4-L'éprouvette
Le désir denfant
de Maryse est né dans un brouillard. Je ne sais plus exactement dans quelles
circonstances elle a commencé à men parler. Probablement parce quelle savait
que je nen désirais pas, elle mit un moment avant daborder le sujet. De plus
en plus, elle en parlait. Cétait une montée en puissance dune envie, qui, de
brouhaha, devint sons résonants, entêtés, puis mots précis, clairement exprimés. Je
finis par les entendre comme lorsquon émerge dun grand sommeil parce que
quelquun vous secoue les épaules, et quil y a le feu.
Avoir en face de soi une
femme qui tout à coup sangoisse, et que vos mots ne peuvent apaiser, cest
quoi ? Avoir un enfant, cest quoi ? Où ? Quand ? Comment ?
Je crois, à bien y
réfléchir, et en faisant un vaste effort en fouillant dans de vieilles bobines
intérieures, que cest deux ans après le mariage que la question sest
vraiment posée. Je ne sais plus comment les choses se sont passées exactement,
cest encore un pan de mémoire effacé. Rideau.
Je veux parler de ce
moment où jai dit oui à un enfant conçu par les voies naturelles. Fut-ce le
début de la descente de Maryse, et commençai-je à me sentir incapable de laider
à remonter la pente ? Je pense que cest là lexplication.
Mais Maryse, qui dans son
enfance et son adolescence, avait toujours rêvé dêtre un garçon, sétait
prise tout à coup au désir de la maternité, et cest en cela que javais
été surpris, car je nai pas le souvenir quelle ait jamais souhaité être
enceinte au début de notre histoire. Et si je nen ai pas le souvenir, cest
quil ny avait pas de raison que je men souvienne, donc, quelle ne
men avait rien dit, car cela maurait frappé et serait resté dans ma
mémoire, étant donné ma crainte davoir un enfant. Mais il ny avait pas là
« trahison » à proprement parler, seulement un revirement que je pris pour
une ou des passades. Jusquau jour où cela a retenti comme une sirène
dambulance.
Avoir un enfant,
pourquoi pas, si cela remet de bonne humeur la femme que vous aimez, si le cri du
cur quelle pousse vous touche assez. Toutes éventualités auxquelles on pense
lorsquon souhaite le bonheur de celle qui est votre compagne.
Tentatives
infructueuses, années longues, de plus en plus longues, redoutables de pression, pendant
lesquelles je voyais sombrer Maryse dans une grave dépression. Qui étais-je pour ne pas
voir cela, pour ne pas la secourir, les époux ne se doivent-ils pas aide et
assistance ?
Le devoir. Cest le premier gros mot, dans cette histoire. Un
gros mot qui débouche sur dautres vulgarités, et bien des incohérences.
Mais
naurais-je pas été un monstre de ne pas dire oui ? Dignorer
égoïstement son désir denfant, bien normal, fatal, chez toute femme ? Tous ces mots sont des non-dits. Maryse na
prononcé aucune de ces phrases. Ce sont des mots, et des maux de société, qui
disent que le couple est fait pour fonder une famille, que cest un passage obligé.
Ce sont les mots du corps féminin, qui réclame le droit à ce que la nature a mis en
lui. Et ce sont les muettes réflexions de lhomme qui est
« responsable » du bonheur de sa femme.
On ne peut pas
aider quelquun qui ne le veut pas à être heureux. Sans blâmer aucunement ceux qui
ne le veulent pas. Cest un simple constat, de la même manière quon ne peut
pas aider quelquun qui ne veut pas quon laide. Mais on ne peut pas ne
pas être touché par le désarroi profond de lêtre avec qui on partage un toit et
la vie.
Jai dit oui.
Mais la nature a dit non.
Après deux ans
sans résultats, durant lesquels Maryse avait fait partager à ses amis, à sa famille, sa
joie de partir sur le chemin des mamans, et durant lesquels je lai vue déchanter
petit à petit, je me suis pris par la main pour la porter quand elle commençait à
manquer de force. Il faut beaucoup de force à une femme pour sentendre dire par un
bout de papier impersonnel, comptable, implacable, quelle est stérile,
lorsquelle rêve à ce point dun petit.
Il lui en faut
beaucoup, aussi, pour se ressaisir, et ne pas se laisser faire par la fatalité, lui
cracher au visage. Il faut devenir cobra, il faut être venimeux avec le mauvais sort.
Maryse se ressaisit en me proposant des fécondations in vitro. Je me souviens que
survint, à cette demande, ma première grande détresse muette. Mon premier serrement de gorge. Et que cela alla en
samplifiant. Je lui trouvai du courage, elle était admirable de détermination.
Quel salaud aurai-je été de lui dire non, de couper sa dernière porte de sortie,
quand je la voyais si mal mais tout à coup si remplie despérance ?
Et puis, avec un
enfant, une fois comblée, Maryse me reviendrait, elle serait heureuse, elle me le devrait
un peu, puisque je lui apporterais son rêve, et comme moi, je lui devais de ne pas la
laisser tomber, elle me devrait une meilleure affection que celle quelle me donnait
si peu, parce quelle était malheureuse.
Encore lenfer, le
gros mot, lillusoire du devoir.
Une porte
dhôpital. Cest le jour de la fécondation. Votre femme a reçu des piqûres,
qui font quartificiellement, elle a produit 8 ovules pour multiplier les chances de
succès. Cela la mise dans un tel
état ! Le corps est violenté par les produits. Par cette pléthore de cellules
étranges et massées, prêtes à bondir ! La femme réagit mal, évidemment, elle
est dans létat de nervosité quune femme vit pendant ses règles, tendue,
irritable, et cela est exacerbé par lenvie de grossesse et létat de manque
qui en découle. La tension des règles, pour elle, et pour le conjoint, pendant les mois
de traitement, et pendant 6 mois encore, après le traitement. Et cela ne sarrête
pas, il ny plus de cycles de lhumeur, il y a une permanence de la tension
nerveuse. Je me souviens de Maryse, en cours de traitement, recevant un faire-part de
naissance dune amie, et pleurant, et inconsolable, à tel point que je me demandai
si je nallais pas écrire à nos différents amis, pour leur demander quen cas
de naissance ou de grossesse, ils attendent que Maryse aille mieux pour lui en parler.
Mais encore une fois, qui aurais-je été pour faire de la désinformation ?
La vie à la
maison ? Un vertige, un yoyo, puis des montagnes russes qui descendraient dans un
puits dont on se demanderait sil a un fond. Maryse hurlait pour le ménage que je
faisais « mal » ou pas assez, et lorsque jengageai une femme de ménage
contre son avis pour régler le problème, elle réussit à la congédier pour des motifs
inexistants. Même lemployée, pourtant
expérimentée, navait jamais vu cela, et quand je la croise, encore
aujourdhui, je ressens toujours le malaise, la honte de son limogeage abusif,
jai toujours envie de changer de trottoir, ou de devenir nain ou invisible.
Et vous voilà en
face de la porte où vous allez remplir votre devoir et un récipient en plastique
transparent, pour votre femme qui attend dans la pièce dà côté, les jambes
écartées, vous lavez vue, heureuse, souriante, stressée aussi, elle attend que
vous apportiez la semence, le docteur lui donne tout espoir, car elle lui dit que je suis
un étalon, vu le nombre de spermatozoïdes que je produis au millimètre carrés.
Et vous vous sentez cheval. Hennissant, écumant, la peau
noire, brillante, bouillant à lintérieur, mais vous ne piaffez pas pour procréer,
non, pour galoper, à toute allure, loin de là.
Votre femme est souriante, elle na aucune idée de ce que vous
ressentez à cet instant, sont-ce les produits qui lont rendue inconsciente, qui ont
fait quelle ne voit pas sur votre visage que tout va mal ? Fait-elle exprès de
ne pas le voir ? A-t-elle éteint la lumière de ce côté-là ?
Non, tout simplement, vous nêtes pas pris en compte. La vraie
vie continue, de lautre côté de la porte, et vous êtes bien le cadet des soucis
de la vraie vie, on vous attend, et il va falloir que vous assuriez.
On parle souvent de
langoisse du jeune homme qui vit sa première expérience sexuelle, de la crainte
quil a, terrible, de ne pas satisfaire sa partenaire. La peur de ne pas accomplir
« la » performance. Ce rendez-vous médical est encore pire, car non seulement
lhomme sait quil ne satisfera pas sa partenaire, mais quil doit en plus
accomplir la performance médicale, sans sentiment. Il devient liquide blanchâtre, il
nest plus pensant, ou alors on sen fiche.
Il retourne à
létat desprit de sa toute première fois, mais sans espoir de poésie, de
partage, de délicatesse. Ni même de caresse.
Alors arrive
linfirmière, qui vous mène dans une petite pièce où vous allez accomplir votre
exploit. Et vous ne réalisez pas que lorsquun attentat, ou un accident, a lieu, des
psychologues arrivent de suite sur les lieux pour vous aider à supporter le choc, mais
que là, lorsque vous procréez dans une éprouvette, il ny a personne, pas un
conseil, pas un mot pour vous aider à supporter ce terrible choc, car cen est un.
Personne pour vous aider à comprendre pourquoi votre femme est dans cet état, pendant si
longtemps, il vous faut le comprendre vous-même, et laccepter. Aucun suivi, pas une
once de chaleur humaine.
Linfirmière
vous explique tout : se laver les mains avec le liquide vert, à moins que ce soit le
jaune, et la verge avec lautre liquide, je ne sais plus. Je ne veux plus le savoir.
Elle vous explique tout cela, jusquau nombre de millilitres que vous devez produire
au minimum. Alors, vous commencez à vous demander combien vous en produisez,
dhabitude, car vous navez jamais mesuré, et vous vous dites que si jamais
vous natteignez pas le petit trait quil faut dans la mesurette, on pensera de
vous ce que tout homme redoute : on mettra en doute votre virilité, même sans
lexprimer, mais juste dans un regard méprisant, ou interrogateur, voire moqueur.
Dites moi,
Messieurs et Mesdames les spécialistes, si je ne produis pas assez, irez-vous chercher
quelquun dautre pour finir de remplir ?
Puis,
linfirmière sen va en vous disant dun ton quelle voudrait le plus
naturel possible, comme on le lui a appris lors de sa formation :
- Prenez tout votre temps.
Mais vous savez que vous
navez pas de temps. Vous savez que votre femme attend, de lautre côté du
couloir, les jambes grandes ouvertes, encore une fois ; et que scientifiquement, les
ovules, ça ne doit pas vivre bien longtemps, comme ça, dans une éprouvette !
Alors, vous faites
ce quon vous a dit de faire. Vous vous lavez les mains avec le produit vert, ou le
jaune, et le sexe avec lautre. Enfin, vous êtes dérouté, dabord, parce que
produits en mains, vous arrivez au lavabo, et il vous arrive à mi-ventre.
Après quelques minis
acrobaties, vous faites passer la pilule, et vous passez au gras du problème. Sur le mur,
un délicieux cadre rustique vous présente une vache paissant tranquillement dans un
champ. Vous auriez préféré quelque chose de plus suggestif, dans un établissement
spécialisé, et dans une pièce qui ne sert quà cela. Bast, la situation commence
à devenir comique, alors, vous vous penchez sur la table basse, dans lespoir
dy dénicher un magazine pour homme. Une main secourable a bien dû penser à vous,
ou au fait quun homme, dans une situation aussi anti-libidineuse, a besoin de
saccrocher à des branches solides. Mais non. Le Figaro Madame est langoureusement
allongé sur Modes et Travaux, et, sous leurs dessous, rien, strictement rien
daffriolant.
Il en faut, du courage,
à un homme, et de la force, et de lamour, et, je dirais même, de
labnégation pour se rendre compte quil est piégé, et donner quand même ce
quon attend de lui.
Je lai fait
deux fois à quelques semaines dintervalle. Pour quatre tentatives de fécondation
in vitro sans succès. Après la deuxième fois, jai eu peur. Peur de finir par en
vouloir à mon enfant, de ne pas laimer pour ce que sa venue maurait fait
subir. Et jai dit stop.
Rigoureusement stop.
Javais trouvé là
ma limite.
Il en faut, du
courage, à un homme, pour dire stop à une femme qui désire tant un enfant. Et ce
courage, je lai eu aussi. Je lai pris à deux mains, à deux bras, à bras le
corps, une après-midi, alors que Maryse me parlait de la prochaine fécondation.
Jai parlé de mes peurs, de mon mal être. Jai dit que je ne voulais plus
passer par là ; et le pourquoi. Elle ma coupé la parole pour me dire :
- Bon, ben, ya plus quà adopter, alors !
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