17-Des
traces sur le mur
Les enfants venaient
chez moi de temps en temps, au rythme de nos envies mutuelles, et des créneaux laissés
libres dans les emplois du temps. Ce nétaient pas des visites très fréquentes,
une ou deux fois par mois, mais un rythme plus soutenu ne simposait pas, ni pour
eux, ni pour moi. Lenthousiasme des enfants était fluctuant, mais jamais absent non
plus, quant à moi, je prenais le pli qui nétait pas dans le pantalon, celui
dassumer seul la présence de mes enfants. Cétait difficile, bien sûr, car
à leur âge, des jumeaux prennent beaucoup de temps, dattention, dénergie.
Je navais ni froideur ni explosion de joie lorsque nous nous retrouvions,
jémergeais plutôt dun coton, une nuit un peu trop longue, de celles dont on
a limpression, en se levant, quon ne se réveillera pas entièrement, de toute
la journée. Après un grand choc, et un divorce en est un, sismique, il y a un temps de
latence avant de reprendre la marche, de reprendre le rythme, de se donner un pas neuf. Je
nétais pas encore dans la phase douverture, de volontariat, sans aucun doute
parce que mes enfants et moi ny étions prêts ni lun ni les autres, en
vérité.
Javais des échos
vengeurs de Maryse, de ci, de là, tel ce mot de Jean-Pierre, mon ex beau-frère, avec qui
jai gardé dexcellents liens. Au cours dune conversation par
téléphone, il mapprit que Maryse disait à qui voulait lentendre
quelle mimposait de prendre les enfants quand elle voulait. Ces propos, tout
à fait contraires au jugement et à la réalité, retournaient le couteau dans la plaie,
quand elle aurait pu cicatriser plus vite. Je me souviens de cette phrase quelle
avait eue, pendant notre mariage, à une période neutre, alors que je lui avais dit la
trouver de mauvaise foi pour je ne sais quelle réaction quelle avait eue :
- Eh oui, toute petite, déjà, jétais de mauvaise foi.
Cétait étrange, cette petite phrase, car, me
semble-t-il encore, elle navait pas été dite comme on lance une blague, mais comme
une affirmation réelle. Elle avait en tous les cas laissé planer un malaise
Je me hâtai de
rétablir la vérité, auprès de Jean-Pierre, et lui expliquai ce quavait dit la
juge : que je nétais « pas obligé ». Et que je faisais donc comme
bon me semblait.
Cest la
mauvaise foi de Maryse qui a fini par nous rapprocher, les enfants et moi. Jétais
tendu, sur le qui-vive dune nouvelle affirmation erronée, jétais sur la
défensive, et cest ce qui me mit la puce à loreille, cest ce qui fit
revenir la vague à la plage.
Car ce soir-là, Théo
et Lucas étaient à la maison, dormaient dans la chambre à côté de la mienne. Théo
avait peu mangé, et je métais stupidement entêté, comme on faisait dans le
temps, à lui dire quil ne quitterait pas la table avant davoir fini ce
quil avait dans son assiette. Je me souviens de son pauvre petit regard perdu dans
la sauce, et de mon idiote certitude, de la peur de celui qui croit quil sera papa
seulement sil se fait respecter par la force. Quelques mois plus tard, je lui dirai
quelle erreur javais faite, en lui présentant mes excuses, et jamais plus je ne
serai mauvais père de cette façon, en tous les cas. Lautorité se doit
dêtre naturelle, elle doit couler de source, sinon, elle ne fait que bâtir des
rapports humains sur un lit de crainte inutile.
Ce soir-là, donc, mes
deux petits jumeaux de 6 ans dormaient sous mon toit, après une journée pas folichonne,
pendant laquelle javais eu limpression daccomplir ma B.A., une journée
où javais eu le sentiment de les traîner à ma suite plutôt que de partager avec
eux. Il faut être détendu pour recevoir quelquun dans son cur. Et ni eux ni
moi ne létions. « Les enfants ont la version de leur maman, et men
veulent », me disais-je, pour essayer dexpliquer ce mal-être, que rien ne semblait
pouvoir enrayer.
Vers deux heures du matin, je traversais leur chambre sans
bruit pour aller dans la cuisine, lorsque jentendis que Lucas était éveillé.
Entendant beaucoup dagitation et de soupirs sur le petit lit, jallumai la
lumière pour découvrir un spectacle frappant : Lucas avait fait ses besoins, la
grosse commission, et il en avait badigeonné les murs, devant lui, dans le noir !
Je ne sais comment ma colère sest évanouie, mais elle
na pas eu le temps de sexprimer, elle sest éteinte dans
luf. Je crois que javais trop manifesté dautorité dans la
journée, et que javais envie de comprendre, de parler. Il ne fallait pas se
fâcher. Non, si je punissais, je créais un mur définitif entre Lucas et moi, entre eux
et moi, un mur plein de caca ! Je laissai partir un gros soupir, puis, je commençai
à chercher une autre alternative. Il fallait savoir doù venait ce cri. Car
cen était un, cétait une façon de dire : « Je ne suis pas
daccord et je ne sais pas le dire autrement ».
Cest ce que je dis tout haut à mes enfants, tous deux
éveillés alors. Je posai mon postérieur sur le bord dun lit, et je leur tins ce
discours, dune voix calme que donne la fatigue de lheure avancée et
labandon des armes devant un champ de bataille où lon ne veut plus entendre
le bruit des canons, dune voix très douce, mais ferme en même temps :
- Lucas, je ne ten veux pas. Je ne te punirai pas. Ce que tu as
fait là, cest très sale, mais ce nest pas ça qui compte, ce qui compte,
cest que cest très important. Ca veut dire quelque chose. Ca veut dire
quil y a quelque chose qui ne va pas. Alors, je te le redis, je ne vais pas crier
pour ça, je ne vais pas te punir. Mais je ne partirai pas de cette chambre avant de
savoir pourquoi.
Avec le recul, cela me
fait sourire, maintenant, de voir que je minfligeais le même
« supplice » que celui que javais fait subir dans la journée à
Théo : « Tu ne quitteras pas la table avant davoir fini ». Je me
sentais en faute, mais je ne savais pas en quoi exactement, et la seule chose qui
mimportait, cétait déchanger enfin avec les deux petits gars qui
avaient crié au secours dune façon si étrange.
Le problème devait
être à la mesure de la déconvenue causée par ce geste dégoûtant. Quelque chose
dégoûtait mes enfants. Etait-ce moi ? Si oui, comment, pourquoi ? Voilà,
parmi beaucoup dautres, les questions que je posai cette nuit-là, et je
navais aucune réponse. Le silence. Je comprenais que quelque chose les empêchait
de parler, que je nétais pas sur la bonne piste. Au milieu de ce silence gêné, il
y avait parfois des gestes, des respirations, qui mont permis davancer pas à
pas dans la bonne direction, jusquà découvrir, au bout de deux heures de patience
et de monologue intuitif, le pot aux roses :
- Est-ce que cest parce que Maman vous dit que cest
obligatoire de me voir ?
- Oui.
- Oui.
Enfin ! Ils avaient parlé ! Mes deux petits
étaient doués de la parole ! Tout heureux davoir trouvé le filon, et de voir
que je nétais pas directement en cause, javançai prudemment sur cette piste,
et finis par tout comprendre, par avoir toutes leurs explications. Leur maman, avant de me
les laisser, leur disait quil fallait absolument voir papa, que cétait
obligatoire, il ny avait pas déchappatoire, même si eux avaient envie de
faire autre chose, même sils demandaient une solution de rechange.
Et là, oui,
cest là que mon sang na fait
quun tour, et que jai commencé à prendre mes petits sous mon aile, comme
peut et doit le faire un papa, cest là que jai commencé à comprendre que je
pouvais leur être vraiment utile, leur apporter quelque chose quils aimeraient, et
dont ils se souviendraient. Cest là que par sa tentative de mainmise, Maryse
ma permis, sans le vouloir, de prendre le contrepoint, de maffirmer dans le
rôle que je navais pu prendre jusqualors. Comment ? Javais été
obligé, moi, dadopter des enfants sous la menace morale, javais subi ce
chantage et il avait marché. Allais-je laisser mes enfants subir la même chose ? Si
javais pu laccepter pour moi, je ne le pouvais pas pour eux. Il était hors de
question que mes enfants soient obligés, comme je lavais été, à faire quelque
chose dont ils navaient résolument pas envie. Je parlai avec eux, ce soir-là, du
« programme » de maman, et ils me confirmèrent quil y en avait un, et
quil leur pesait. Jimaginais Maryse, faisant primer ses loisirs sportifs ou
décoratifs sur sa présence avec les enfants, comme cela avait été le cas chez nous, je
les voyais lire ou entendre un plan de journée établi, auquel il fallait se plier sans
objection.
Hormis, peut-être, le
caca sur les murs ? Pourquoi se seraient-ils tus si obstinément avec moi, sils
navaient pas été déjà habitués à le faire avec leur mère ? Comment en
vient-on, enfant, à déposer ses excréments sur les murs pour demander lattention
des grands ? Pourquoi fallait-il quelque chose de si radical ? Parce que déjà,
dans la vie, on leur avait appris à ne pas dire, à ne pas parler, à garder au fond de
soi les secrets, ce qui nempêche pas quils ressortent, et pas par le meilleur
endroit.
- Les enfants, vous nêtes absolument pas obligés de venir me
voir. Si vous nen avez pas envie, dites-le moi, tout simplement, et il ny aura
pas de soucis.
Les deux petits garçons me regardent avec des yeux qui
nont plus lair bridés tant ils sont agrandis par la surprise. Ils sont à
nouveau muets, stupéfaits. Alors, cétait aussi simple que ça, la liberté ?
Oui, les enfants, aussi simple que ça, et jajoutai que je dirais tout cela à leur
maman, que je lui expliquerais, et quils nauraient plus de soucis à se faire.
Ils se rendormirent
comme des bébés quils étaient. Ils navaient plus peur. Ils navaient
plus besoin de salir les murs.
Le lendemain
dimanche se passa silencieusement, dans lattente du moment où je les ramènerais à
la maison. Ils voulaient me voir de leurs yeux faire ce que javais promis. On ne
mangea pas mieux, ce midi-là, ni plus. On était dans lexpectative. Lun comme
lautre, ensemble, ils attendaient.
En arrivant dans leur
maison, jai tout expliqué à leur maman, devant eux. Leur maman qui était
furieuse, qui bouillait intérieurement, que je puisse agir sur son sacro-saint emploi du
temps, risquer de le chambouler. Elle avait irrémédiablement massacré le mien, avec
deux enfants quand je nen demandais pas, et se rebellait parce que je risquais de
rendre ses loisirs aléatoires. La comparaison était amusante. Elle eut des mots
violents, je ne me démontai pas, je fus comme doit être un papa qui donne lexemple
à ses enfants : un roc. Je fus un roc pour les protéger, et pour me protéger, pour
que nous puissions créer notre cocon à nous.
Je me rappelle, un autre
jour, une scène qui aurait pu être printanière. Maryse, dans la maison quelle a
achetée avec Florian, son nouveau compagnon. Grand, costaud, il la domine de ses
centimètres, cest peut-être ainsi quil la tient, avec sa grande
taille ? Il ne parle pas, ou pas assez, Maryse sen est ouverte à moi avec un
regret dans la voix. Jimagine des grandes soirées silencieuses et je souris en coin
en me disant que ça doit la changer de moi. Mais cet autre jour-là, je ramène Lucas et
Théo chez eux, et on moffre lapéritif, prétexte habile pour me tenir assis
sur une chaise et arriver à me raconter, dans une colère mal contenue, que Lucas a dit
à sa maman « Cest mieux chez papa ! On est plus libre, on fait ce
quon veut ! » le compliment me va droit au cur, mais je le ravale, et
jexplique à Lucas une chose tout de même évidente : cest avec maman
quil est le plus souvent, et il est normal que maman donne un cadre aux enfants,
parce que tout nest pas permis dans la vie. Je crois avoir, à cet instant, réparé
un petit écart de conduite des enfants qui mémeut, tout de même, mais je ne
remarque pas que Maryse croit que cest moi qui métais exprimé à travers
Lucas, je ne vois pas ses soupçons, ceux quelle a lorsquelle pense que je lui
ai dit cela pour le monter contre elle. Je ne pense pas à cela, jen suis à cent
lieues, car je nai jamais dit cela à mes enfants, sinon, ce « Cest
mieux chez papa » ne me toucherait pas autant. Il serait attendu, guetté. Il aurait
un sale goût de vengeance. Mais il me surprend comme on découvre la mer au bord
dun joli chemin de campagne. Ce nest pas une victoire que cette phrase-là, ce
nest pas une revanche. Cest la joie de savoir quon est reconnu,
quon est adopté. Et dans mon cas, il y avait de quoi trouver cela merveilleux. Je
suis encore étonné que Maryse, qui me faisait le reproche de ne pas être père, ne
lait pas vu, ne sen soit pas finalement réjouie.
Vient ensuite la remarque
de Florian. Ce week-end-là, un incident était arrivé. Maryse et lui avaient projeté de
partir pour les deux jours. Ils mavaient donc demandé de garder les enfants. Plus
exactement, conformément à lhabitude de Maryse, elle avait demandé aux enfants de
me téléphoner pour me le demander, comme si cétait leur désir à eux.
Javais accepté, mais javais bien spécifié dans ma réponse que je
nétais pas sûr de pouvoir les garder tout le week-end, car javais un autre
engagement qui demandait confirmation, le dimanche. De fait, Théo avait eu, le samedi
soir, une crise de larmes, et mavait dit vouloir rentrer chez sa maman.
Jy avais été très sensible, et javais appelé Maryse, pour len
prévenir. Et je lavais ramené plus tôt que prévu, coupant le week-end sacré, et
les obligeant à rentrer à la maison. Doù lapéritif, les reproches de
Maryse sur la petite phrase de Lucas, et le visage dur de Florian, me disant :
- La prochaine fois, si tu les prends, tu les prends tout le
week-end, tu ne les ramènes pas en cours de route.
Nosant comprendre, et surpris par le ton péremptoire de
ce grand garçon impressionnant, javais ingénument demandé pourquoi.
- Parce que ça nous gêne dans notre programme !
Cela sur un ton
encore plus tranchant.
Tout dabord,
Monsieur Florian, javais pris les enfants parce que vous laviez demandé.
Ensuite, laisser pleurer Théo pour respecter le programme que vous imposez aux autres, y
compris aux enfants, maurait paru abject.
Je ne trouvai rien à
dire devant tant de froideur avouée, et neus pas le temps danalyser mes
sentiments pour dire ce que je viens décrire. Je les sentis soulagés de
mavoir donné de concert cette tancée, car je vis à lapaisement sur le
visage de Maryse quelle pensait tout à fait comme lui.
Alors, je les laissai à leurs illusions, et repartis en
pensant à lépisode du caca sur les murs, et au chemin fait, depuis, pour en
arriver à entendre ce « Cest mieux chez papa ! » béni. Ce
chemin-là, nous lavions pris tout de suite après lépisode nocturne où les
enfants mavaient avoué que maman les obligeait à venir me voir. Quinze jours plus
tard, exactement, lorsque javais appelé mes pin's, au téléphone, pour les inviter
chez moi.
- Non, papa, jai pas envie de venir, mavait répondu
Théo, avec cette innocence de lenfance, où lon dit ce que lon pense,
tel quel, puisquon a le droit de sexprimer, et aussi parce quon veut
tester une situation nouvelle.
- Daccord, Théo, pas de soucis, lui répondis-je avec la même
sincérité et un sourire, en lui demandant ensuite de me passer son frère.
- Lucas, est-ce que tu as envie de venir à la maison ?
- Oh oui, papa, moi, jai envie de venir !
- Très bien, Lucas, je viens te chercher alors !
Et là, jentends la main de Théo qui arrache
lécouteur :
- Moi aussi, papa, jai envie de venir !
Ils sont venus tous
les deux. Ils sont venus, et nous avons passé un week-end de rêve, sans saleté sur
les murs, en mangeant de bon appétit, en jouant et en riant beaucoup !
Après la nuit, nous connaissions enfin le jour, juste parce
que javais laissé mes enfants sexprimer, et que je ne les avais pas déçus.
Juste parce quils avaient cru en moi, juste parce quils sétaient sentis
libres de venir me rejoindre.
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