19-Le
mariage
C’est l’été
2004. Je me remarie. Je ne sais pas encore que c’est la source de nouvelles
catastrophes, et je suis heureux. Un jour de vrai bonheur, qui se prolongera une petite
quinzaine. Je me marie avec Xing, Française née à Shanghai. Pour le mariage, j’ai
invité les enfants, bien sûr, et je leur ai acheté de très jolis costumes chinois. Je
me suis souvent réjoui, en me promenant avec eux et ma future épouse, de voir que comme
ils sont aussi asiatiques, les gens nous demandent si ce sont nos enfants, et j’ai
l’impression amusante et fugace qu’un puzzle inattendu s’est reconstitué,
même si Xing ne participe aucunement à mon enthousiasme sur ce sujet.
On m’a obligé à
adopter, et je ne vais pas essayer par quelque moyen que ce soit d’obliger la femme
avec qui je suis d’adopter des enfants qui ne sont pas à elle. Je comprends donc sa
distance et ne lui fais aucun reproche, aucune approche même dans le sens où elle
pourrait ouvrir son cœur vers eux, parce que cela créerait un rejet. C’est
cette attitude qui est la bonne, car ils vont finir par s’apprivoiser
d’eux-mêmes, les uns et les autres.
C’est le
mariage, et Théo descend de la voiture qui l’a amené jusqu’à la maison,
conduit là avec son frère par une tierce personne. En descendant de voiture, Théo,
timide, engoncé dans une pensée opprimante, me lance cette phrase en guise de
bonjour :
- Tu sais papa, je ne veux plus faire de chansons !
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Parce que je ne veux pas en faire mon métier !
Je suis suffoqué,
car je reçois en pleine figure ce camouflet de la part de Maryse. Il est évident
qu’un petit garçon de 8 ans n’élabore pas seul ses pensées de cette manière,
mais ne fait que répéter ce qu’il a entendu ressasser par maman, et cela lui pèse
tellement qu’il se débarrasse de ce néfaste ballon de rugby en plomb, dès la prise
de contact avec moi. Il est visiblement à cran, stressé par la mission qu’on lui a
donnée de me transmettre ce message, car ne pas le passer serait agir en traître
vis-à-vis de sa mère, et me le donner, c’est mettre un coup de ciseaux, sinon de
cutter, dans les premiers vrais liens que nous avions réussi à tisser.
Je ne me démonte
pas, et je lui réponds du tac au tac :
- Tu sais, ce n’est pas parce qu’on a fait un jour une ou
deux chansons qu’on va en faire toute sa vie !
- Ah bon ?
Il lève enfin la tête
vers moi, interloqué. La vérité de cette réponse lui apparaît, on lui avait coupé
cet horizon-là, et il est tout surpris de le découvrir. Mais la gêne persiste, et je ne
sais pas encore pourquoi. Je le comprends vite : je lui avais parlé de ces costumes
chinois, pour le mariage, les lui avait montrés le week-end précédent le mariage, et il
n’avait pas été réfractaire.
Mais il refuse de le
porter. Soudain, c’est la ligne Maginot. Il se renfrogne : « Non, je ne le
mettrai pas ! »
Surpris encore une fois,
je n’arrive pas à voir les choses en face : Théo renaude parce qu’il suit
encore une consigne. Je n’en aurai jamais confirmation, mais je pense encore
aujourd’hui que c’était une possibilité. Ne serait-ce que par le fait
qu’avec beaucoup d’amour, de discussion, je réussis à lui faire porter ce
costume, avec lequel il se rendit finalement compte qu’il avait fière allure.
Son père était aussi
habillé en costume asiatique, je crois que c’est ce qui a achevé de le faire
changer d’avis. Car Théo s’identifie beaucoup à son père, c’est
pourquoi, lorsqu’on lui impose de lutter contre cela, il se rebelle si facilement,
sans comprendre que ce n’est pas contre le père qu’il se rebelle, (on se fait
mieux les griffes avec papa qu’avec maman quand on est un lionceau) mais contre le
flux contraire à cette identification.
J’ai lu depuis
que lorsqu’un couple se sépare, et que l’un des deux se remarie, l’autre
éprouve de la jalousie, et qu’il n’est pas rare qu’il mette des bâtons
dans les roues de son ancien conjoint. C’en était là un exemple parmi tant
d’autres, donc, et cela me rassura, dans un sens, de
voir qu’il y avait une normalité,
finalement, dans ces étranges réactions.
Alors, quelques
jours plus tard, je reçois à nouveau les enfants à la maison. Je prends Lucas et Théo
dans mes bras, puis entre quatre yeux, et je leur dis que j’ai à leur parler :
- Bon, les enfants, on va mettre les choses au point une bonne fois
pour toutes. Pour ce qui est des chansons, ceux qui les ont faites, c’est Théo, ici
présent, Lucas, ici présent, et papa, ici présent. Je veux dire que c’est entre
nous trois. Et rien qu’entre nous. Personne d’autre ne peut dire quoi que ce
soit là-dessus. Ca ne regarde personne d’autre, ok ?
L’air grave, ils
acquiescent. Mon ton est déterminé, sérieux, c’est un constat, un contrat, et ils
le signent du regard, et je lis en petits caractères au bas du papier imaginaire leur
satisfaction : papa prend les choses en mains !
- On s’est bien amusé en les faisant, et, si vous voulez, on
s’amusera encore en en faisant de nouvelles. Toujours d’accord ?
Il disent oui et
appuient d’un mouvement de tête.
Ils sont maintenant
aussi déterminés que moi. Et l’adoption se fait aussi par ce contrat imaginaire,
définitivement. Je serai toujours, pour eux, et pour les chansons, « le plus gentil
papa du monde ».
Nous avons fait, depuis, plusieurs autres chansons. Maryse
l’a su ; il faut croire qu’elle a senti notre détermination, car elle
n’en a plus touché un mot.
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