14a-Jade
Entre 1993 et 1996,
(ladoption des enfants eut lieu en 1998) jétais souvent à Paris, pour mon
travail de doublage. Je me souviens de journées éreintantes, pendant lesquelles il
nétait pas rare que je parte à cinq heures du matin, pour Paris, afin
denregistrer dans un studio, puis, quen fin de matinée, je prenne le TGV pour
Lyon, pour une autre séance, enfin, que je revienne à la maison pour repartir le
lendemain à la même heure. Je revenais souvent à la maison pour être avec mon épouse,
bien avant larrivée des enfants. Aussi, lorsque les tensions devenaient trop
éprouvantes à la maison, tirais-je profit de lappartement du boulevard de Magenta
pour rester deux ou trois jours daffilée dans la capitale lorsque le travail le
commandait. Mon père avait là ce petit appartement, charmant malgré un manque évident
de tuyauteries pour alimenter un chauffage et une salle de bains qui nexistaient
pas, et malgré un simple vitrage qui laissait passer les exclamations de la rue
jusquà des heures inconnues aux bataillons des dormeurs, et des cloisons qui
laissaient passer jusquaux murmures des voisins. Alors, que dire du bruit des
assiettes au moment de la vaisselle ! On aurait pu, avec un peu dimagination en
surplus, reconnaître le cri de grâce des os de poulet glissant dans une cruelle
poubelle, gueule béante de loubli, résonnant dans les ossatures craquelées de
limmeuble.
Cet appartement,
dun style suranné, était vétuste, mais remplissait son rôle : faire revenir
parfois des poussières de souvenirs de ma petite enfance passée là jusquà quatre
ans. Au sixième étage sans ascenseur, il avait également la vertu de fatiguer assez le
promeneur que jétais pour quil sallonge sur le matelas dur comme une
langue de buf séchée, et quil
sendorme plus vite que son ombre. Enfin, quelquefois, il se passait des choses dans
la journée, auxquelles les marches essoufflantes ne suffisaient pas pour apporter un
sommeil réparateur. Témoin lépisode si frappant du choc avec Jade.
Dans les couloirs ou les
antichambres des studios de doublage, on est souvent plusieurs à attendre son tour,
suivant le plan de travail établi par le chef de plateau. Celui qui mavait
convoqué ce jour-là était Franck, et Franck était non seulement un chef de plateau,
mais il était aussi un ami. La voix de Franck, connue de la France entière, était
passée sur toutes les télévisons, toutes les radios, dans tous les cinémas, et Franck
en imposait. Sa stature, son âge et son expérience lavaient assis dans la
profession, et malgré le côté parfois trop assuré quon trouve chez tous les
chefs de plateau, il pouvait parler dautre chose que de travail. La chose était
assez rare pour que nous soyons liés damitié, et quil soit venu chez moi à
plusieurs reprises.
Ce matin-là, donc, nous
étions quatre ou cinq hommes à discuter dans un canapé, attendant que Franck nous
appelle pour jouer notre partie, quand arriva une apparition. Le mot nest pas trop
fort, à tel point que je le répète : une apparition !
Elle fit le même effet sur tout le monde que si une grande star avait descendu
lescalier sans crier gare. Tous les hommes se turent, et admirèrent cette jeune
fille, qui devait avoir 17 ans, qui sappelait Jade, et qui était, je lappris
à ce moment-là, la fille de Franck. Pour décrire cette merveille, je ne sais comment
my prendre. Lui donner un peu de la douceur de traits et des formes de Sophie
Marceau, de lespièglerie et de la finesse de visage de Marlène Jobert dans sa
prime jeunesse, lui rendre sa blondeur et ses longs cheveux, lui garder le mystère,
lil pénétrant et le charme dEmmanuelle Béart, tout cela me paraît
une manipulation génétique un peu sacrilège, car en dessous de la réalité, et donc
insuffisante à donner une idée réelle de cette créature qui est entrée dans cette
petite pièce, ce jour-là.
Je vous donne toute
cette description, mais je navais jeté quun coup dil à
larrivante, coup doeil qui mavait suffi à me dire que je ne voulais pas
être inutilement tenté, et quun bon livre valait toutes les
« apparitions ». Je me plongeai donc précipitamment dans un de ces bouquins
qui maccompagnaient toujours dans le train, et remarquai tout de même lessaim
dhommes qui sétaient formé autour de la belle. On se serait cru à la cour
du roi soleil. Sans trop de minauderies, mais avec politesse, elle refusait dun
regard souriant les avances, rendant les mâles encore plus serviles et prévenants.
Chacun dans cette pièce avait la certitude quil naurait jamais sa chance de
la séduire, mais la nature de lhomme est ainsi faite quil ne se résout pas
à limpossible. Je jetais de temps à autre un coup dil à ces
tentatives sans fruits, et me sentant prêt à chavirer avec les autres à chacun de mes
coups de périscope, je résolus de descendre à des profondeurs insondables, où rien ne
pouvait plus matteindre.
Jy étais
parvenu lorsque la cloche sonna. Enfin, la cloche est une image, car il ny en a pas,
mais en loccurrence, la cloche fut un comédien qui ouvrit la porte pour appeler
ceux dont cétait le tour. Coïncidence ? Hasard ? A force de vivre, on
saperçoit que si les coïncidences existent, les hasards, eux, ne sont pas de ce
monde. Je me retrouvai seul dans la pièce, avec cette bombe de 17 ans.
Je nose pas
lever les yeux, je tiens fermement la page de mon bouquin pour éviter déchouer le
sous-marin sur un récif. Elle se penche vers moi. Une seconde dhésitation. Elle se
lève doucement, sapproche et me demande en laissant ses cheveux cascader comme des
spaghettis dorés sur son épaule :
- Tu es marié ?
Je fais celui qui nest pas surpris. Masquer tout, fermer
les écoutilles, voilà lurgence.
Je comprends sur le champ que ne pas lui avoir fait la cour
comme les autres était en fait lerreur à ne pas commettre. Jétais le seul
qui navait pas succombé à son charme, alors, jétais
le seul qui fût digne dintérêt, et donc désirable.
Je ne peux pas non plus ne pas lui répondre, alors je
mentends lui dire oui.
- Ah.
Dans son « Ah. » il y a une déception. Visible.
Palpable.
Mais elle enchaîne :
- Tu as des enfants ?
- Non
- Aahhh !
Dans celui-là, il y a
la marque appuyée dun grand intérêt. A lévidence, elle trouve là un point
dentrée dans ma carapace qui lintrigue.
Alors, je cède,
pas à pas. Deux mots, puis quatre, et une courte discussion, dont je ne me rappelle pas
la teneur. Je me souviens seulement de mêtre repu de sa beauté, de sa présence.
Plus belle que ces filles des magazines, bien plus belle, car elle na pas besoin de
Photoshop pour gommer les défauts. Son maquillage ? Un léger nacre à lèvres,
satiné, et, à la riure des yeux, un trait bleu, prolongement du pli naturel, comme les
égyptiennes. Et cest tout. Pas de fond de teint, rien de plastique, juste elle.
Une courte discussion,
car nous sommes appelés sur le plateau, elle et moi.
Ecran.
Doublage.
Flou.
Sur le plan
suivant, nous sommes elle et moi à la table dun restaurant. Elle a repoussé toutes
les invitations pour que ce soit moi. Je nai pas besoin de le lui proposer. Nous
sommes assis, elle et moi, et le sous-marin fait eau de toutes parts. Je la vois devant
moi, cest un mirage, un souffle au cur, une glace à lamour auquel je
nai pas le droit de toucher parce que je suis fidèle. Parce que Maryse souffre, et
si je faisais un pas de travers, je serais ignoble !
Une quinzaine
auparavant, nous avions eu, avec Maryse, une longue discussion. Je lui avais dit mon manque damour, mon manque
profond de tendresse. De sensualité aussi. Mais elle était en plein traitement pour
obtenir plus dovules, pour les fécondations in vitro, son moral en avait pris un
coup, et navait pas arrangé les choses, qui déjà, nétaient pas au beau
fixe en ce qui concerne les mamours. Le jour de cette discussion, jétais vraiment
en détresse, je lui avais expliqué combien cétait important que nous nous
trouvions sur ce plan-là. Je lui avais dit la crainte que javais de ne pas tenir le
coup, de risquer de faire un faux pas si daventure, la tentation sen
présentait. Elle mavait entendu, à sa manière, puisquelle mavait dit,
en pliant une pile de linge :
- Le jour où tu nen pourras vraiment plus, dis le moi.
Sous-entendu : je
moccuperai de toi en urgence. Belle promesse en vérité, que celle-là, qui me
laissait dans le désert, car lurgence, cétait là, cétait à ce
moment précis, ou si proche, je le sentais venir, et voici que lurgence
sappelait Jade.
Elle était devant
moi, dans ce restaurant, à une table en plein air, et je respirais, enfin. Mais
cétait un air empoisonné, un sang bizarre était sous pression dans mes veines, un
mélange de ce nectar délicieux qui naît aux racines des nouvelles passions, et de ce
vénéneux élixir qui sappelle la peur. Jai tenu sa main quelques instants
dans la mienne, naturellement, sans arrière-pensée, et ce que jy ai vu était
tellement pour moi, cétait tellement un cadeau, que je ne lai pas pris. Qui
étais-je pour mériter un sourire dune aussi belle providence ?
Je ne me souviens pas de
la façon dont nous nous sommes quittés. Mais cétait sans gloire, et sans
embrassade. Limage daprès, dans ma mémoire, cest moi, affreusement
debout, dangereusement arrêté à langle
de la rue, juste après lavoir tourné. Moi, statue ridicule érigée à la gloire
de lHésitation, figé pendant quelque dix minutes sans fin, dans ce coin de Paris.
Tétanisé à lidée que revenir en arrière, cétait la prendre dans mes
bras, cétait la honte aussi, le délice et lopprobre en même temps. Un
terrible combat contre moi-même, dont je ne savais pas si je le gagnerais en revenant sur
mes pas, ou en continuant ma route. Cétait le film sur pause, la vie arrêtée.
Force fut bien de décider, et ce qui me fit appuyer sur play et reprendre le train pour
la maison fut que je me souvins de cette petite phrase de Maryse : « Tu me
diras quand tu ne pourras vraiment plus. »
En la retrouvant à la
maison, quand je me fus installé dans une certaine paix, et que je pus prendre mon
courage à deux mains, je lui reparlai de notre discussion, et de cette citation
delle. Je lui dis quune personne avait essayé, le jour même, de me séduire,
que javais passé mon chemin en pensant à nous. Je neus pas le loisir de lui
demander quoique ce soit, car elle entra dans une grande colère, se rebella, fit force
daccusations, de culpabilisation, sans même se rendre compte quà
lobserver dans une attitude si inattendue, si illogique, si dépourvue damour
enfin, mais tant remplie de jalousie (ce qui nest pas du tout la même chose, car
les conséquences en sont, au contraire de lamour, très désagréables), je
métais tu. Et que ce chapitre de notre
relation, dès lors, devait rester clos, pour cause dabsence de répondant.
Longtemps après,
à lorée de ladoption, je revis Jade, dans un autre studio. Cétait
toujours avec son père, qui mavait convoqué une nouvelle fois pour un film. Les
mâles, cette fois encore, étaient en rut. Je ne savais pas où me mettre, car Franck,
pour être venu à la maison, connaissait Maryse, Franck était le père de cette
merveilleuse sirène, et jétais toujours enturbanné de scrupules.
Le comble arriva, et le silence subit des mâles avec, lorsque
Jade sinstalla carrément sur mes genoux, devant tout le monde ! Je place ici
un point dexclamation, mais ce tout petit caractère suffit-il à exprimer ma
stupéfaction, et celles des spectateurs de la scène ? Mille points
dexclamation ny suffiraient pas, et ne décriraient pas non plus la formidable
volupté quil y avait à recevoir sur moi cet appel, ce « oui », ce
« viens » et ces jambes tendres, ce fessier parfait, si convoité alentour,
dailleurs, de sentir cette chaleur et cette voix douce tout près de moi, qui
navait pas lair de sétonner de ce spectacle, jamais offert à personne
dautre.
Javoue que, Franck
me tournant le dos, puisquil restait toujours face à lécran, je profitai de
ce trop fugace bonheur, oui, je men emplis lâme. Mais jentendais en
filigrane tant de reproches, tant déchos saturés, de peines, et de frictions, que
je fis encore une fois taire mon désir. Le pire est que jen fus fier ! Car
aujourdhui, dans la même situation, dans les mêmes tensions exactement, je
nhésiterais pas une seconde, pas un instant, à prendre dans mes bras ce cadeau que
me faisait mon ange gardien, ce cadeau quil me donnait pour que jaie une
raison de dire non à Maryse.
Je lai
gâché, ce cadeau, mon cher ange, et quand je vois, quand je sais aujourdhui le mal
que tu tes donné pour me servir sur un plateau la plus belle créature de Paris, et
probablement du monde, je ten demande pardon.
Jai pourtant
ouvert, sans me lapproprier tout à fait, un autre de tes cadeaux. Toujours dans la
même période, aux abords du départ pour Hanoï, dans un café, cette fois.
Je ne sais quelles
circonstances ont fait quune cousine a repris contact avec moi. Parisienne,
permanente, alors que je létais de façon intermittente, Michelle mavoua,
autour dun verre où les politesses tournèrent aux confidences, que lors de notre
première rencontre, au château de ma mère, des années auparavant, elle mavait
trouvé insupportable, mais quelle avait changé davis. Quest-ce qui
lavait fait changer davis, je nen sais toujours rien. Mais lidée
mamusait. Pour moi, Michelle, jeune femme très brune aux cheveux assez courts, au
nez mutin, et aux yeux en amande, dont la vive intelligence senrichissait avec
bonheur dune intense sensibilité, était une cousine éloignée, que javais
aperçue entre deux portes, et qui mavait parue agréable, sans que jaie
trouvé le temps de commencer un quelconque réel échange. Et puis, de confidence en
confidence, face à cette sensibilité, à cette découverte mutuelle qui nous amenait à
une écoute mutuelle sans jugement, jen arrivai à parler de moi. De ce que je
traversais avec Maryse. Je posais des mots sur ce que je navais jamais encore dit à
personne. Je me laissais aller à raconter, et donc, à me révéler à moi-même toutes
sortes de ces choses quon ne voit que lorsquon les formule.
Elle mécoutait,
me comprenait, compatissait avec quelques questions, avec un geste, une attitude. Et puis,
tout à coup, comme je posais mon verre, elle me regarda très intensément (je crois que
ses yeux étaient noirs), et elle me dit :
- Jai envie de tembrasser.
Jétais si surpris, mais en même temps, mes sens
étaient si aiguisés, à ce moment, que je compris ce quelle voulait dire, et
quelle mexpliqua dailleurs : ce nétait pas un baiser
damour quelle voulait me donner, mais un baiser de tendresse, de
compréhension, de partage de ma détresse. Un baiser dencouragement, un baiser qui
serait à lunisson.
Alors, non sans quelques
hésitations, jacceptai et je pris ce baiser, dont je suis sûr quau départ,
il ne voulait pas dire autre chose que cela. Mais une fois le baiser donné et reçu,
quelque chose nous électrisa. Quelque chose nous rapprocha, quelque chose nous aimanta.
Nous sortîmes dans la rue pour jeter un seau dair frais
sur nos émotions. Elle me redemanda un baiser que le lui donnai après plusieurs
atermoiements, qui ne la refroidirent pas.
Ma main se posa
delle-même sur son pantalon.
- Non, ah non, pas sur les fesses, se plaignit-elle dans un souffle
plein démotion.
- Trop tard, répondis-je, car je sentais que tout cela nous
dépasserait.
Nous passâmes la
nuit chacun de notre côté, à Paris. Le lendemain, le téléphone sonna plusieurs fois.
Je pensais à Maryse, et je reculais, et javançais malgré moi, et je me dis
quil fallait que je laisse venir la décision toute seule, car si elle venait de
moi, ou si elle venait de Michelle, je trouverais les moyens dêtre plus fort
quelle. Je madressai donc à mon téléphone et lui attribuai la possibilité
de tirer à pile ou face. Quand jétais à Paris, je téléphonais quotidiennement
à Maryse, et jessayais denvoyer quelques mots tendres pour en recevoir
lécho. Bien sûr, cela était déjà arrivé que jy trouve mon compte, mais
depuis longtemps, maintenant, je sentais quelque chose se dégonfler en moi, à chaque
fois quelle mappelait, car cétait pour me demander comment faire pour
enregistrer un film sur le magnétoscope, ou écouter de la musique sur la chaîne, qui
était un ensemble home cinéma où tout le système audio vidéo de la maison était
branché. Maryse navait jamais été férue de hi-fi et sy perdait dans les
télécommandes. Je lui avais dit que jaurais aimé, parfois, quelle me
téléphone pour dautres choses, mais cela navait pas eu deffet. Alors,
je décidai que ce serait lattitude de
Maryse qui trancherait. Si elle mappelait ce jour-là, et si cétait pour me
parler de télécommandes, je me permettrais une vraie rencontre. Que ma cousine Michelle
nen prenne pas ombrage, si elle me lit, jétais sous le même charme
quelle, et cela, en réalité, ne sest pas joué que sur un coup de dés.
Grâce à toi, Michelle, pendant quelques jours, je suis redevenu humain, entièrement et
délibérément, délicieusement humain, et homme à la fois. Mais sans ce petit coup de
pouce de mon ange gardien ou du destin, appelons-le comme on veut, je naurais pas eu
la force de transgresser la loi.
Car Maryse mappela bien pour me dire :
- Coucou, je voudrais voir la Deux, mais le magnétoscope, cest
sur quelle entrée déjà ?
Une chambre
dhôtel, bien propre, bien moins crasseuse que lappartement paternel. Sur le
lit, Michelle lit la lettre que je lui ai écrite, dans laquelle je lui dis que jai
le même ressenti quelle, mais que pour pouvoir ensuite me regarder dans un miroir,
je ne souhaite pas aller jusquau bout, jusquà la pénétration. Que tout est
permis, hors cela. Ma peur a installé cette barrière-là. Je lui demande, après la
lecture, ce quelle en pense. Si cela la gêne. Elle répond :
- Non, cest tout à ton honneur.
Une chambre
dhôtel, une nuit vraiment folle, et tendre, où jai retrouvé le plaisir
dêtre un homme, la virilité vraie, c'est-à-dire que la vraie virilité, ce
nest pas dans la pilosité ou la rauque voix du matou quon la trouve, non,
cest dans la capacité qua un homme à donner du plaisir multiple à une
femme. Merci, mon ange, merci, Michelle, de mavoir donné cette tendresse quand je
navais à lhorizon que des nuages à craindre. Merci davoir fait en
sorte que çait été si facile pour moi de tenir mon engagement, de ne pas aller
jusquau bout, davoir remplacé mon plaisir par le sien.
Michelle et moi
navons pas continué cette liaison, car je nai pas eu le courage daller
jusquau bout de ce chemin-là. Quand on a déjà eu le courage de prendre un peu de
ce que lon mérite, alors quon croyait en être privé entièrement, comment,
pour autant, croire demblée quon a droit au bonheur ?
Et puis, la date
approchait, javais déjà signé tant de documents pour les enfants. Comment ne pas
avoir peur de faire marche arrière, quand tout le monde vous félicite davoir
entamé une si belle adoption, et davoir aidé votre femme lorsquelle en avait
tant besoin ? Le fait est que lorsque nous avons su, Maryse et moi, que nous allions
partir au Vietnam adopter nos deux jumeaux, ma femme sest enfin détendue.
Nous connûmes la date
du départ quinze jours à lavance, et pendant quinze jours, Maryse, dans cette
dernière ligne droite, sentit quil ne fallait pas lâcher ma main, si elle voulait
être certaine de pouvoir la tenir jusquau bout. Je ne dis pas que ce fut conscient,
je nen sais rien, mais le fait est que savoir la date approcher lavait
libérée, et quelle mavait fait des tendresses comme je nen avais pas
eues depuis très longtemps.
Mais dès le jour du départ, le jour de l'avion pour
Hanoï, la fête était définitivement terminée.
Chapitre suivant
|