15-La
vague revient au rivage
Mon avocate est très
digne, racée, élégante, on sent une femme du meilleur monde, qui a de la tenue et de
lesprit. Cheveux mi-longs, blonds, elle est la seule que la robe noire
davocate ne rend pas sentencieuse, dans ce couloir du tribunal. Jai choisi une
avocate, parce que jai besoin du jugement des femmes, plutôt que des hommes,
jai besoin de convaincre au moins une femme, pour navoir pas été compris de
la mienne, cest un challenge, une bravade, je maime pour avoir eu ce mordant.
Ne pas se réfugier dans le côté « homme contre femme », attendre
anxieusement de savoir si une femme, malgré la compréhension du désir denfant
quelle a le plus souvent, peut comprendre ce qui sest passé dans la tête
dun homme.
Maigre consolation,
qui nest pas revancharde, mais lexpression dun souhait profond,
dun appel, pour être enfin entendu. Nous discutons sur le banc, un peu plus loin,
Maryse est avec son avocate, et je sens dans lair comme un parfum douverture,
jattends que des fenêtres souvrent quelque part, jattends lair
frais sur tout ce triste cortège dévénements contraires.
Jentre le premier.
Des femmes, aussi, alignées sur un long bureau. Lune est assise au centre, il doit
sagir de la juge.
- Voyez-vous une possibilité de récupérer ce mariage ?
demande-t-elle.
Comme il ny en a pas, elle me demande pourquoi, et je
lui donne quelques éléments.
Cest au tour de
Maryse dentrer, seule avec la juge. Puis, selon la procédure habituelle, nous nous
retrouvons tous dans la petite salle, qui ne ressemble pas à un tribunal, seulement à un
bureau impersonnel.
La juge nous demande plus dexplications. Je raconte
Lucas qui vomit, à la table du restaurant, et ma transparence, linutilité de mes
remarques. La juge me coupe péremptoirement :
- Tout de même, je vous informe, pour votre gouverne, Monsieur, que
lorsquun enfant vomit, la meilleure chose à faire est de lui donner à
manger ! Les spécialistes vous le diront !
Je nai pas eu
le temps dexpliquer que je voulais que Lucas boive du Coca, pour arranger son petit
ventre, et aujourdhui encore, je trouve que cette affirmation est bien étrange. Il
me semble quil faut attendre au moins quelques minutes avant de chercher à remplir
un estomac qui ne veut rien, si la nature le fait réagir ainsi, cest aller contre
la nature que de vouloir gaver un enfant qui ne peut rien avaler. Je me souviens avoir eu
limpression que cette femme avait lu cela dans un magazine comme
« Femme actuelle » et le ressortait tel quel, comme une grande vérité
scientifique. Dites-moi, Madame la juge, sauf votre respect, si vous aviez été assise
devant mon Lucas, nauriez-vous pas eu pitié de ses haut-le-cur, et
nauriez-vous pas patienté en lui racontant une histoire douce, par exemple, où il
naurait pas été question de divorce, de mésentente, de tristesse ?
Nauriez-vous pas écouté les mots apaisants de votre mari, qui cherchait à
établir une harmonie perdue ? Ne croyez-vous pas aussi, Madame la juge, quil
ny a pas de circonstances universelles, comme il ny a pas de goût universel,
et que chaque moment est différent ? Quil ny a pas de réaction
stéréotypée, en face dun petit garçon malade, hormis celle de chercher le
meilleur moyen, à deux, de prendre soin de lui, quand il a encore une maman et un
papa ? Quelle idée avez-vous eue de vous immiscer dans un dialogue dont vous
navez pas même voulu entendre la fin, mais qui vous a permis tout de même
dafficher un jugement ?
Peu importe, vous vous
êtes rachetée, Madame la juge, lorsque vous avez énoncé les conditions de garde des
enfants, conclues à lamiable, en donnant les dates, les week-ends, et en appuyant,
en répétant fermement, en regardant bien droit Maryse dans les yeux :
- Mais Monsieur M
nest pas obligé !
Un silence. Le regard incrédule de Maryse, les mots ne lui
viennent pas. Ils sont morts, les mots. Elle est pétrifiée.
- Un week-end sur
Je nentends pas la suite, je nentends que ce
nouveau :
- Mais Monsieur M
nest pas obligé !
Deux fois, qui résonnent comme deux coups de marteau sur le
bureau du commissaire-priseur. Deux coups de théâtre, et cest la justice qui vient
me rassurer.
Pour la première
fois, on soulignait un point qui confortait ma position, masseyait, quand
moralement, je navais pas de place où poser mon postérieur.
En dépit du mot
« condamne » qui est écrit à mon encontre sur le feuillet du jugement final,
et qui moblige à payer une pension alimentaire, je reçois un petit morceau de
justice, finalement ! Rien que pour moi, comme un mouchoir calme, précieusement
serré au chaud dans mes souvenirs, un réconfort, un poêle à bois dans la cabane au
Canada, dans le désert de neige. Payer
Grâce à cet argent sans âme, je peux me
libérer de cet autre mot insupportable : obligé. Je ne suis plus obligé, je peux
marcher dans la rue, aller vers quelque chose que je naurai pas peur dappeler
mon chemin. Oh, ce ne sont pas les enfants, qui menfermaient, qui
mempêchaient de mettre un pied devant lautre, eux, ils ny sont pour
rien, cest lautre, elle, celle qui a voulu à tout prix entendre
« Oui » quand je disais « Non », et qui maccuse
aujourdhui encore davoir fini par dire Oui comme si je lavais fait
librement.
On nest pas responsable dactionner un levier quand
on le fait sous la contrainte, sous la menace, ou le
harcèlement moral. Même si tout le monde vous voit abaisser le levier, et si ce levier
actionne une bombe. On nest pas coupable quand on est pris en otage, on nest
pas « responsable ».
Responsable de mes
enfants, maintenant que je les ai adoptés, bien plus tard, et à ma manière, oui, mais
cela, cest entre eux et moi. Il ny a quun regard mutuellement serein
entre eux et moi, maintenant quils savent tout, ou presque. Il ny a que la
place toute grande dans les curs qui souvrent. Plus dombre au milieu
quand nous sommes seuls, eux et moi, plus de doigt accusateur, ou de main qui se crispe
sur le poignet pour vous emmener là où vous ne voulez pas aller, là où on vous emporte
même si vous traînez des pieds. Aujourdhui, jaime mes enfants dans un élan
bien clair et simple.
La responsabilité,
cest le fait de devoir donner une réponse. Je leur réponds, ce livre est une de
mes réponses. Ce livre est le témoin de mon affection, quils auront toujours,
même sils se rebellent, même sils ne veulent pas de cet amour, il est là,
comme une lumière dans le noir, pour le jour où ils en auront besoin. La
responsabilité, cest lorsquen étant père, on prend la main de ses enfants
pour les emmener quelque part, pour leur montrer comment faire dans la vie. Pour
quils soient autonomes, quils sachent ce qui les environne, et ce livre qui
contient tant de secrets à tes yeux, Maryse, je ne te le jette pas à la figure, je le
mets seulement à la lumière, pour que mes lionceaux, quand ils seront lions, connaissent
tout ce qui les entoure. Et jespère quils verront dans mes pages beaucoup
damour. De lamour déçu, certes, pour ce qui sest passé entre adultes,
et quà ce jour, je ne comprends toujours pas, non plus que mes enfants, qui se
demandent pourquoi aujourdhui. Le silence
que tu voulais couler comme une chape de ciment sur tout cela nest pas la bonne
option. Car le silence, ce sont les non-dits, et il ny a rien de plus bruyant que
les non-dits, car ils ouvrent les portes et les fenêtres à toutes les questions, même
et surtout les plus tristes, les plus noires.
Oui, mes enfants,
maintenant que jai tout jeté, maintenant que le divorce est fait, maintenant que
jai tiré un grand trait sur ce qui faisait mal, je peux avancer, et même si, à la
sortie du tribunal, je ne men rends pas encore compte, parce quil faut que je
prenne des grandes goulées de liberté, pour me gaver dénergie et de soleil, je
peux maintenant vous ouvrir les bras de moi-même, sans personne pour me dire comment
faire ou comment ne pas faire. A lintuition. Comme un papa. Mais cela, cest
encore un peu plus tard. Il faut du temps pour panser ses blessures, mais il est des
sourires denfants qui guérissent tout. Dire quon nappelle pas ça un
miracle !
Pour lheure, je sors du tribunal, et chaque jour qui
passe ensuite me rend plus heureux. Mes faux amis me jugent, ma famille, mes anciens
frères me collent une étiquette de salaud dans le dos, mais elle est légère, et
senvole tout seule, elle ne me colle pas à la peau, cest un poisson
davril, elle ne me colle pas à lâme. Chaque jour qui passe, je me félicite
davantage davoir pris la bonne décision, et cest en me sentant mieux que
jai pu aller vers vous. Moccuper de vous. Vous faire rire. Vous faire chanter.
Vous aimer.
Les psychologues et
conseillers qui ne voient pas que lessentiel est dans la liberté daimer
devraient changer de métier, mes chers lionceaux. Jen ai rencontré une,
dernièrement, et lui ai raconté ces passages pas sages. Au début, cette femme,
conseillère auprès des couples adoptants, me soutenait mordicus quil ne fallait
jamais, ô grand jamais, dire au père quil fallait quil abandonne ses
enfants. Elle me parlait de cas dhommes qui avaient fait les démarches de
ladoption, et qui senfuyaient, laissant tout en plan. Elle jugeait cela comme
on juge un criminel ou un grave fautif. Au lieu de se poser LA question :
POURQUOI ?
Oui, pourquoi un
homme ferait-il toutes ces démarches éreintantes, recevrait-il dans sa maison un bébé
innocent, et tout à coup, le quitterait, quitterait tout comme un lâche ? Il y
a forcément une raison, à tout cela, et cette raison ne sappelle pas lâcheté,
elle vient du mot « responsabilité » quon pose comme un joug sur des
épaules fragilisées par lépreuve, alors que nous sommes certainement beaucoup
dhommes à adopter parce que nos femmes ont un désir viscéral denfant, un
désir immature, au point de bousculer tout sur son passage comme un bulldozer, sans se
soucier dautrui, ni de lavenir. Et nous sommes certainement nombreux, dans ce
cas, malgré les enquêtes des services dadoption, à dire oui quand nous pensons
non, pour aider nos femmes, et pour nen recevoir, pour toute récompense, que
limpression de navoir même pas été un géniteur, dêtre la
trente-huitième roue du carrosse. Pour se sentir alourdi de responsabilités que nous
navons pas souhaitées, alors que nous navions rien contre lamour, et
que cest par amour que nous sommes tombés dans le piège. Si on disait, dans de
tels cas, aux pères :
- Oui, vous pouvez partir, oui, vous pouvez dire que vous avez été,
dune certaine façon, pris en otage, non, tout cela nest la faute de personne,
et surtout pas la vôtre, alors, enfin, on obtiendrait un résultat. Car tenant dans mes
bras le petit Théo, le petit Lucas, innocents, jai créé un lien, un très mince
fil, mais solide comme on ne limagine pas. Et la liberté est le seul moyen de faire
en sorte que grâce à ce fil, et en éloignant toute culpabilité, lhomme devienne
père.
Lenfermer
dans un jugement quel quil soit, lui faire porter la terrible sentence de la
responsabilité, cest le faire fuir, cest faire des enfants sans papa. Un papa
sans enfants.
Au fil de notre
discussion, cette dame spécialisée dans les adoptions, qui se fermait beaucoup au
départ, a commencé à comprendre cette logique que jexpose ici : un père
adoptant ne peut être père que sil le désire vraiment, mais, démonstration à
lappui, au moment den venir à la seule conclusion qui simpose, le refus
douverture revenait : non, il ne faut pas dire à un père quil est bon
de tout abandonner.
Pourtant, ce
nest quen laissant tout tomber quon voit ce qui nous manque, et
quon le reprend, en le séparant de linutile et du fardeau.
Dire non à cette
seule bonne issue, cest mélanger tout cela comme le blanc et le jaune de
luf, et rendre tout à fait impossible la solution, cest laisser les
gens derrière leurs frontières, se renfrogner dans leurs conflits. Dire non, cest
certes sattirer les bonnes grâces des juges que nous rencontrons tout autour de
nous, dans le métro, dans les magasins, et encore plus souvent en nous-mêmes. Mais il
est trop tard pour faire justice, lurgence réelle sappelle
« enfants », le but à atteindre, quels quen soient les moyens, est une
adoption vraie, mutuelle et naturelle, et il me semble que lon ne devrait en aucun
cas perdre cela de vue.
Mettez ensemble un
chien et un chat qui ne sont pas habitués lun à lautre, et forcez-les à
jouer ensemble. Vous nobtiendrez rien.
Laissez-les faire, et
vous verrez quelques coups de griffes, vous entendrez quelques cris, mais en fin de
compte, avec la paix autour deux pour exemple, et un encadrement bienveillant et
discret, ils apprendront à jouer ensemble.
Qui oserait, sans tomber
immédiatement dans le ridicule, se placer entre le maître et les animaux pour
dire : « Non, il faut les obliger à jouer ! » Qui, sinon un enfant
cruel, ignorant tout de la vie, oserait sinterposer dans une relation pour dire un
« Non, le chien, si tu ne joues pas, je te mets une toise ! Et toi, le
chat, ce nest pas bien, je ne taime plus ! »
Il ne faut pas
punir. Il faut laisser venir. La vague, quand elle part, revient toujours au rivage, et
lenfant, pour un père potentiel, cest le rivage, la base, parce quil
reconnaît en lenfant ses racines, mêmes si elles ne sont pas de lui. La vague
revient à ses racines, et fond dans le sable, comme on sattendrit sur un mot
denfant, même quand il nest pas le sien.
Quand on dit non à
la liberté de la vague, on construit une digue infranchissable.
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