2-L'enfant antérieur
Cest un dimanche
à midi par une belle journée normande, une de ces belles journées où le soleil de bord
de mer finit par vaincre lhumidité, et où le linge accepte de sécher sur les
cordages. Une journée de vacances estivales, dans une petite maison en pierres couleur
ardoise bleue nacrée, comme on nen fait que dans le Cotentin, où un tendre peintre
a posé dans le vert des fougères les taches grenat des digitales.
De mon enfance,
jai peu de souvenirs. Je veux dire, de la petite enfance, jai presque tout
effacé, cest comme si mon moi adulte était intervenu en secret pour protéger à
lavance mon enfant intérieur, et avait passé la gomme sur le toit entier de mon
enfance, pour quon ne puisse plus le voir, même de loin, en survolant le passé.
Pourtant, de ces vues aériennes vides, il reste deux bobines intactes, claires et nettes,
que je peux revivre sans effort de recherche, et que le sépia na pas
caramélisées.
Cest donc ce
repas de famille, en Normandie dans les encablures de mes dix ans. Les enfants ont leur table à part, les
« grands » siègent autour dun énorme tourteau, si imposant quil
a cuit dans une lessiveuse. Le voisin pêcheur, qui portait un nom de pure poésie et de
circonstance, puisquil sappelait Zéphir Falaize, nous apportait parfois les
prises de ses casiers trop grosses pour être vendues. Je me souviens précisément de ce
tourteau-là, malgré le temps passé, car il tenait tout juste dans un cageot
dabricots !
Un repas familial, où
mes cousines et mon frère cadet sextasiaient bruyamment sur les joies des vacances.
Quant à moi, je me tenais à carreau, car je connaissais la chiche endurance paternelle,
et je redoutais sa colère. Je nosais dire un mot à mes voisins de table, car en
exposant mes craintes, jaurais été un incompréhensible trouble-fête. Je
mattendais à une danse, jy fus invité de la façon la plus solitaire qui
soit. Mon père avait fini par bondir vers moi, avait fait voler une baffe sonnante, en la
griffant au passage de ces mots au fer rouge :
« Ca tapprendra ce que cest que
linjustice ! »
Autre temps, autre scène, une pincée dannées plus
tard, dans le même décor. Mon père
restaurait tous les ans de ces mains, pendant le temps des vacances, cette jolie maison de
vacances, en éternel chantier. Le toit en tôles ondulées par endroit avait besoin de
disparaître pour recevoir enfin des tuiles, le sol en terre battue laissait passer
leau sous les fortes pluies daoût, et le confort était rudimentaire.
Alentour, le paysage sauvage, hypnotisant, en aquarelles de velours, compensait cette
paresse de lagence immobilière du destin, et la mer, tout près de là, offrait ses
crevettes que nous pêchions à la main dans des mares jolies comme des huîtres ouvertes,
exhibait les émeraudes de ses fonds quand elle portait du bleu en surface, mystérieuse
comme une femme odorante et fraîche, mais aux grondements parfois énormes, quand les
tempêtes explosaient en roulant sur les galets. Devant un tel spectacle, nos cirés
étirés par le vent sous une écume cinglante, toute notre énergie tendue pour rester
debout, nous ne pensions plus que les lampes à huiles ou à gaz remplaçaient
lélectricité dans la maison, et que nos chambres, louées à lannée par une
colonie daraignées, contenaient tout juste nos matelas.
Je ne sais plus quels
travaux mon père avait entrepris, ce jour-là, et je ne sais plus quelle bourde
javais commise, ni même si je métais réellement mal conduit. Dans mes
miettes de souvenirs, je retrouve cette coquille : il me semble quil
métait reproché de ne pas suffisamment participer à ces travaux, chose qui
nétait pas évidente pour un petit garçon qui aurait voulu profiter de ses
vacances, et préférait les balades dans ces petits chemins au sol en accordéon,
enchevêtrés dorties, de ronces pleines de mûres et de fougères, quon
appelait les « chasses », et qui menaient à la mer, au grand rocher plein
dherbe grasse où lon se prélassait un quart dheure en observant
lhorizon, parfois traversé par un grand bateau de croisière, ou par des marsouins
affrontant courageusement le Raz Blanchard, cet impétueux courant qui faisait se
chevaucher les vagues et leur donnait des crinières inquiétantes. La jungle des
« chasses », qui, au prix décorchures aux genoux, sous des frondaisons
de verdure, entraînaient vers « Port Racine », le plus petit port de France,
sans doute lun des plus charmants, navait été leau glacée
quheureusement on sent à peine lorsquon a treize ans, et quon saute du
haut de la digue pour troubler la verte transparence et attraper la chair de poule, sans
simaginer que plus tard, on se trouvera presque héroïque de lavoir fait, en
repassant par là, du côté de la nostalgie.
Javais donc,
encore une fois, manqué à mes devoirs denfant. Mais peut-être le point de litige
était-il ces satanés devoirs de vacances, dont mon père maffligeait ?
Cétait alors le passage obligé vers le garde-chiourme, et les volées de mots
verts qui jaillissaient souvent avec mes pleurs. Je me souviens de mon frère, qui, voyant
comment on soccupait de moi, avait pris le sage parti de filer doux, et qui, bien
plus prometteur que moi, probablement par une sorte de droit divin qui mest toujours
inexplicable, ne subissait pas ces colères. Je me souviens de cette année-là, bien plus
tard, où jai refait le toit avec mon père, et où mon frère était toujours
absent, dans la nature du soleil, et je me rappelle, sans amertume mais avec clarté, que
jamais il nen a reçu de punition ni même de remarque.
Treize ans. Je suis
assis sur la margelle de lentrée, mon père est assis à côté de moi, et me
corrige avec les mots. Cest bien plus dur, les mots qui brisent, quune main
qui frappe, parce que ça reste gravé, cest une attaque de lâme, et pour
lâme, il ny a pas de pansement, hors lamour. Je ne me souviens pas,
heureusement, de tous les mots. Ceux-là seulement sont restés, ceux de la fin, qui
parfois, quand mon père dit aujourdhui que mon frère est sa raison de vivre,
deviennent un instant, pour moi, une raison de ne pas vivre :
« Qui est-ce qui ma donné un petit morveux comme
toi ? Ah, je te jure, si cétait à refaire, je te referais pas ! »
Je ne dis pas cela pour vider ma peine, elle sera toujours
là, même enfouie sous les années. Non plus par rancur, ni pour régler mes
comptes, lardoise, avec mon père, sest depuis beaucoup effacée. Je dis cela
pour quon comprenne que mon père, qui jamais ne ma dit quil
maimait, a fait en sorte que je ne maimais pas, et ma donné le très
mauvais exemple dun père éduquant son enfant en le regrettant. Puisquon lit
et on dit partout que souvent les parents reproduisent les schémas quils ont vécus
dans leur enfance, avec leur descendance, on comprendra que pour moi, lidée
davoir un enfant était quelque chose deffrayant, voire dinsurmontable,
dinenvisageable, car javais peur dà mon tour, ne pas aimer mes enfants.
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