1-L'enfant intérieur
Ce soir, il y a un papa abandonné sur la terre. Un de plus ? Ou
suis-je le seul ? Combien sommes-nous ? Un papa abandonné par qui ? Pas
par ses enfants, évidemment.
Ce soir, je vais
prendre mon petit garçon dans mes bras, dans mon cur, je vais limaginer là,
pour oublier. Bien souvent ces temps-ci, jai croisé ce petit garçon dans mes
rêveries, ce petit garçon, que je peux chérir, couvrir damour, cest moi.
Moi lorsque javais dix ans, lorsque je ne savais rien de ce qui allait se passer. Je
me parle à moi-même, comme si jétais mon propre papa, parce que je sais que ce
petit garçon-là, on ne pourra jamais me lenlever. Un jour, il est venu tout seul,
enfin, je veux dire, je suis venu tout seul à moi-même. Jai regardé cet enfant
que javais été, et je lai trouvé beau. Dire quil ne le savait
pas ! Il navait pas mon début de plastron de kilos superflus, il était trop
maigre, avec ses boucles châtain, ses cheveux longs, mais il était beau, et dans ses
yeux bleus je voyais des lumières dont je naurai un jour que les rides. Ce petit
garçon, à chaque fois quil revient, maintenant, dans ces étranges contemplations,
je laime. Je découvre que je laime, comme je ne me suis jamais aimé, et je
lui parle, je le prends dans mes bras, il me répond, cest comme si tout était
encore possible, sil allait vivre tout mon passé, et sil pouvait encore agir.
Et je me prends à penser que je suis toujours capable de lui éviter le pire, de le
préserver des erreurs. Dans la vie, on ne peut pas, comme sur un ordinateur, faire un
« undo », revenir sur une mauvaise manipulation et recommencer depuis le
début dune action sans quil reste trace de lerreur, mais je fais tout
de même ce geste vers lui, dans ce rêve éveillé, pour le sauver de lui-même, de ce
qui la abusé et meurtri. Et je le vois heureux, alors, comme rarement dans mon
existence, je partage ce bien-être, et je vis avec lui le temps que je nai pas osé
prendre pour moi, cest-à-dire une vie sans déception, sans servitude excessive, et
dans lamour.
Je maime quand
jétais petit, à retardement. Oui, je maime enfin, envers et contre tous ceux
qui men ont empêché. Quon ne sy trompe pas : il ny a pas de
narcissisme ni dorgueil, je ne me sens pas meilleur ni pire quun autre, mais
je maccepte tel que je suis, parce que les souffrances sen vont dans ces
instants extraordinaires. Je crois que la rencontre de lenfant intérieur est
possible pour tous, et que tous ceux qui la vivraient trouveraient là cet amour simple et
pur deux-mêmes qui leur fait tant défaut tout au long de la vie. Comme on aime
dévidence un enfant qui paraît, un enfant quon a fait.
Et je me parle. Je
connais tous mes défauts, toutes mes faiblesses, tout ce que jaime, cest
tellement facile alors, de dire « népouse pas cette femme-là »,
« ne te désespère pas à lidée dêtre seul un moment, tu seras aimé,
beaucoup mieux, beaucoup plus fort, et sache que pour être aimé, il faut dabord
saimer soi-même simplement. Pour que les autres vous aiment, il faut dabord
faire la lumière pour que les autres la voient, et non pas attendre immobile dans le noir
que la lumière vienne à soi. »
Je me prodigue les
meilleurs conseils, les petites attentions que je nai pas eues, et lorsque la visite
est terminée, et que je peux enfin dormir sereinement, je pense avant de fermer les yeux,
à cet autre enfant qui vient de naître et qui vide ses biberons dans mes bras, le petit
Jim, que jai fait, qui est né de ma nouvelle épouse, et pour qui je ferai un autre
livre. Et je me dis que puisquil y a tant damour en moi, je pourrai
laimer de la même manière, lui donner ce que je sais, le protéger, tout en le
laissant vivre sa vie et faire ses propres erreurs, car on napprend bien que par
soi-même.
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