îles. Mais ce voyage-là, aux horizons de mes 25-30 ans,
nétait pas touristique. Avec mon épouse, après sept ans de mariage, nous étions
partis à deux pour revenir à quatre. Joublie ma belle-mère, qui nous avait
accompagnés vers ladoption de deux petits jumeaux, de quatre mois et demi. Nous les
avions appelés les « Pins », à cause de langlais douteux de
notre interlocuteur au Vietnam, qui nous avait téléphoné pour nous demander « you want
twins ? »(1), mais en prononçant ce mot « pins ». Ce
baptême charmant leur est resté à ce jour. Il est vrai quavoir des jumeaux,
cest comme le début dune collection !
Je me souviens de cette
faim qui mappelait partout, sans cesse, dans les rues dHanoï ; de ces
kilos que jai pris à ce moment-là et ensuite, de ces kilos qui sont sur moi, alors
que mon petit garçon intérieur avait été si maigre. Javais faim, comme jamais
avant ni depuis, et quoi que je mange, la litanie de ce vide à remplir me résonnait dans
le cur et dans le ventre, me suivait pas à pas, et rien ne me comblait.
Jallais dans la rue, assis sur un tabouret en plastique, manger des
« Pho », mot qui se prononce comme le feu, ces soupes vietnamiennes
constituées deau vaguement parfumée de quelques gouttes de gras, et, sur demande,
dun uf, ou parfois même, à mon grand dégoût, de poisson pourri, au franc
goût de poussière. Les démarches de ladoption avaient duré deux ans, et
nétaient pas terminées. Pendant 15 jours, il allait falloir courir la ville
dadministration en administration, à dos de moto taxi ou assis dans les
pousse-pousse.
Etre blanc à Hanoï
nest pas de tout repos, car limmense pauvreté des gens vous érige en nabab,
et ce ne sont que hèles et coups de klaxons à chaque instant, pour attirer votre
attention, pour quémander quelques Dongs(2).
Javais été
surpris de ces longues rues ou avenues, chacune consacrée à une seule sorte de
marchandise. Je croisai la rue des pots de peinture, celle de la hi-fi, où le nec plus
ultra de la technique, encore introuvable en France, sétalait à des prix
dérisoires, et servait uniquement à la soûlante mélopée des karaokés. Etait-ce la
même chanson sirupeuse, dune échoppe à lautre, que ces gens chantaient en
se balançant langoureusement, leur micro à la bouche ? Difficile pour un Européen
dentendre des différences dans ces musiques-berceuses. Sont-ce les asiatiques, qui
de nature, préfèrent les chansons douces ? Ou sagit-il dexploiter
ladage qui dit que la musique adoucit les murs ? La musique douce a ses
qualités, mais si elle est la seule alternative, un européen ne manquera pas de
sen étonner, et avec lexpérience, je
penche plutôt aujourdhui pour cette idée que la musique douce empêche de penser
trop fort, et permet aux gouvernements qui lemploient exclusivement de limiter les
risques de soulèvements de masses. Je
mattardai, et revins plusieurs fois dans la rue de la soie, pour my faire
faire un costume sur mesure à un prix inconnu en France, et dont le bleu est encore comme
un ciel dans mon placard. La circulation ahurissante ne sinterrompait jamais, les
gens, pour la plupart à vélo, parfois en scooter, très rarement en voiture, formaient
un flot ininterrompu, se glissant les uns entre les autres aux carrefours, sans marquer
darrêt, sauf au quatre seuls feux rouges dHanoï. Jétais un
bernard-lhermite dans le banc de poissons volants des cyclistes, doù coups de
sonnettes, de klaxons, jaillissaient en permanence. Pour traverser une grande artère, il
fallait prendre son inconscience à deux mains, se sentir devenir presque autochtone, et
plonger dun pas puis se mettre en arrêt, pour laisser passer les bicyclettes dans
un frôlement dorsal et ventral inquiétant, faire un autre pas en regardant bien à
droite et à gauche avant de risquer la jambe, et finir ce périple en pointillés avec la
suffocante impression davoir été Indiana Jones.
Ces papiers
Pourquoi les ai-je remplis, pourquoi les ai-je signés dans les bâtiments
officiels ? Quelle inconscience me
traînait en avant à ces instants-là ? Pourquoi ma faim, signal dalarme, ne
ma-t-elle pas tiré de ces mauvais draps ? Cétait lenvie de bien
faire, la nécessité daller jusquau bout, lurgence de sauver Maryse, ma
femme, dont je savais bien quelle lâcherait ce monde si nous nadoptions pas.
Aujourdhui, les
« Pins » sont là. Ils ont dix ans, et si je regrette tant de choses, ce
nest pas leur présence maintenant. Je suis leur papa dans mon cur, mais le
chemin a été long, le terrain a été lourd, jai cru plusieurs fois lâcher prise,
non parce que je ne voulais pas assumer cette décision forcée dadoption, mais parce que je ne le pouvais pas. Parce que
Maryse après me lavoir demandé à corps et à cris, men a empêché,
sest interposée entre eux et moi.
Il ne faut pas entendre dans mes propos des restes de
rancurs, des pleurs, des tristesses, des antagonismes, il faut voir une observation
des faits, après des années, il faut voir les choses depuis quelque hauteur, celle que
donne le recul. Ces lignes ne sont pas là pour vilipender, pour pointer du doigt. Elles
relatent cet impensable épisode, tel que je lai vécu, je le raconte en me
retournant encore une fois en arrière, avec sérénité, pour pouvoir enfin aller de
lavant sans torticolis.
Alors, pourquoi ne
pouvais-je pas ? Pour commencer à comprendre, il faut revenir aux premiers instants,
et voir cette femme vietnamienne, qui avait loué un enfant pour mieux mendier dans les
rues, auprès de nous qui promenions dans la poussette double deux enfants de leur
pays ; cette femme-là, et tant dautres, qui arrachaient de la bouche de mes
enfants les pouces quils suçaient, parce quau Vietnam, cela ne se fait pas.
Je bouillais. Parce que cétait là le premier acte dintrusion dans
ladoption que je commençais, la première ingérence. Pour comprendre, il faut
monter dans lavion du retour, et voir ces petits bébés qui pleurent parce que leur
maman a fini de les tenir dans ses bras, et que maintenant, si bras il y a, ce nest
plus lodeur de maman, ce nest plus lodeur de papa, il partent dans le
ciel avec des inconnus, ils ont faim, on les ravitaille en vol, ils ne savent pas ce que
cest quun avion, leur monde a complètement changé dun coup.
Pour comprendre, il
faudrait, comme moi, voir le visage des « parents biologiques » comme on dit,
usant ainsi du vocabulaire digne des dissections médicales, dans un monde où, lors
dune adoption, rien nest prévu pour lesprit, pour la paix de
lâme. Voir le vrai papa, la vraie maman, laissant les bébés passer de leurs bras
à des bras étrangers, avec des sourires pleins de douleur et des larmes brillantes, il
faut, comme moi encore, regarder en face les quatre frères de Théo et Lucas, alignés
comme les Dalton, et soutenir particulièrement le regard de lun deux, 8 ans
environ, beau comme un soleil, qui me dit avec les yeux, sous ses sourcils froncés :
« Dis donc, quest-ce que tu vas en faire, de mes frères ? ». Il
faut, pour comprendre, savoir que ce regard-là nest jamais loin de moi, et que
malgré tous mes efforts, jai eu du mal à trouver une réponse à cette question,
parce quon ne ma pas laissé la liberté de la préparer, de lenvisager
même.
Lucas, Théo, avec
leurs prénoms tout neufs, deux petits jumeaux dont je nai pas vu la gestation. Deux
ans de démarches épuisantes, souvent sans objet, pour tout dire, administratives, ne
remplacent pas neuf mois où lon voit le ventre de sa femme sarrondir parce
quon lui a fait lamour.
Et puis, tout à coup,
après tout ce travail de paperasse sans promesse, sans aucune approche affective, il vous
tombe deux enfants dans les bras !
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