Conclusion
Jai des vices,
comme tout le monde, mais je me reconnais, au sortir de ce récit, la vertu de croire que
lorsquun lien fort sest tissé, il survit à toutes les calamités, même
sil est dénaturé. De lien cosmique, fusionnel, il devient fil électrique,
transporte les décharges de peines, de colère, de réticences, despoirs, mais
il est bien là. Il samenuise jusquà devenir aussi mince et invisible
quun fil daraignée, et on a beau essayer de le couper, il reste là. Il faut
savoir cela, accepter, et respecter ce fait. Se battre contre cette évidence, ou appeler
cela amour comme du temps du couple ne sert à rien. Cest un lien, un point
cest tout. Quil y ait eu des enfants ou pas. Apprendre à savoir ce lien, et
à ne pas le laisser transférer des émotions négatives, voilà ce qui semble une
urgence, dans lintérêt de chacun, et dans lintérêt suprême des enfants.
Croyant en ce lien,
il ma été difficile denvisager lexplication la plus plausible, le
pourquoi réel de ce comportement que Maryse a eu envers moi. Cette explication ma
été donnée par une amie lectrice de ce témoignage. Elle disait :
- Il lui fallait un père, peu importe quil reste ou non, du
moment quil pouvait signer. Là, cétait elle qui était stérile, mais si
çavait été toi, votre couple naurait pas duré aussi longtemps.
Je me suis aperçu,
à la minute où jai reçu cette explication, que javais refusé
jusqualors de voir que Maryse, toute à son désir denfant, mavait
effectivement utilisé comme père officiel, quitte à considérer la réussite de
ladoption comme primant sur toute autre considération.
Père de
paperasses.
Je ne voulais pas
denfant ? Pas grave, nous étions officiellement mariés, et ma signature
voulait dire oui à ses enfants. Le reste tombait dans le puits et y resterait.
Au fond, que me reproche-t-elle
aujourdhui ? De lavoir abandonnée, de lavoir remplacée, de ne pas
mêtre occupé de ses enfants selon son programme.
Que voit-elle de
moi ? Elle me voit dire oui à ladoption, oubliant que javais
dabord dit non, et quelle a passé outre. A partir du moment où elle
marrache ce faux oui, cest comme si je signais, et dès que je signe, mes
états dâme nexistent plus, et on gomme tout ce que je peux ressentir, on
massocie à lurgence du besoin au lieu de massocier à un partage et à
une découverte. Mais Maryse, je te le dis de toute évidence et à la manière dune
lapalissade, car cen est une : pour vouloir des enfants, il faut en désirer.
Aujourdhui,
jaime et jai adopté mes enfants. Mais quelle lutte contre toi, pour y
parvenir, et quelle incongruité de voir que tu nen es toujours pas contente !
Je désire mes
enfants maintenant, je les souhaite dans ma maison lorsquils peuvent,
lorsquils veulent. Il ny a plus le fardeau que tu nous faisais porter, nous
nous en sommes débarrassés naturellement, avec les enfants. Sans toi. Indépendamment de
toi. Cétait ça ou rien. Cétait ça, ou alors, pour moi, une vie de
questions sans réponses, de marche arrière devant les enfants et devant toi. Une vie de
fuite, une vie au cours de laquelle jaurais définitivement lâché la rampe, les
enfants, tout. Il paraît, daprès cette personne qui soccupe des adoptants,
quil y a beaucoup de pères qui refusent leur responsabilité, et qui abandonnent
tout. Moi, je nai pas abandonné en fin de compte, même si jai dû le faire
de prime abord pour revenir à ma paternité, mais dune manière authentique et
volontaire. Jai fait contre mauvaise fortune bon cur, et je nai pas
ménagé ma tendresse et mes efforts, pour que les enfants et moi soyons mutuellement
apprivoisés, puis soudés.
Cétait ça, ou alors, une vie, pour les enfants, sans un
sourire complice de papa. Avec un papa au Vietnam qui les aurait abandonné, et un papa en
France qui aurait fait pareil, même sil avait été là, à la maison ! Un papa de circonstances, un papa de cadeaux
danniversaires et de Noël. Un tout juste père. Un père légal. Même pas un mâle
reproducteur.
Je vois ce lien qui
subsiste, si fin, et jai toujours du mal à me dire que tout cela a été aussi
froid, calculé, consciemment ou non. Car on peut calculer sans sen rendre compte,
quand on est dans un désir quon ne contrôle pas. Je me demande si jai été
un époux insuffisant, ou benêt, ou violent, voire agressif, et je narrive pas à
répondre oui, en toute conscience, à aucune de ces éventualités. Ai-je été un mari
qui ne pouvait subvenir aux besoins du couple ? Cest arrivé à de rares
moments, mais cela a été très largement rattrapé, pour ne pas dire débordé, par le
fait que jai apporté tout ce que javais, et que jassurai toutes les
dépenses, sur la part de temps largement la plus grande. Ai-je été un mauvais
amant ? A en croire mes autres amies, ce nest pas le cas, et Maryse, en tous
cas avec moi, ne sintéressait que peu à tout cela. Cest plutôt moi qui
manquais de tendresse. Et je nen manque pas avec ma compagne actuelle, elle non
plus.
Encore une hypothèse à
écarter.
Ai-je été trop
exigeant, avec mon « insupportable besoin damour ? » Oui, sans
doute, et je crois que nous nen dispensions pas autant lun que lautre,
voilà tout. Doù ce grave déséquilibre. Mais cela ne justifie pas tout.
Non plus que cette
discussion récente avec un avocat ami, qui ma expliqué que bien souvent, après un
divorce, la femme qui a la garde des enfants se sent une autorité accrue sur eux, et
donne au père bien du fil à retordre, pour essayer dimposer cette abusive
autorité, car dans la plupart des cas, comme dans le mien, il est écrit sur les papiers
du divorce que le père et la mère exercent conjointement lautorité parentale. Ce
qui ne donne pas lavantage à lun ni à lautre.
Jai beau passer en revue toutes les possibilités, je
nen vois aucune autre, aussi sensée, que celle que mon amie a avancée, et qui dit
que jai été utilisé dans un but précis.
Mais il reste une autre
porte entrouverte, intime, celle-là, que je ne peux pas franchir, seulement regarder de
loin, et qui me fait dire que tout simplement, Maryse ne sait pas quon peut aimer un
homme. Le rentabiliser, le rendre utile, lui faire jouer le rôle quelle veut bien
lui faire jouer, oui. Mais laimer, purement et simplement, non. Jimagine une
blessure, ancienne, secrète ou oubliée, qui la amputée de lidée quun
homme puisse être aimable, et non pas seulement épousé. Elle ne sait pas non plus
qu'elle peut être aimée d'un homme tout simplement.
Je respecte ce
secret, je pense que toutes ces souffrances viennent de quelque part, mais franchement, je
ne vois pas en quoi jen serais la véritable source, même si les événements et
mes réactions lont certainement relayée jusque dans le présent.
Cest triste,
quand on est une femme, dêtre amputée de lamour dun homme.
Cest en
ressentant cela que je peux vraiment te pardonner, Maryse, car dix ans de vie commune
permettent tout de même de sentir certaines choses, et jai senti ce grand vide en
toi, parce que tu me le transmettais comme un virus. Moi aussi, jai eu le vertige
devant ce grand vide. Jai entendu cet appel au secours, jai essayé toutes
sortes de manières de remplir cet abîme, et cest aussi pour cela que jai
fini par dire oui en pensant non.
Jai vu mon
impuissance totale à combler ce vide, jai senti que tu ne laisserais jamais
personne le faire, à part, peut-être, les enfants. Et il est un aspect des choses dont
je me repais, qui me fait plaisir à lâme, cest que Théo et Lucas sont là,
et que peut-être, un jour, tu les laisseras faire, eux. Parce que ce seront des hommes,
et quils auront de lamour pour toi.
Je me dis, et cela me rassérène, que cet amour, qui reste
coincé en toi, tu en donnes au moins les vapeurs, et jespère plus encore, à Théo
et Lucas, qui le méritent bien.
Seulement, je te le dis, toujours sans colère, mais fermement
et clairement, dans le souhait que cette évidence leur profite enfin : ils méritent
aussi mon amour, et ils ne méritent pas que tu les en prives.
Quant à moi, je crois avoir fait des pieds et des mains, tout
ce que je pouvais, tout ce quil fallait, pour mériter quils mappellent
papa sans trouver cela bizarre.
Je sais, dans
quelques années, mes lionceaux seront des adolescents. On dit que les jeunes lions sont
plus féroces lorsquon change la terre sous leurs racines, que les enfants adoptés
ont des adolescences terribles. Je sais quils essaieront peut-être de tout
détruire, car ladolescence passe par détruire ce quon a autour de soi pour
savoir enfin ce qui manque, donc ce qui importe vraiment. Cest le passage obligé
pour pouvoir se construire indépendamment, en tant quadulte. Je suis prêt à
accueillir les tempêtes, si elles ont lieu, avec amour, et je sais quune fois très
grands, les Pins sauront tout, quils auront pu se construire sur des bases
connues, stables, solides.
Si un jour vous
cessez de mappeler papa, les enfants, par rébellion dadolescence, je ne vous
en voudrai pas. Parce que je sais que si vous mabandonnez, ce sera pour avoir une
chance de me revenir vraiment, comme moi jai dû vous abandonner pour mieux vous
prendre dans mes bras et dans mon cur, tout seul, comme un grand.
Je vous aime.
Papa.
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