20-Pourquoi
le pardon
Cest la nuit. A la
faveur de la nuit, me vient létat de grâce, létat décrire sans
colère, comme je lai décrit au début de ce témoignage. Jen viens à un
moment du récit où je vois bien quà chaque fois que jai fini un chapitre,
jai posé quelque chose qui était en moi. Je le pose par terre, et je ne veux pas
que vous le portiez, je veux quon puisse le laisser sen aller, le regarder
partir sur le fleuve pour disparaître, senterrer dans je ne sais quelle chute
deau imaginaire du bout du monde, du bout immonde, du bout sans monde.
Ce sont souvent des chapitres lourds, parce quils
planent, il surfent sur la crête dune grande vague-espoir, et que la vague chute
dans un roulement de galets, dans un roulement de galères.
Je suis un garçon
heureux, aujourdhui, et je voudrais aussi vous faire partager mon bonheur, que vous
sachiez que jaime tant rire, et que jy arrive bien, puisque je fais des gags
audiovisuels, puisque tant de mon temps est à lhumour. Je voudrais vous dire que
les galères ont fini de rouler de la sorte. Que dans tout cela, finalement, il y a plus
quune note despoir, et que je ne cherche toujours pas à me venger avec ces
lignes, mais à les laisser filer avec le courant. Je ne crois pas que Maryse, si elle les
lisait, y verrait facilement cette vérité, mais je le souhaite vraiment, comme je
lai souhaité le jour où je lui ai demandé pardon.
Nos plus grandes
souffrances viennent de ce que nous ne pardonnons pas, et que nous ne nous pardonnons pas
à nous-mêmes. Jai compris cela à temps, et cest ainsi que jai
pardonné à Maryse. Tout seul, de mon côté, sans quelle me le demande. Oh,
évidemment, cest toujours plus facile de pardonner quand on vous le demande, mais
cétait devenu une nécessité que je le fasse dans mon cur, pour ne plus
souffrir autant de toutes ces palissades pleines déchardes à franchir.
Quand jeus accompli cette démarche, je pus réfléchir
plus sereinement, et chercher des moyens darrondir les angles, car les enfants ne
pouvaient faire autrement que ressentir toutes ces tensions, ils se trouvaient au milieu,
et il fallait stopper net toute possibilité descalade, qui aurait fini par les
placer en juges, ou arbitres, ou comme outil de ressentiments, entre nous. En pensant à
mes souffrances, et en voyant quelles me conduisaient à lutter et à souffrir
encore, je les ai posées en face de moi et jai vu que Maryse, elle aussi,
souffrait. Tant de colères, dactes violents moralement, ne pouvaient être
alimentés que par une souffrance, même si je ne la comprenais pas bien. Et si je
parvenais à faire cesser cette souffrance, alors, le cercle vicieux ralentirait, puis,
peut-être, finirait de tourner. Ce nétait pas une certitude, mais je ne
voyais pas dautre alternative.
Maryse souffrait donc.
Nos souffrances étaient parallèles. Javais atténué la mienne en la pardonnant.
Je me suis demandé ce qui aurait pu véritablement faire cesser ma souffrance, et
jeus cette réponse que la meilleure et la seule vraie solution aurait été
quelle me demande pardon. Jen déduisis que la seule chose qui apaiserait les
souffrances de Maryse, et permettrait de trouver un terrain de paix, profitable à tous,
cétait que je lui demande pardon.
Jeus, bien sûr, des hésitations. Car je ne voulais pas
le faire sans que ce soit sincère, sous peine quelle le sente, et quelle se
ferme encore plus. Pour que cela marche, il fallait que ce soit une demande vraie.
Javoue que pendant quelque temps, jai eu du mal à trouver les ressources en
moi pour y parvenir. Il me fallut me placer, spirituellement, tout en haut dune
montagne que je ne savais pas gravir, et dont je ne soupçonnais pas, une semaine
auparavant, quelle existât. Je pensais aux enfants, je pensais à leur
épanouissement, qui ne pouvait se faire sans la paix, et je montais chaque marche contre
les vents glacés des considérations personnelles, lançant mon piolet dans ce qui me
piquait au vif.
Arrivai-je au nirvana de
la sérénité ? En tous les cas, jen trouvai assez pour poser les mots que je
voulais lui donner pour panser les plaies, et je lui écrivis ceci :
« Tu sais, je trouve ça dommage qu'on ne puisse pas avoir des
relations plus simples, plus chaleureuses aussi. (
)
Tu veux que je te dise ? Jaimerais que nous
arrivions tous les deux à ne pas être à vif, car nous le sommes encore malgré le temps
qui n'a pas tout guéri. Jaimerais que cette paix soit durable, fiable, profonde, et
qu'elle nous permette à tous deux de faire notre chemin sans regarder en arrière, parce
que ça donne des torticolis. Cest pourquoi je fais aujourd'hui le premier pas, et
je te dis que je vois que tu as souffert, que tu souffres parfois encore, à cause de moi.
Il y a eu tellement d'incompréhensions, et des circonstances qui ont fait qu'elles ont pu
naître. Je le regrette, et je te demande pardon pour ce que tu as pu souffrir par
moi. En vérité, je ne cherche pas à te faire souffrir, ce n'est pas ce que j'ai voulu
par le passé. Je ne sais pas si l'embrouillamini de fils qui se sont emmêlés dans nos
relations peut être démêlé, mais je pense qu'il faut suivre le flux d'un nouveau fil,
plus simple, qui resterait en place, solide et droit. Et qu'il ne nous coupe pas, ne nous
fasse pas mal aux paumes des mains quand nous le prendrions à l'occasion. Je pense que ce
fil serait un outil pour les enfants, quelque chose sur quoi ils puissent s'appuyer
pour l'avenir.
Bien sûr, il y a des
choses que nous ne comprenons pas. Mais si nous ne les portons plus, ce sera mieux pour
toi et moi, et pour les enfants. Tu sais ce que jaimerais, encore ? Que personne ne
juge personne. Que personne ne préjuge non plus. Cest valable pour moi comme pour
toi. Déposer l'armure et l'épée, se dire que ce n'est pas la peine d'ajouter des soucis
à la vie qui en a déjà assez, et laisser l'autre vivre sa vie en paix, en liberté.
Si je rêvais d'une
relation parfaite avec toi, quelle serait-elle ? Ce serait une relation où Théo et Lucas
seraient libres de faire ce qu'ils veulent avec moi, et réciproquement, tant qu'il
n'y a pas de préjudice ou de problème, et avec la possibilité de ne pas être
jugé sans savoir, avec la possibilité de pouvoir tout expliquer si nécessaire avec, en
face de moi, une porte a priori ouverte. Ce serait, si tu acceptais cela, que tu leur
expliques qu'en fait, il n'y a rien de mal à faire des choses artistiques ou autres
ensemble, et que les chansons, c'est du passé, mais ça peut aussi être de l'avenir ou
du présent (
). Ce serait une relation où il n'y aurait pas de poids, pas de
contrainte, pas d'obligation, seulement la joie de construire, et de voir les enfants
heureux, tout en en étant responsable lorsquils sont avec moi. Ce serait un monde
où tu trouverais du crédit à ce que je dirais avant d'en douter, sur ce qui concerne ma
façon de voir avec les enfants. Un monde, donc, où je pourrais être leur papa de
cur, sans arrière-pensée, sans fil à la patte attaché à qui que ce soit.
Jespère, je rêve
que ce monde existe, qu'il soit le terrain où nous pourrions nous entendre, pour le bien
de tout le monde.
Et toi, comment l'imaginerais-tu, cette relation où tout
serait plus simple ?
A bientôt. »
Je nai jamais
reçu de réponse à ce mail ; seulement, en y faisant allusion quelques mois plus
tard, (je métonnai auprès delle ne pas avoir eu de réaction), je reçus ce
mot laconique : « je navais pas compris que ces deux plaidoyers
précédents appelaient des réponses de ma part ».
Fouillant dans mes
mails pour retrouver celui que je viens de vous livrer, je retrouve également le second
plaidoyer dont Maryse parle ici.
Il me parait bien senti,
amusant même, et ouvert, écrit sur le mode et le ton de lhumour et appelant la
réflexion, et tout autant que le premier, une réponse. Maryse, en bonne banquière, me
parlait beaucoup, en début dannée, de laugmentation automatique de la
pension alimentaire, et cette année-là, en 2007, il lui manquait neuf euros quatre vingt
quatorze pour que la somme soit conforme à la loi. Comme elle revenait sans cesse sur
cette somme, et quelle avait fait plusieurs réajustements du même ordre,
ratiocinant sur les grignotis de pension, javais dabord été agacé, puis,
pensant à mon premier message de pardon cité plus haut, et voulant prolonger cette
démarche, je lui avais écrit ceci :
« Coucou !
Cest l'histoire, sans colère, et avec le sourire, d'un
Monsieur à qui son ex-femme demande des rectifications plusieurs mois de suite sur la
pension alimentaire qu'il lui verse.
Le monsieur, qui a obtempéré, finit un jour par se lasser.
Sans se fâcher, il réfléchit, et se dit qu'il pourrait demander, lui aussi, des
réajustements légitimes. Par exemple, il est allé chercher ses enfants, un jour, quand
son ex-épouse avait envie de courir avec son ami pour faire du sport, et gentiment, il
avait accepté alors que son emploi du temps était chargé, d'une part parce que voir ses
enfants était un plaisir, mais aussi pour rendre service. Il repensa que la jeune femme
avait oublié de le remercier pour cela, et il lui semblait que cette omission venait du
fait qu'il n'avait pas accepté d'acheter un sac de sport et des chaussures pour ses
enfants, car il payait déjà une pension pour cela. Peut-être se trompait-il, et
s'agissait-il simplement d'un oubli, mais cela n'empêchait pas qu'il pouvait calculer ses
frais, et il obtint, pour l'essence, une somme d'environ neuf euros cinquante, sans
compter l'usure du véhicule. Il ne compta pas les autres frais qu'il avait engagés, pour
nourrir ses enfants ce jour-là et leur faire des cadeaux, car il était généreux, et de
bonne humeur. Il se demanda s'il allait faire part à son ex-épouse de
cette somme qui pouvait lui être remboursée, mais il se ravisa, car
lui-même trouvait que c'était s'engager là dans un cercle vicieux duquel ils
avaient eu tant de mal à sortir tous les deux. Et puis, il pensa qu'il était
légitime que la jeune femme lui demandât de lui donner la somme exacte qu'il lui devait,
et pensa du même coup qu'il pouvait, lui aussi, dans ce cas, demander le remboursement de
frais anciens qu'il avait faits, et qui étaient imputables pour partie à son ex-femme.
Il se dit qu'il avait payé, pendant plusieurs années, la quasi intégralité des
dépenses du couple, et qu'il avait fait des frais importants pour des travaux dans la
maison, qui n'avaient pas été pris en compte lors du partage du fruit de la vente. Il se
pencha sur les taux d'usure, élabora des tableaux, ajouta la quote-part des impôts qu'il
avait payés globalement pour le couple, divisa, multiplia, additionna des nuits
entières.
A l'issue de ces
calculs, il obtint un chiffre qui dépassait de beaucoup les neuf euros quatre
vingt quatorze demandés par son ex-épouse. Il rédigea une lettre, dans laquelle il lui
demanda de bien vouloir lui rembourser la part restante, mais elle ne répondit pas, et un
long procès s'engagea alors, dont il paya tous les frais, puisque la loi était du côté
de son ex-épouse, même si c'était contraire à la logique et au bon sens. Pour se
consoler, il réalisa que dans un monde où chacun payerait effectivement ce qu'il doit
vraiment au centime près, la fin n'aurait pas été la même. Comme il avait un pouvoir
particulier, un peu magique, offert par ses enfants, celui de revenir en arrière, il
décida de ne pas calculer ce qui manquait à sa bourse, et donc, de ne pas écrire de
lettre pour réclamer son dû. Il avait compris, dépassant l'amertume de la
situation, que l'important n'était pas l'argent, puisque ce qui lui était dû ne
serait jamais reconnu, mais qu'il s'agissait de vivre une vie paisible, pour que ses
enfants puissent grandir sans voir leurs parents se disputer pour quelques euros, ou même
pour quelques milliers d'euros.
Son ex-épouse avait raison de lui demander neuf euros quatre
vingt quatorze. Il avait raison de demander ce qu'il avait donné, même si donner
c'est donner, reprendre c'est voler, parce que ce qui avait été donné était très
important, et n'avait jamais été considéré à sa juste valeur.
Ils avaient tous les deux raison. Et pourtant, ils avaient
tort tous les deux, car l'harmonie et la paix n'ont pas de prix. »
Ce message-là, donc, navait pas non plus reçu de
réponse. Bien plus tard, c'est-à-dire presque aujourdhui, à la mi-2008, un autre
clash eut lieu, qui fit que je remis en question cette demande de pardon. Javais
lancé, avec les enfants, une nouvelle activité, en leur proposant denregistrer
leurs voix sur des parodies de doublages de films, que je faisais avec des collègues.
Pour pouvoir faire ces parodies, javais créé un forum confidentiel sur Internet,
où mes collègues et moi, une dizaine en tout, échangions les nouvelles, et les projets.
Théo et Lucas ayant enregistré deux phrases chacun, je men enorgueillis, et les
inscrivis sur le forum, en leur proposant de venir y écrire un mot, de temps en temps,
depuis chez eux. De cette façon, nous trouverions un nouveau sujet de discussion
passionnant, eux et moi, et ils seraient fiers de pouvoir parler avec des doubleurs
professionnels, et je serais fier quant à moi de présenter aux pros mes rejetons, qui
avaient de qui tenir. En les ramenant chez eux, je me postai sur leur ordinateur, (que
javais majoritairement contribué à leur acheter pour Noël) et me mis en devoir
douvrir la page du forum en question, pour quils puissent la retrouver et
sy exprimer sans avoir besoin à chaque fois de rentrer des codes. Mes lionceaux, à
bientôt dix ans, étaient grands maintenant, mais ils ne savaient pas encore bien
manipuler Internet. Jeus la surprise de voir Maryse sopposer vivement à cette
idée, arguant du fait quelle nautorisait pas ses enfants à aller sur des
sites où il fallait donner des codes, alors que je lui avais expliqué les tenants et
aboutissants de laffaire. Choqué dabord par ce refus, javais réagi
tout de même en disant que cela commençait à faire beaucoup, que nous avions le droit
de communiquer.
- Oui, par mail, mais pas sur des forums !
Dans les semaines qui
suivirent, je fus encore plus surpris, car le ton monta de la pire façon qui soit,
et si injustement, que jeffaçai très vite la voix de mes enfants sur le doublage
auquel ils avaient participé, de crainte de voir se reproduire lépisode des
chansons. Quoique là, elle neût pas prise, puisquil ny avait aucune
rémunération pour personne sur ce projet.
Maryse me reprocha davoir osé toucher à son
ordinateur personnel, alors quil sagissait de celui des enfants, et la voyant
les prendre en otage, les placer entre elle et moi, je préférai me taire. Ce chantage
odieux nétait pas une première, et je navais pas trouvé darme à y
opposer, à part le silence. Je me contentai donc décrire aux enfants, un peu plus
tard, pour leur proposer une venue à la maison.
Jeus cette
réponse de Maryse :
« Les gars nont pas souhaité répondre à ton récent et
dernier mail ».
Suffoqué de cette petite phrase assassine, je téléphonai
peu de temps après aux enfants pour savoir sils avaient bien lu mon mail
dinvitation, et ils me dirent que non.
Alors, je pris la
mouche sur le clavier, et répondis concisément à Maryse que je gardais sa réponse pour
le montrer plus tard à mes enfants, quand ils seraient en âge de vouloir savoir.
Comme elle se fâchait
terriblement, je finis par lui parler de ce
livre, du témoignage que vous lisez, et qui sera là pour que mes lionceaux sachent ce
qui sest réellement passé, le jour venu. Alors, ce fut pire que tout. Maryse,
quand jallai chercher les enfants la fois suivante, était verte de rage, ne
madressait plus la parole, et mécrivit des coups de poings verbaux, que je
cessai de lire, et auxquels je ne répondis plus. Mes seules prises de contact furent pour
les rendez-vous avec les enfants, et cette froideur dure encore aujourdhui, même si
elle sest un peu atténuée.
Pourtant, je sortis
conforté de lépreuve. Car je ne souffrais pas, moi, en allant chercher Théo et
Lucas, jen étais heureux, et rien ne pouvait men empêcher. Et je conclus
avec justesse que seule la vérité blesse. Que si Maryse réagissait si fort, cest
quil y a, dans ce texte que jécris aujourdhui et quelle na
pas encore lu, une chose contre laquelle elle sait quelle ne peut pas lutter :
la vérité de mon propos, la sincérité dans laquelle je suis en écrivant
ces lignes, et qui se sent à lévidence.
Je me suis mis à
sa place, encore une fois, en me disant : « Si Maryse écrivait ce quelle
a traversé, je naurais pas peur, cela ne me révolterait pas, bien au contraire, je
crois que jy apprendrais tant de choses non dites, et que les enfants ont toujours
besoin de savoir la vérité de chacun. Je naurais pas peur, parce que si Maryse a
pu me faire tant de mal dans la vie, elle nest pas, je crois, capable de le faire en
livre, et davoir une suite logique et compréhensible dans son récit sans arriver,
à un moment ou un autre, à se remettre en question, comme je lai fait en lui
demandant pardon.
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