16-Rembourser
les anges
Je nai jamais
accordé une bien grande importance à largent. Du temps que coulait la source du
doublage, du temps du mariage, javais dépensé sans compter, tous les frais
étaient à ma charge, aussi bien pour les travaux dans la maison, qui furent
conséquents, que pour le ménage, les courses, et le train de vie. Je me souviens
néanmoins dune anecdote, une remarque que javais eue, quand, revenant des
courses, Maryse mavait dit quelle avait acheté un cadeau danniversaire
pour une de ses amies, avec largent du ménage, c'est-à-dire le mien. Comme elle
nétait pas démunie, et quelle gagnait correctement sa vie de son côté, en
thésaurisant ses revenus puisquelle ne payait rien, javais trouvé cela
cavalier, et je regrettai ouvertement que mon avis ne mait pas été demandé.
Lincident ne
se reproduisit pas, et jen souris aujourdhui, mais il est dautres abus
plus graves qui, sils me laissent en paix, ne portent pourtant pas à sourire. Le
fait, en premier lieu, quà la lecture de ce livre, mes amis me disent
aujourdhui quils sont étonnés du fait que jétais réellement soutien
de famille. Ils me disent quils pensaient que cétait Maryse qui subvenait à
nos besoins, et que je vivais à ses crochets. Cest tout à fait faux, à part les
tous premiers mois, comme je lai dit ici, et je me demande doù vient cette
croyance, je me demande si elle na pas été alimentée à mon insu, par Maryse, car
je ne vois pas comment des amis proches, ayant tant partagé avec notre couple du temps
où il existait, aient pu conserver lidée que je napportais pas dargent
au ménage, quand ils me voyaient offrir à Maryse des voyages à la Réunion, des
voitures, une adoption. Car ladoption, il faut le dire pour ceux qui entament cette
démarche, représente non seulement des efforts moraux, mais aussi financiers.
Il faut revenir sur
un fait de société qui fut dactualité, mais qui est passé à la trappe depuis.
Pour que notre adoption ait une chance de se faire, nous nous étions tournés vers le
Vietnam, qui permettait, grâce à un intermédiaire, daccélérer les choses. Il
fallait bien sûr payer cet intermédiaire, avec un montant, si mes souvenirs sont exacts,
de 50 000 francs pour deux enfants. Au retour, nous commençâmes à entendre à la
radio des nouvelles alarmantes du Vietnam. Notre intermédiaire avait été incarcéré,
pour plaire à ladministration française, qui sindignait, parlait
dabjectes manuvres, de ces couples qui allaient ignominieusement
« acheter » un enfant au Vietnam. Je me rappelle de mon père, qui, relayant
cette affirmation comme un perroquet, et comme tant de téléspectateurs, mavait dit
que ce que nous avions fait avec Théo et Lucas, cétait un scandale. Et je me
rappelle du gros mot que je lui avais répondu à ce sujet, que je ne peux décemment pas
reproduire ici, et qui lui avait cloué le bec.
Quand, plus tard,
le Vietnam finit par accepter que lEtat français prenne sa dîme au passage, comme
cela était dusage dans les autres pays, nos intermédiaires ont été libérés, et
les adoptants, tout à coup, ont cessé dêtre des monstres en payant pour adopter
de petits Vietnamiens, puisque la France touchait sa part.
Tout rentrait dans lordre, lordre sordide, où
ceux que lon insultait avant pouvaient à nouveau prétendre aux gestes du cur
de ladministration, toute prête à aider ceux qui sont dans le besoin
daffection.
Je ne comprends toujours
pas le sordide qui a entouré toute cette opération, aussi bien au niveau international
quà notre petite échelle. Il y a quelque chose de pourri au royaume de
ladoption, il y a quelque chose de foutu dans les couples qui ne font pas cet acte
dun élan réellement commun.
Au moment du divorce et
du partage des biens, Maryse a exigé que lon retranche à son avantage, sur ma
part, 50 000 francs du prix de vente de la maison, pour les rendre à sa mère qui
les avait avancés. Jaurais pu présenter les factures, je nai fait que parler
de mon apport sur toutes ces années. Mais il aurait fallu que je défende légalement mes
droits, et Maryse sentait bien que sur ce plan, javais trop besoin de me libérer,
que je laisserais tomber. Jai appelé cela un vol dans ma tête et dans mon
cur, cétait suffisant, je nai pas porté laccusation devant les
tribunaux, pour ne pas plonger plus avant dans
le crasseux, dans les factures, dans les preuves à charge. Je sais que nous
nemportons pas largent et la matière quand nous quittons ce monde, je sais
que nous nemmenons rien de ce que nous prenons à autrui en partant pour
lautre monde. Je crois que notre seule richesse est notre lumière intérieure, et
que personne ne peut nous la voler, sauf à chercher à léteindre, à
létouffer dans une bataille, dont je nai donc pas voulu.
Jai pourtant dit le mot que javais à dire à ce
sujet, et les armes fourbies me déplurent tant que je ninsistai effectivement pas.
Maryse opposa à ma requête mon « insupportable besoin damour », alors
que je ne parlais pas damour cette fois, mais de ce qui me revenait de droit. Mais
là, je devais bien mincliner en face de la banquière, je ne faisais pas le poids.
Avec ces 50 000 francs, aujourdhui, que
ferais-je ? Jaurais un autre canapé ? Une voiture en meilleur
état ? Ou simplement, un peu dargent de côté, pour le cas où ? Je me
dis quils servent à Théo et Lucas, cest ainsi que jarrive aisément à
ne pas les regretter, je les leur donne maintenant, à eux, de tout mon coeur.
Je crois que spirituellement, nous gardons tous un héritage
de ce qui est bien ou mal acquis, et je suis heureux de me dire que plus tard, au moment
du bilan, au contraire de Maryse, je naurai pas cette part dhéritage en
négatif à « payer » moralement. A supposer que le ciel existe et que la
lumière soit faite, je ne demanderai pas que Maryse me rembourse, puisquau ciel,
largent ne serait quun mauvais souvenir. Mais si javais
lopportunité de demander réparation, dans un état de conscience où il ny
aurait plus de guerre, plus de tension, je lui suggèrerais de rembourser les anges, avec
beaucoup damour.
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