14-Douze
ans d'âge
Il y a des années
qui enivrent. Quand on a déjà des dents et des griffes, mais quon na pas
encore lautorisation de sen servir, et quon sen sert déjà
pourtant, parce que cest tellement exaltant de se reconnaître un pouvoir, et parce
quon ne sait pas que lon peut se blesser avec ses propres armes. Elle avait
douze ans, cétait la fille dun couple de nos amis et voisins. Petite fille
aux cheveux longs, châtains, aux parfums de boîte à bonbons, et qui riait de mes
plaisanteries, de ce que je faisais dans mon métier, qui donc sintéressait à moi
quand mon mariage sappelait solitude. Tout était prétexte à un rapprochement, le
but inavoué était de séduire celui qui aurait pu être papa. Les enfants sentent bien
quand il y a de leau dans le gaz, non seulement entre leurs parents, mais aussi
entre les autres parents. Les enfants, ai-je lu dans des ouvrages qui font autorité, ne
sont pas capables de penser sexuellement. Cest faux, entièrement faux ! Quils
ne soient pas capables de réaliser cette sexualité, cest plus vrai, mais dire que
la sexualité ne les touche pas, quils en sont vierges, cest un pitoyable
mensonge et une hallucinante ignorance. Je ne sais pas doù vient cette attirance
que les petites filles ont eue pour moi. Cela a commencé vers mes 15 ans, avec ma petite
cousine de 5 ans, qui se promenait devant moi, sur le canapé, marchant sur les mains, et
son pyjama tombant, me disait, dès le regard des grands écarté : « Il a vu
ma vu-lve, il a vu ma vu-lve ». Je ne sais doù elle tirait ce mot, mais je
sais que ce genre de chanson devient vite un chant de guerre pour un jeune homme, une
guerre contre lui-même, pour ne pas se laisser submerger par des désirs
« coupables ». Doù
tirent-elles leurs armes, ces nymphettes à peine debout, les jambes ouvertes sans savoir
ce quelles font ? Qui leur a donné envie à ce point de séduire, de cette
façon-là, qui leur a appris quil ny a pas de conséquences à certains
gestes ? La libération de la femme empêche-t-elle la vigilance sur les jeunes et
les très jeunes filles ? Je ne suis pas un prieur, mais si je devais prier, je le
ferais pour une seule chose, pour que mes petits garçons naient pas à subir cela,
pour quils naient pas le choc, pour que, de surcroît, ils ne sen
veuillent pas pour des idées qui leur viennent quand ils nont pas pensé à mal,
quand ils nont même pas commencé à penser à « Mâle ».
Il y a ces douze
ans dâge de cette petite fille, qui nest pas ma cousine, mais la voisine. Je
voudrais pouvoir ne prendre que son enthousiasme, du haut de mes quelque trente ans, mais
je lavoue, son petit jeu est tellement clair, et tellement insouciant aussi, que
jen ai des idées déplacées, mais en phase complète avec lattitude
ambiante. Car pour Karine, il ne sagit que dune partie de « Je veux
séduire » sans savoir quil y a des gens quon transforme en loups.
Heureusement, je ne suis pas un loup. Heureusement pour Karine. Car de « je
massieds sur tes genoux » en « je me colle à toi » et
en « je te fais des avances, tu vois pas ?», est arrivé ce soir où nous
nous sommes retrouvés seuls pour la nuit, elle et moi, dans ma maison de la tristesse,
dans la maison du rien, et où jai dit les mots qui prolongeaient sa pensée
jusquà laisser entrevoir la porte qui mène à la réalisation.
Elle pleure. Elle
pleure en réalisant soudain ce qui sest passé. Quelle est allée trop loin.
Elle a peur parce quelle se dit que je suis peut-être un loup, que je vais la
manger comme la chèvre de Monsieur Seguin. Rassure-toi, Petite Karine, je ne fais rien,
je caresse tes cheveux, et je te dis bonne nuit, je vais dormir dans la chambre du haut.
Tu veux rentrer, maintenant, en pleine nuit. Je vois le scandale et je reste ici.
Dans mon lit. Tant pis, tant mieux, il ny a rien à faire, il faut avoir conscience
des conséquence de ses gestes. Je suis en train de tapprendre cela, sans men
rendre vraiment compte, et sans me rendre compte que je suis vengé, en quelque sorte, de
celles qui mont violé grâce à leur « innocence », quand jétais
petit comme toi. Ce nest rien dintentionnel, mais je me suis vengé sans
chercher à le faire, ce soir-là, cest pour ça quau fond, je ne ten
veux pas davoir joué avec moi à un jeu auquel il ne faut pas jouer sans avoir les
cartes en main.
Je tai
ramenée le lendemain matin, et je me revois rougir de honte, un autre jour, en voyant au
loin Maryse te croiser avec ta maman. Je ne savais pas, alors, que je navais pas à
rougir de tes désirs denfant inassouvissables et irréalisables, je ne savais pas
encore que je navais pas mal agi en te révélant, justement, que tout acte réel
emmène vers une possibilité réelle.
Je me revois, chez
une amie, lui confessant peu de temps après cet événement, ce que javais
ressenti, et tout ce qui sétait passé, et tout ce qui ne sétait
heureusement pas passé. Je me revois lui dire, la tête dans les mains :
- Tu te rends compte ! Douze ans ! Elle a douze ans et je
me laisse faire ! Non, non, il y a vraiment quelque chose qui ne va pas dans mon
mariage !
Et mon amie, mère
dune enfant de douze ans elle aussi, qui me comprend, qui acquiesce, et qui me donne
son assentiment.
- Oui, il y a vraiment quelque chose qui ne va pas !
Cela, aussi, fut un
révélateur du manque, du grand vide où je me trouvais, cela aussi ma finalement
aidé, quelque amère que fut lexpérience, à comprendre quil fallait agir,
quil fallait tout briser, même si la casse en venait à faire par avance un bruit
terrifiant.
« La peur », disait François Mitterrand, « ce
nest pas lacte, cest ce quon ressent avant dagir, cest
lidée quon se fait de lacte. ».
Et quand on regarde
dans les yeux ce qui fait si peur, quon décide de laffronter, cest là
quon trouve le véritable courage. Cest là quon finit par savoir ce qui
est juste, et quon laccomplit.
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