3-Le pli
sur le pantalon
Jai quelque vingt
ans. Cest dans la maison de Chaumont. Jy ai rejoint Maryse, abandonnant mon
logement de Tonnerre, abandonnant mon travail de Tonnerre, parce que jai reçu son
bisou en plein cur. Je travaille dans la maison. Je fais le ménage, le repassage
pendant quelle est absente.
Nous nous sommes rencontrés au château de
ma mère, elle, visiteuse accompagnée de Michel, un ami que je ne navais pas vu
depuis des années, et Michel était tout heureux davoir donné un coup de pouce au
hasard. Je le voyais à son sourire discret, celui quon a quand on fait du bien à
des gens quon sait en mal damour.
- Quest-ce que cest que cette voiture de kakou ? avait
pensé Maryse, en voyant mon Alfa GTV rouge. Mais elle était passée outre les
apparences, quelque chose lavait touchée. En les emmenant dans le château que je
fais parfois visiter aux amis, pour leur faire
voir les vieilles tours, découvrir la vue imprenable sur le vignoble, depuis la galerie
du treizième siècle ; en leur faisant goûter les vins de ma mère, rouge souvenir
emprunt dun parfum capiteux, jobservais cette grande jeune femme, élégante,
charmante et fine. Ces yeux faisaient une lumière que je nosais prendre pour moi,
car cétait la lueur de lespoir, et les espoirs sont souvent déçus. Des
cheveux châtain, bouclés, mi-longs. Jy voyais de la clarté. Un très joli minois
qui nétait pas pour moi.
En parlant, nos sourcils
se levèrent dans une exclamation solidaire : nous venions de nous rendre compte que
mon appartement, près de Tonnerre, se trouvait dans le village où Maryse était née. Un
fameux hasard, car le château où nous nous trouvions en était éloigné dune
bonne heure et demie de route.
Ils quittèrent
lallée avec un sourire. Nous avions échangé nos adresses, elle et moi, mais
javais mis cela de côté sans y croire, malgré lattirance, et peut-être
justement à cause de cette attirance. Cest pourquoi la surprise fut totale,
lorsque, la semaine suivante, je surgis de la douche pour ouvrir en peignoir la porte de
mon appartement à Maryse. Plus fort encore fut le choc lorsquelle se pencha vers
moi pour me jeter un bécot sur les lèvres en rosissant, pour senfuir comme une
alouette.
Un bécot qui
senvole sur le pas de la porte, après vous avoir touché là où vous ne saviez
plus que vos idées sont nacrées, cest comme un chur, aérien, de Mozart qui
se laisse porter par lécho dune église, pour vous embaumer lâme. Je
me comptais, avant de rencontrer Maryse, parmi ceux qui font le premier pas, et quon
le fasse pour moi ne laissait pas de me surprendre délicieusement. Etre
« chassé » quand on a le triste sentiment de devoir rentrer bredouille de ses
propres campagnes, cest une inversion des rôles pleine de petits pincements frais
sur les bulles de nos pensées, un courant nouveau sur lequel on se laisse glisser,
parfois dangereusement. Cest dans cet état desprit que je me suis coulé,
dans un flux denthousiasme, lequel me porta vers elle, dans son appartement à
Chaumont, distant dune heure du mien. Elle my avait donné rendez-vous, nous y
échangeâmes dautres baisers, dautres prometteuses avancées, et je me sentis
en confiance, nous bâtîmes les projets des amoureux. Beaucoup dimages ont disparu
de cet album-là, dans ma mémoire, je me souviens de cet élan, que je revois partagé
entre elle et moi, de simples sourires qui ne laissaient pas place aux nuages. Mais le
cliché est surexposé lorsque je revois laccueil glacial. Je nai plus tous
les éléments en mémoire, donc, mais je me connais bien, et je ne me vois pas
débarquant chez quelquun comme un gêneur, ni minstaller sans en avoir
parlé. Jamais je navais été mimposer chez qui que soit auparavant, mais
cest exactement le sentiment que jai eu en arrivant. Je me rappelle avoir
voulu faire une surprise, effectivement, ne disant pas quel jour jallais venir. Mais
javais abandonné mon travail, mon logement, pour la rejoindre, et il était trop
tard pour revenir de suite en arrière, lorsque jai débarqué avec mes affaires, et
que jai été reçu avec cette froideur, ce froncement de sourcils, jai eu un
mouvement de recul, lenvie de rebrousser chemin, mais je navais plus
dendroit où aller, et Maryse a calmé les choses en me disant un « bon,
daccord
» de mauvais aloi.
Jai sérieusement
envisagé de repartir, mais je ne sais plus comment les choses se sont passées, et
comment jen suis venu à rester. Je ne pense pas que jaie insisté pour cela,
car cétait tout à fait contraire à ce que je suis. Javais cru être le
bienvenu, et me trompais. Pour réparer, et parce que je navais pas encore trouvé
de travail, parce que jétais de fait momentanément à sa charge, je me suis plié
au programme que Maryse établit alors pour moi. En partant à la banque, elle me laissait
une liste de choses à faire sur un feuillet, et je men acquittais avec application,
espérant en retour trouver enfin le sourire de bienvenue qui lui restait en travers de la
gorge. Je me sentais si mal, dêtre redevable, coupable de recréer une situation
que Maryse avait vécue avec mon prédécesseur, lequel squattait et vivait à ses
crochets, ce qui lui avait laissé une cicatrice que chaque jour passant me rappelait. Oh,
je nétais pas sans apporter des subsides au foyer, puisque je touchai bientôt le
chômage, mais le fait que je naie pas dactivité demployé normal
faisait que Maryse ne pouvait sy résoudre et me chargeait des besognes de la
maison. Heureusement, cela ne me rebutait pas, au contraire. Le ménage, les courses, sont
des choses qui me sont familières, faisant partie de cette génération dhommes qui
nont pas désappris les impératifs de la maison. Parmi les tâches ménagères, il
en était une qui me répugnait : sortir les poubelles. Sans que je puisse expliquer
cela, jai pendant des années appelé cela corvée, alors que maintenant cela ne me
touche plus. Jai acquis avec lâge la sagesse des poubelles, ce qui est bien
pratique lorsquon ne veut pas de détritus chez soi !
En revanche,
jaimais vraiment le repassage. Cela mest venu de lenfance, quand, vers 8
ans, passant avec ma mère chez ma marraine, je la vis repasser des mouchoirs. Le fer à
repasser tout simple de ma mère mavait soudain paru vétuste par comparaison avec
cette machine moderne de ma marraine, posée sur un support tout neuf et surélevé,
techniquement irréprochable. Ce nétait plus la vieille planche couverte dun
drap grossier et posée à même la table, comme à la maison, et jai eu envie
dessayer cette merveille du progrès. Ma marraine, étonnée, me montra comment
faire, et, avec application, (je suppose que je tirais la langue) me donna un tas de
mouchoirs à repasser. Lodeur du tissu chauffé, et le mouvement parfait que
lon pouvait faire, le résultat éblouissant, ce mouchoir tendu sans un pli,
impeccable, tout cela me donna, je crois, ce jour-là, le goût du travail bien fait. Et
je fus bientôt seul devant lappareil magique, qui réparait loutrage de la
machine à laver sur des torchons fripés, lesquels reprenaient grâce à moi
laspect du neuf. Du salon à côté, jentendais ma mère et ma marraine
discutant paisiblement, et je me sentis paisible, soudain, alors que mon enfance
tourmentée ne men laissait guère le loisir. Jétais en paix avec mes
mouchoirs. Cétait comme ça, et cela est resté ainsi, toujours, depuis : je
suis en paix lorsque je repasse. Peur de rien, seulement agir, faire glisser la semelle
sur le mouchoir, bien toucher le bord, aller jusquau coin, revenir, et plier, et
repasser encore, puis ranger bien en place, sans rien qui dépasse. Donnez à un enfant un
fer à repasser, soyez en paix, et laissez le faire, vous lui inculquerez le
perfectionnisme ! Peur de rien. Pas de bruit. Facile à faire. Réussir. Ne pas
pouvoir être critiqué, moi qui létais si souvent par mon père. Cétait une
grande première.
Et je continuais chez Maryse ; avec les affaires de
Maryse. Jy mettais toute ma paix, je laissais senvoler avec la vapeur toutes
mes appréhensions. Je me disais quelle serait enfin contente, et quelle
cesserait un jour de me montrer du doigt toutes les imperfections de mes travaux
ménagers, comme elle le faisait en rentrant chaque soir. Dans ce fer à repasser, il y
avait, cest bête à dire, tous mes espoirs. Repasser une chemise de femme,
cest difficile, vous savez. Il y a souvent des broderies en dentelle, des machins et
des fanfreluches, des morceaux de mousse dans les épaules, pour donner du volume sous une
veste de banquière. Ce nest pas aisé, surtout quand vous vous donnez le regard le
plus critique, et que vous ne vous pardonnez rien, pour faire quelque chose qui ne porte
pas le flanc au moindre reproche.
Mais ce soir là, jen ai pris plein la gueule. A son
retour, Maryse a inspecté mon travail, et ma amèrement reproché le fait que
javais omis de faire le pli sur le pantalon. Cest une chose à laquelle je
nai jamais pensé pour moi en repassant, et que jignorais pour elle.
Je me tiens au garde-à-vous, mon colonel, je mets le petit
doigt sur ce pli de pantalon, et je vous le dis : « oui, je sais, que vous, vous
seriez sans doute parti ! » Mais moi, javais encore de lespoir.
Enfin, ça avait le goût de lespoir, mais ce nétait pas de lespoir,
cétait de lidéalisme. Et je sais bien, maintenant,
oui, vous avez raison, mon général, que ce nétait quune utopie.
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