11-Darlington
Les aboiements à fendre
le cur. Je suis au beau milieu dune enceinte de chiens, ça crie et ça vous
froisse tout entier au passage, ça vous fait vibrer les cordes primitives là où
lémotion ne peut pas avoir été insensibilisée. Je me prends de pitié, en
marchant au détour de ces cages, pour un vieux chien loup gris patiné qui montre les
dents et se jette sur la grille à mon passage. Laccompagnateur de la SPA me
dit :
-Celui-là personne ne pourra ladopter, il est trop agressif !
Dans le regret qui affleure de sa voix, il y a la promesse macabre dune
piqûre qui viendra éteindre la fureur de lanimal, qui aboie sans doute pour avoir
été maltraité, et pour lavoir appris dun mauvais maître. Le voyage en
arrière dans la vie supposée de ce chien se fait sur des rails teintés de douleur, de
rancune, dans un paysage affectif couvert de neige. Je mapproche de lui et tente de
lui parler, de lamadouer, essayer de lui donner sa dernière chance. Mais il a les
babines retroussées, on dirait quil sait quil va à labattoir et
quil en est fier, que cest là le seul libre arbitre qui lui appartient
encore. Nous passons, un peu plus loin, vers un énorme danois, noir, qui ne manifeste
rien, boule de muscles debout et statufiée, jusquau moment où il se rue sur moi,
son rauque aboiement rebondissant dans mon cur, comme la membrane dun caisson
de basse à dix centimètres du plexus, dans une boîte de nuit. Je laisse passer ma
frayeur et javance dans les allées, cherchant une confirmation dans un regard
canin, quelque chose qui puisse me confirmer que jai la bonne intuition de venir ici
te chercher, mon chien. Ils aboient tous, jeunes, vieux, épagneuls, bâtards, roquets,
ils me font tristement penser à ces aboyeurs de la bourse qui hurlent :
« Jai ! Je prends ! » Mais là, ce que vendent les animaux
cest leurs âmes. Quil a-t-il dans lâme dun chien ? Que se
passe-t-il dans lesprit dun chien, qui fasse que nous nous arrêtions et nous
le prenions avec nous, quelle pièce manquante de notre puzzle sy trouve, qui fait
que comme moi, après la perte dun chien, on va chercher celui qui vous donnera la
patte et courra après un morceau de bois ?
Nous ne sommes pas loin de lobscurantisme. Je repense à
ce que jai lu il y a peu de temps, qui disait que les chiens nont pas
dâme, que les chiens nont pas de mémoire. Je crois que ceux qui disent cela
nont pas dyeux pour voir. Javance dans la grande cour, entouré de
clapiers, et je vois avec dépit que je touche à la fin du voyage sans avoir eu de
certitude.
Ils sont tous touchants
et même au-delà, mais je nai pas encore vu celui qui me répondra sans que
jaie besoin de lui poser la question. Comme dans un film, cest quand
jarrive à la dernière case que je laperçois. Il est couché tout au fond,
immobile, cest le seul qui naboie pas, mais ses yeux, pardon, ses yeux !
Ils sont fixés sur les miens. On dit souvent des chiens, quils semblent dire ceci
ou cela. Celui-là ne semble rien dire, il y a dans son regard comme une absence, comme
quelquun qui nattendrait plus, mais il y a aussi un magnétisme, comme un
rayon, une direction toute prise. Je me penche, maccroupis et lui parle. Alors
doucement il se lève, comme un vieux chien fatigué malgré son jeune âge, et
sapproche de moi avec une grande lenteur et une grande humilité. Il est magnifique,
un Tervuren, mais je ne le sais pas encore, je crois que cest un colley parce
quil ressemble beaucoup à Lassie. Je lui parle doucement, il se recouche près de
moi derrière le grillage avec cette même expression calme et résignée, et il se
dégage de lui quelque chose de tout à fait indéfinissable. Une noblesse. Une
aristocratie. Cest une adoption silencieuse. A force de le regarder, paisiblement,
je prends ma décision, se sera lui. Tout de suite, je choisis son prénom : il
sappellera Darlington à cause de cette aristocratie, et à cause de cette pièce de
théâtre où jai joué le rôle de Lord Darlington, dans une pièce dOscar
Wilde. En montant vers le bureau, je me retourne de temps en temps vers lui, son regard me
suit toujours au millimètre mais il reste tout à fait immobile, on le dirait saisi et
incrédule.
- Cest un chien qui a été perdu, me dit la femme du guichet. Il a un an et demi.
- Ca fait longtemps quil est là ?
- Plusieurs mois.
Je métonne que personne nait
choisi cet animal exceptionnel, qui est sans conteste le plus beau du refuge, puis je
comprends quil est de bonne taille et que peut-être cela a rebuté bon nombre
dadoptants. Je ne sais pas encore quen fait, ce chien mest destiné,
quil mattendait là, point final. Les chiens ont-ils une âme ? Les
hommes ont-ils un destin ? Tout cela reste à prouver, mais il nest pas besoin
de chercher à justifier une évidente intuition. En signant les papiers, jentends
du bruit dehors. Par la fenêtre, je vois le chien tourner comme un fou dans la cage
en aboyant. Personne nest dans la cour, et laboiement a commencé à
linstant où jofficialisais cette rencontre et cette prise en main, alors que
de là où il est, il ne peut pas avoir vu ce que je faisais, et tout simplement il ne
peut pas me voir. Sur le moment, je ne métonne guère, comme lorsquon ne veut
pas réaliser que quelque chose dincompréhensible sest produit. De toute
évidence les chiens nont pas notre façon dêtre intelligents mais ils ont
des perceptions supérieures, inconnues de nous.
Le chien Darlington tire sur sa laisse ! Langue pendante,
griffes tailladant le bitume, il se rue vers ma voiture, à me faire tomber. Je trébuche
jusquà la portière et le voilà fou de joie sur la banquette arrière.
Larrivée à la maison nest pas non plus de tout repos, il y a un territoire
à découvrir, des marques à déposer et des jalons, et une autre personne.
- Qui est cette fille que mon maître appelle Maryse ? se demande Darlington.
Il ne comprend rien à nos mots et il ne sait pas que mon choix nest pas
vraiment le bienvenu.
- Tu avais dis que tu prendrais un petit chien.
- Non, cest toi qui las dit.
Désolé pour les
amateurs de caniches et autres yorkshires, je ne me suis jamais imaginé en compagnie
dun petit tas de poils. Mon gros tas de poils à moi a beau perdre les siens,
cest mon compagnon, il sera témoin de tout, et je ne sais pas encore que dune
certaine façon tout en nétant pas un chien policier, il me sauvera la vie !
Cest longtemps après, peut-être deux ans. Je nai
pas appelé mon chien, je ne lui ai rien demandé, mais il est là comme toujours à mes
côtés sur le qui-vive, haletant, lisant en moi comme à travers le meilleur livre
daventures. Jai perdu pied petit à petit dans ma maison, les enfants sont
là, je nai plus de place dans mon couple, je nai plus de place dans mon lit,
je nai pas ma place de papa, je nai plus de place dans mon travail. Je suis
devenu un petit rien insignifiant, je ne sais pas comment, mais, pernicieusement,
jen suis arrivé là. Et sous le poids de cet état de fait, je ne me rends compte
de rien, je ne réagis pas. Pour la énième fois, jai fais une proposition
dorganisation familiale qui na pas eu décho. Ce que je dis nest
pas entendu, et donc encore moins accompli, je ne fais que me surveiller comme on
surveille un grand malade dont la fin est prochaine. Je ne fais pas de bruit pour ne pas
me réveiller. Puis tout à coup, au milieu de cette petite mort, comme un abîme qui
donne le vertige et lenvie de sy précipiter, un coup de langue retentit dans
le désert de mon âme.
Cest mon Tervuren
qui me fait prendre conscience de mon inexistence. Les mots que je dis à mes enfants, à
ma femme, senfoncent dans un coton gris, la vie est molle, avec des parfums
désagréables déther, un parfum dhôpital. Mais lui, le chien,
mentend. Ne réagit que par moi. Un soupir, et son il bondit, un geste, et son
cil se lève. Et dans un brouillard, je mentends me demander intérieurement :
- Mais pourquoi ce chien soccupe-t-il de moi à ce point ?
La question est neutre,
rebondit à peine dans mon esprit, comme une balle de mousse quon va laisser tomber
sans savoir quelle va prendre le poids dune boule de bowling et tout casser
dans sa chute. Comme il me semble anachronique, ce chien, dans la ouateur ambiante, comme
il me semble différent de ceux qui mentourent. Pourquoi me semble-t-il
déplacé ? Oui, évidemment, il aime son maître, lui.
Et cest là
que tout me saute enfin à la figure, je suis devenu plus important pour mon chien, dans
cette maison, que pour ceux qui me sont censés être proches. Je prends brutalement la
mesure de ce gouffre que je ne voyais pas, et qui me forçait à garder le nez en
lair pour que le vertige ne me pousse pas dans le trou.
Tout ce que je dis, tout
ce que je fais, na pas lheur dintéresser le monde. Mais voici
quun simple toutou me dit que jexiste.
Exister pour lui,
cest déjà une existence, cest déjà un sens à ma présence ici, cest
commencer à se sentir utile.
Cest là, à cet
instant, que Darlington me sauve la vie. Car je crois que léther dans le coton
maurait eu à lusure. Je crois que jaurais dépassé le coma profond.
Que je serais parti de cette terre, « pour cause de trop peu
dimportance », comme dit si bien Brel dans ses dernières chansons, sorties
bien après sa mort, jétais désespéré avec persévérance, et je ne le savais
même pas !
Je ne mattendais
plus à rien, je laissais glisser lascenseur dans des sous-sols insondables, en me
disant comme dans la blague « jusquici, ça va ! »
Brave Darlington,
et même, bave Darlington ! Je te revois, littéralement couché sur moi, bien plus tard, quand je pleure niagaresquement, parce
que jai décidé de divorcer ; toi, haletant, me couvrant de tes baisers pleins
damour parce que tu as compris combien je souffre, tu es le seul à comprendre, tu
es le seul à éprouver de la compassion, tu métouffes dans ta tendresse, et pour
une fois, je te laisse faire, parce que jai enfin le sentiment que je le mérite.

Le chien Darlington
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