13-La
gitane
Il fait beau. Je vois
limage se reformer, comme lorsquune goutte deau a jeté un anneau dans
une mare, et je vois quil fait beau. Sur ma gauche une maison en longueur,
devançant la plage, et couverte dune végétation dun vert nénuphar.
Jai dix ans. Ou quelque chose comme ça. Cest une goutte de souvenirs qui
remonte à la surface. Je mentends la raconter à ce monsieur droit comme un I dans
ses souliers cirés et à la cravate étonnamment rectiligne, comme amidonné. Je raconte
mes dix ans au psy : cette courette au sol de béton accolée à la maison, posée
sur lîle de Ré pendant des vacances de mon enfance. Cest avec mon oncle et
ma tante, dans la maison quils ont louée. Tout cela est bleu, le ciel est bleu,
limage est bleue. Ce bleu qui a le goût de lété, la chaleur du soleil,
alors on oublie comme on a eu froid à lâme.
Dans le bleu de la
cuisine, il y a les reflets des couteaux, coquillages pêchés sur la plage, à coups de
gros sel trompeur jeté sur leurs trous dans le sable. Cest la première fois que ce
petit garçon goûte cela. Resplendissant, le goût. Inconnu, oublié depuis, mais il
reste le mot resplendissant, le bruit de raclage dans le faitout en alu. Le sourire de ma
mère, présente aussi, le gai discours de linsouciance entre adultes, et les
enfants qui jouent à côté.
Je jouais à côté
dans cette cour de béton. Jai envie dajouter quelques cris de mouettes, que
je nentends plus, moi qui ai tant la mémoire des sons. Ajouter des bruits familiers
à cette photo qui na jamais été sépia, les mixer avec le silence du choc, pour
essayer de rendre la scène presque normale.
Des amis sont venus
rejoindre loncle et la tante, ce jour-là, ils sont venus avec leur petite fille.
Très jolie, de mon âge ou à peine plus jeune, elle ressemble à la gitane qui danse sur
les paquets de cigarettes, mais je ne vois plus sa robe gonfler, virevolter. Elle a les
longs cheveux très noirs, ondulés, du cliché en négatif. Je ne sais plus ses yeux,
leur couleur, mais je sais la lumière qui sortait deux, et qui mhypnotisait. Lumière très crue, qui me violente lesprit
encore aujourdhui. Jai perdu son prénom. Quest-elle devenue ? Se
rappelle-t-elle ? Jai peur aujourdhui dêtre le seul gardien de ce
souvenir-là. Nous « jouons » dans la cour. Elle me parle. Je nentends
plus les mots mais je vois bien que ce nest pas un jeu, ce quelle fait là. Je
crois que cest elle qui ma fait asseoir sur la chaise. Il manque des images.
Chacune est un fracas.
Elle sassied
face à moi, sur mes genoux, ses bras autour de mon cou. Je ne sais plus ce quelle
me dit, je ne sais pas ce quelle veut, je nose pas comprendre, je nose
pas croire. Je ne sais pas de quoi il sagit. Tout doucement, elle approche son corps
du mien, se plaque contre mon bassin. Sexe contre sexe à travers le tissu. Dans la maison
en longueur, derrière le rideau de verdure, on parle, cest la voix des adultes, qui
savent tout dordinaire, mais qui cette fois ne savent rien.
Cest chaud.
Tendre. Le sexe de la petite fille brune est collé contre celui du petit garçon. Elle se
frotte contre moi, elle ne fait pas un bruit. Il y a un blanc à la place de la
respiration. Elle se balance, de plus en plus fort, et je sens le plaisir qui la parcourt
toute entière, elle prend appui sur mes épaules.
Quest-ce que
le plaisir ? Quéprouve-t-elle ? Que fait-elle donc ? Et quelle est
cette sublime chaleur qui me prend tout entier, pourquoi fait-elle ces gestes-là,
pourquoi avec moi, pourquoi sans un mot ? Le fait-elle avec tous les petits
garçons ? Quest-ce qui est permis, quest-ce qui est interdit ? Ce
qui est interdit, cest ce dont on ne parle pas. Ce nest pas une histoire
damour, je le sais bien, cest le corps qui parle et manipule le mien, un objet
pour prendre du plaisir. Parce que cela vient de lingénu, de la toute petite, de
celle quon est censé conquérir mais qui prend les rênes sans vous demander votre
avis, cest dune extrême violence.
A-t-elle un sentiment ? Se préoccupe-t-elle de ce que
cela fait au petit garçon ? Cest un viol habillé, la honte du plaisir, aussi,
un viol à lenvers, tout est inversé et tout est à lextrême. Mes souvenirs
se tétanisent. Je me souviens que je savoure, mais dans la crainte de voir venir
quelquun, dans la peur dêtre en train de faire quelque chose de mal.
On a souvent peur de linconnu, mais en cet instant-là,
javais surtout peur de ma propre ignorance.
Des voix ! On
vient ! Vite, elle se relève, rajuste sa robe de gitane, elle est toute rose, mais
personne ne remarque le feu rouge, le sens interdit de ses joues. Papa lui prend la main
- On y va ?
Elle fait un petit sourire. Elle disparaît. Je ne la reverrai
jamais.
Emotion. Culminance
érotique, frustration. Avoir tenu dans ses bras le volcan sans comprendre et le voir
partir en fumée, sans espoir dune autre éruption
et avaler. Avaler ce viol,
car cen est un même sil na pas été abouti, cest un viol encore
plus moral que physique, au cours duquel lesprit et le corps dun petit garçon
ont été soumis à ceux dune petite fille.
Doù tirer sa
fierté, alors, ou seulement lestime de soi, comment savoir aborder une femme plus
tard ? Comment ne pas tomber dans la tentation de chercher une femme dominatrice,
sans quon sy attende, sans que cela se voie, pour briser la frustration, faire
se reproduire le choc émotionnel, pour espérer en voir enfin le dénouement ?
Comment ne pas
chercher à se retrouver en face dun ouragan quand on a embrassé le volcan une
fois ?
Cest le
parallèle que je fais devant le psy, pour mexpliquer à moi-même pourquoi, avec
Maryse, inconsciemment, jai laissé se recréer la situation. Je dis tout haut que
cest peut-être tout simplement cela qui ma poussé à chercher celle qui
aurait ce comportement-là, dans lespoir de vivre la fin de lhistoire aussi
fort que javais vécu le début. Oui, cétait de cela que me venait ma
tendresse pour les femmes-enfants.
Et, sans les excuser, ni vouloir faire comme eux, je
commençais à comprendre le mécanisme par lequel certains hommes, peut-être frappés
comme moi dans lenfance, en venaient à commettre des actes très graves avec des
petites filles. Linconscient mapparut alors comme un lac, devant lequel serait
assis notre conscient, contemplatif. Et à lévocation de cet épisode, leau
du lac devenait noire, mais pas une fange, pas répugnante, noire et brillante comme de
lonyx, comme un secret quon na jamais mis au jour. Assis devant mon lac,
je voyais des cailloux tomber dans leau, un pour chaque choc de ma vie, petit ou
gros caillou qui faisait des cercles, et je me rendis compte que le caillou de ma gitane
avait eu un effet anormal et alarmant. Au lieu de sestomper en arrivant au bord, les
profondes rides sur leau revenaient au centre avec la même force et repartaient
sans faiblir dans lautre sens. Il est des chocs qui, lorsquon ne les explore
pas, lorsquon ne les crie pas, créent une onde de douleur et
dincompréhension sans fin dans linconscient. Jai peur à cette idée.
Peur pour mes petits garçons, quils vivent la même chose, et nosent pas en
parler. Jespère que si cela arrive, je serai un papa suffisamment ouvert, clair,
pour quils se confient, afin que nous puissions adoucir les ondes, apaiser les
hontes. « On noublie rien de rien, on shabitue, cest
tout ! » disait Brel. Javais compris, que pour essayer de
shabituer, puisquon noublie jamais rien, il fallait dabord parler.
Voir surgir en face de soi les épouvantails de son enfance et leur dire : « Je
nai pas peur ».
Le psy se releva, fit quelques pas et dit lune des deux
seules choses sensées quil prononça au cours des séances.
« Il faudrait peut-être la retrouver, cette petite
fille ? »
Cette suggestion me stupéfia. Bien sûr cétait
impossible, et cette proposition, parce que le psy la faisait devant Maryse, était encore
plus irréalisable. Mais le symbole en était clair, il fallait effectivement trouver
cette petite fille, que chaque femme a en elle, mais qui sexprime si peu, occupée
quelle est à défendre ses droits et ses acquis avant même quon y touche, au
lieu de laisser souvrir son cur et son corps souvrir passionnément.
Trouver une petite fille dans une femme adulte, cétait facile, mais lui donner
assez de confiance et damour pour quelle soit sans retenue comme ma gitane,
cétait une autre paire de manches, et ce nétait pas Maryse !
Que je vous explique pourquoi je vous parle de mon psy, et
pourquoi Maryse est avec moi dans son cabinet : elle mavait demandé de faire
cette démarche, daller voir ensemble un psy pour sauver notre couple. Quand on ne
trouve pas en soi et en lautre les réponses, il faut aller les chercher ailleurs,
et javais souscrit à ce projet, toujours dans cette hantise davoir à me
reprocher plus tard de navoir pas tout essayé. Alors nous avons sonné à cette
porte extérieure. Le monsieur en point dexclamation, droit dans ses chaussures,
nous avait ouvert. Demblée, il nous avait demandé notre accord :
- Voilà, je forme des psychologues et dans le cadre de cette
formation, je souhaiterais vous filmer, pour enrichir le cours que je donne à mes
élèves.
Pris de court, et devant
le manque dexpérience que nous avions des psychologues, nous avons signé le
document quil nous présentait. Aujourdhui, en observant la façon dont se
sont déroulées les séances, jai lamère sensation davoir servi de
cobaye, et mêtre fait avoir, comme par une vente forcée.
- Nous nous occupons de votre cas, et en échange nous vous filmons.
Pourtant,
déchange, il ny en eut aucun, car les séances étaient payantes, sans quoi,
disait le « vendeur », une séance ne peut être efficace. Devant une grande
vitre sans tain, nous posions nos misères sur la table, et deux personnes inconnues, de
lautre côté, en remplissaient le ventre dun caméscope professionnel. Pour
quoi faire exactement ? Aurons-nous un compte rendu ? Aurons-nous une copie de
la cassette ? Des questions qui resteront sans réponses. Cest encore un viol
de lintimité que ces enregistrements, acquis au débotté, comme un vol à la
roulotte, des images dont on ne sait qui va les voir, et pourquoi.
Au lieu de
souvrir, de parler librement, on a la crainte de trahir des secrets, ce qui est tout
à fait antinomique avec le but dune thérapie, qui doit permettre au consultant de
tout dire, parce quil est en face dune personne neutre. Quoi de plus neutre
qu'une caméra, cet objet mort et sans sentiments ? Rien assurément, si ce
nest le nombre de gens qui pourront ensuite vous observer par le bout de la
lorgnette, juger de vos petits problèmes, de vos idées, et les appeler
« pathologies ». Jen voulais à Maryse de mavoir attiré dans ce
guet-apens, même si elle en était, je crois, aussi surprise que moi. Ce qui nourrissait
ma rancur était le fait que malgré cela, elle insistait pour que cela continue.
Je racontais ma
gitane, Maryse se racontait, et nous racontait, rassemblait ses peurs, ses angoisses,
listait et détaillait ses griefs puisque nous étions là pour tout dire devant témoins.
Quand Maryse avait terminé dexposer ses points de vue et ses désaccords,
cétait à mon tour. Mais je commençais
à peine une phrase que jétais coupé par le psy :
- Non monsieur, ce nest pas constructif.
Situation inique ! Quel était ce tribunal, où
javais tort par avance, où ma femme pouvait se répandre, dire ses colères, ses
dépits, quand je devais me taire ? Estomaqué, je nai pas trouvé
lesprit dà propos pour élever la voix, mais je réussis cependant à
exprimer une chose dimportance, finissant par oser dire que puisque je navais
pas fait mes enfants, ils nétaient pas de moi, ils nétaient pas à moi.
Cest là que le monsieur « Point dexclamation » a eu sa deuxième
sortie intelligente :
- Si ces enfants ne sont pas de vous, peut-être faudrait-il les
abandonner ?
Jétais
abasourdi ! Cela me semblait la pire des lâchetés : comment oser abandonner
des enfants après les avoir adoptés ? A lissue de cette séance, je pris la
décision définitive de cesser de my rendre, et une fois sorti de cette
cocotte-minute, la vérité me regarda en face, et josai lui rendre son regard.
Dire « je
nai pas fait ces enfants » et « je ne voulais pas denfants »
était la vérité. Je me suis laissé aller un instant dans lacceptation de cette
proposition pour expérimenter mon ressenti. Et en créant cette toute petite
ouverture, je pris dans la figure une immense respiration, un sentiment intense de
délivrance ! Lidée que je me faisais du divorce navait été
jusquà ce moment que limage dun galérien qui se dit quil va un
jour jeter ses chaînes à leau, mais jentrevoyais beaucoup mieux,
cétait inespéré, cétait miraculeux ! Comme tout être humain,
javais besoin de respirer, jai laissé pousser lidée de labandon.
Et grâce à cette liberté nouvelle, acquise de haute lutte contre Maryse, contre
moi-même, et contre les préjugés, jai pratiqué quelques semaines la politique de
la terre brûlée sur mes souvenirs.
Quand le ménage a
été fait, jai ressenti le besoin, vierge de tout autre obligation, daller
vers mes enfants. Je suis allé vers eux en liberté, les adopter dans mon cur.
Sans avoir eu le
courage de dire non, de dire adieu, et ensuite, bonjour, je ne verrais encore
aujourdhui, en mes petits lionceaux, que des enfants imposés. Rien ne vaut la
vérité quand on veut faire la lumière. Aujourdhui je suis heureux de dire que
cest moi qui aime mes enfants, et non quelquun dautre qui my
pousse, ou qui voudrait que je les aime.
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