10-Happy
birthday
Jimagine Théo au jour où il lira ce livre.
Aura-t-il quinze ans, dix-huit, vingt-quatre ?
Cela me fera tout drôle de lentendre mappeler
papa, et dailleurs mappellera-t-il encore papa ?
Je me transporte X années en avant pour être avec lui et avoir ce dialogue
imaginaire dans lequel je lui explique ce fameux anniversaire de sa mère, bien avant
ladoption.
Happy birthday,
jouvre la valise en carton ; happy birthday, je place à lintérieur des
paquets de Figolu, petits gâteaux fourrés à la figue.
- Les Figolu ? me demanderait Théo
- Oui. Ta mère adorait les Figolu, je dis bien
« adorait », parce quelle en a été un peu gavée après cette
histoire-là. Je ferme la valise bourrée à craquer de paquets de gâteaux. Je la
soupèse. Happy birthday, cest lourd.
- Il y avait combien de paquets ?
- Je ne sais pas, au moins 40, en tout cas ça tenait tout juste dans le coffre.
Vert Roland Garros.
Happy birthday, mon amour, happy birthday, ma
chérie, jy ai mis toutes mes économies, mais aussi et surtout tout ce que je
pouvais pour te changer les idées.
- Pourquoi tu voulais changer les idées de maman ?
- Tais-toi, tu comprendras quand tu liras la suite du livre. Et puis arrête de
minterrompre tout le temps, je taime bien, je taime beaucoup mais
assieds-toi et écoute
Tu entends ?
Ce sont les rires des invités. Toi et Lucas vous nêtes pas encore là. Maman ne
peut pas avoir denfants, maman ne peut pas vous avoir, alors cest pour ça que
je voudrais lui changer les idées. Elle a un bandeau sur les yeux. Au milieu des
invités, quatre garçons poussent la voiture vers elle sans faire de bruit, et je me
revois, la veille, la cachant non loin de la maison, et nouant tout autour des rubans de
dentelles énormes, ces trucs de filles qui nous affriolent quand ils sont sur des hanches
douces et chaudes. Pour tout le monde, une voiture est une femme, je voulais lui redonner
cette femme quelle ne pensait plus pouvoir être, je voulais réaliser son rêve.
Happy birthday, mon
amour, tiens-toi en face de la voiture avec ton bandeau sur les yeux, tu ne sais pas
encore que tous tes amis se sont cotisés pour toffrir lassurance, tu ne sais
pas que cette petite Austin mini Roland Garros tattend avec son toit ouvrant et ses
mimis sièges en cuir. Elle est flambant neuve, quasiment, et tu ne la vois pas parce que
tu dois toucher pour deviner, et parce que tu tattends à un canapé. Tes mains
aveugles se posent sur les yeux ronds des phares et tu as un hoquet de surprise, tu fais
glisser tes paumes sur les ailes et les chromes dans le silence général, tout de même
ponctué de petits rires retenus de la part de tes amis, jai une larme qui se refuse
à sortir de mon il droit mais je sens quelle monte lascenseur ;
pourtant elle ne sortira pas. Mes yeux sont secs comme ton cur mon amour.
- Pourquoi elle a le cur sec maman ?
- Pas quand elle retire le bandeau ! Pas quand elle monte dans la voiture, rouge
comme une pivoine, et quelle emmène ses copains tour à tour faire des virées dans
le pâté de maison en tourbillonnant. Tu es si grande, Maryse, dans cette petite mini,
cette petite voiture de femme idéale pour se garer en ville, amusante comme tout, et à
laquelle on pardonne de sentir toutes les aspérités de la route quand elle démarre au
quart de tour sous les regards pleins de convoitise alentour.
Tu sors de la voiture et je te dis que ce nest pas fini,
et je te guide :
- Tu chauffes !
Quand tu contournes lauto, tu trouves la valise, et en louvrant, tes
yeux nont jamais été plus grands !
- Tout ça ! dis-tu.
Ta copine tapporte le foulard de soie sur lequel, patiemment, avec beaucoup
de fidélité, elle a reproduit le dessin que jai fait de toi dans cette voiture. Un
dessin naïf de livre pour enfant où tu as un corps de souris, comme jaime à
te dessiner souvent, une souris charmante dont la tête dépasse par le toit ouvrant. Un
dessin aux tons verts, vert Roland Garros, un décor de printemps plein de petites fleurs
multicolores qui tranche avec la robe blanche à pois bleus et à dentelles du dessin.
Dans cette soie, il y a mon cur, nu, invisible.
Et dire que tu
naurais dû voir que lui !
Un autre anniversaire.
La dernière année.
Lannée où je men vais. Je nai plus dargent, et je ne sais plus
ce que je tai offert, mais évidemment ce nest pas un cadeau du même prix.
Déçue, en colère, tu me fais remontrances sur remontrances.
- Déjà, pour lhistoire de la Réunion, tu es allé dire à mon patron que tu
voulais des vacances pour moi, sans rien me raconter ! Tu mas menti ! Oui,
tu mas menti ! Et pour mon anniversaire, lannée où je voulais un
canapé, et où tu mas pris autre chose ! Je nen voulais pas de ta
voiture ! Cest pas ce que je tavais demandé !
Je fais soudain ici le parallèle avec une
autre scène qui mavait choqué, où tu avais reçu, ma femme, pour un Noël, un
aspirateur offert par ta mère :
- Cest nul ! Jen voulais pas un comme ça, je le voulais horizontal et
pas vertical, je vais aller le ramener à ma mère et lui dire que jen veux
pas !
Alors, ce jour-là où tu me dis ta
déception pour le maigre cadeau que je tai fait avec mes moyens devenus modestes,
je fais aussi le parallèle, je te remémore cette scène, et je te répète ce que je
tavais dis déjà, à savoir que cétait une réaction de petite fille mal
élevée, quon ne renvoyait pas un cadeau dans les dents de celui qui vous le
faisait, fût-ce sa mère ou son mari. Et tu mas regardé dans les yeux, par
en-dessous, renfrognée, péremptoire :
- Cest de ta faute, tu navais quà pas mhabituer !
Happy birthday, mon cur sec, happy birthday, soufflons les bougies
Et je vois mon fils Lucas, silencieux, lisant à son tour
dans X années ce petit papier, je vois ses sourcils froncés, jentends un soupir
discret mêlé au froissement de la feuille qui se tourne. Et jentends ses questions
auxquelles je ne sais pas répondre.
Noir.
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