10a-J'ai
une intuition
Des réponses
Où
trouver des réponses quand elles remontent aussi loin dans le passé, plus loin même que
les souvenirs, quand on ne peut donc pas apporter de preuves, ni rapporter de faits
vraiment tangibles ? Je me rappelle néanmoins très bien dun événement qui
ne mest pas resté indifférent, et que jappellerai tangible, même si,
aujourdhui, rares seraient ceux dans la famille qui iraient dans le sens de ce dont
je vais témoigner. Cest la venue de la petite Magali, nièce de Maryse, fille de sa
soeur. Elle a cinq ans. Frêle, cheveux noirs, yeux tristes, peau blanche, elle dégage
beaucoup de fragilité. Nous la recevons à la maison pour le week-end, car ses parents
nous lont demandé : « Elle sennuie chez nous, on travaille trop,
ça lui fera du bien daller à la campagne. »
Nous recevons également
Lisa, une de mes cousines, qui elle, est adulte. Comme nous sommes en travaux dans la
maison, nous navons quune chambre à leur proposer.
- Cest pas grave, dit Lisa, il y a la place.
Lisa et Maryse discutent,
Maryse soccupe de la petite Magali, mais je suis surpris de noter quà chacune
de mes apparitions devant elle, elle a un comportement étrange,
incompréhensible, même. En entrant dans la salle de bain ou Maryse la baigne, je
vois Magali crier de terreur. Plusieurs comportements me semblent révélateurs dun
traumatisme, et comme ces excès de craintes et leurs manifestations ont lieu
exclusivement à mon approche, je commence à me poser de graves questions, dont je
mouvre à Maryse.
- Tu vas me dire que je débloque, mais quand même, jai
une intuition. Je me demande
- Oui ?
- Je me demande si cette petite fille nest pas victime de
quelque chose de sexuel.
Les réponses sceptiques
de Maryse nempêchent pas que je menferre dans mon raisonnement, malgré,
aussi, les réactions de Lisa, qui ne croit pas un instant que cela puisse être possible.
Mais de longues discussions, si elles ouvrent la serrure vers cette épineuse question, ne
permettent pas de laisser la porte réellement ouverte.
Le soir, je prends la
laisse du chien, attache le mien au bout, et memmène promener avec lui, pour un
long tour. Maryse et Lisa sont en train de coucher la petite, elles mont fait
comprendre quil était préférable que je méloigne à ce moment délicat,
pour que la petite sendorme paisiblement.
A mon retour, je trouve
Lisa, grise sous le choc. Grise comme quelquun dont le sang sest retiré du
visage. Elle me prend par le bras :
- Tu avais raison pour Magali !
- Comment ça ?
- Tout à lheure, on lavait mise au lit, jai voulu
me préparer pour y aller aussi, mais au moment où je suis entrée en pyjama dans la
chambre, elle sest mise à hurler, elle était hystérique !
- Et tu as essayé de savoir pourquoi ?
- Ben, Maryse est en train de lui parler ; viens, mais
nentre pas.
Je me place dans
lencoignure de la porte, prudemment retranché derrière un angle, pour que Magali
ne me voie pas. La petite fille pousse des hurlements, elle déborde de pleurs, de
terreur. Jécoute les questions de Maryse, et trouve quelle ne conduit pas
bien son interrogatoire. Je lui glisse des questions depuis ma « cachette ».
- Demande-lui si elle a peur.
La réponse est oui
Je lance encore plusieurs questions que Maryse lui
transmet :
- Quest-ce qui lui fait peur ?
Là, Magali ne
sait pas répondre, elle ne peut mettre des mots les uns après les autres, elle tremble,
elle hoquette.
Je cherche la
bonne question.
- Est-ce quelle a peur quand quelquun vient dans sa
chambre ?
- Ouiiiii !
- De qui elle a peur ?
Là encore,
silence radio sur les réponses, et sirènes dalarme dans la voix. Je décide de procéder par élimination :
- Qui vient la voir dans sa chambre ?
Toujours les sanglots
pour réponse.
- Est-ce que cest sa maman ?
- Noooon ! crie Magali.
- Est-ce que cest son papa qui vient dans sa chambre ?
- Ouiiiii !
Et là, ce sont des
hurlements terribles, les pleurs sont encore plus violents.
- Est-ce quelle a peur quand son papa vient dans la
chambre ?
Encore un
« oui », qui emmène la petite fille au comble de la douleur. Je voudrais
avoir toutes les explications, je voudrais continuer, mais Maryse stoppe tout.
- Laisse là, maintenant, laisse-la tranquille !
Alors, avec la
tendresse des deux femmes, Magali, petit à petit, retrouve un calme incertain, puis finit
par sendormir, dépuisement.
La discussion fut
remise au lendemain entre les grandes personnes. Nous étions tous sous le choc. Mais le
lendemain, lavancée ne fut pas formidable, ni le jour suivant, car Maryse ne
voulait pas en parler sans preuves, et nous vîmes le dimanche arriver avec un serrement
au cur, et la petite Magali partir gaiement dans les bras de son papa, comme si de
rien nétait.
Cette gaieté de la
petite fille nous fit douter, et javoue que moi aussi, lobstacle me faisait
reculer. Mais quelques jours après, la vague étant passée, je me mis à réfléchir et
à agir posément, calmement. Je demandai conseil à mon médecin, qui me recommanda de
demander à Magali de dessiner sa maison, son papa, sa maman, à lécole, et de
montrer le dessin à la maîtresse. En la mettant dans la confidence, nous aurions là de
premiers éléments à montrer à déventuels enquêteurs, si les dessins faisaient
ressortir quelque chose danormal. Ensuite, le médecin me recommanda de dire à ma
femme, puisque Magali ne supportait pas quun homme entrât dans la salle de bains,
de bien observer les organes génitaux de la petite fille, et, au cas où elle aurait le
moindre doute, quelle lui téléphone, pour quelle vienne en urgence constater
la chose, déterminer sil sagissait dune irritation normale ou
dattouchements. Ce document permettrait alors de porter plainte.
Magali revint nous voir
assez vite, pour passer un nouveau week-end chez nous. Après son départ, et à
lheure de notre coucher, Maryse, à qui javais transmis les explications du
médecin dès que je les avais reçues, me fit, dun ton alarmant, dune voix
stressée, une confession qui me dressa les cheveux sur la tête :
- Tu sais, jai donné son bain à Magali
- Oui, et ?
- Et alors, sur sa minette, jai vu plein de rougeurs.
- Comment des rougeurs ? Quelles rougeurs ?
- Ben, on naurait pas dit que cétait irrité par les
vêtements, cétait autre chose, je ne sais pas
- Et tu ne mas rien dit ?
- Ben non, jétais pas sûre.
- Mais je tai pourtant dit que si tu avais le moindre doute, il
fallait appeler le médecin ! Pourquoi tu las pas fait, enfin ?
- Je te dis, jen sais rien
Suivirent alors des
justifications qui nen étaient pas. Jinsistai lourdement pour que lors de son
prochain passage, Maryse observe cela à nouveau, quitte à ce que jentre moi-même
dans la salle de bains pour vérifier.
- Fais pas ça, ça va la terroriser !
- Alors, promets-moi que tu le feras !
Elle promit. Mais
le fait est que nous neûmes plus jamais le « loisir » dobserver
cela. Je ne me souviens plus du pourquoi. Il me semble, mais je crains de mavancer,
que Maryse ne baigna plus la petite, pour éviter davoir à lexaminer. Mais
cette affirmation nengage que moi.
Le lendemain de cette triste confession, je men ouvris
à mon médecin, qui sen affligea comme moi, et me conseilla davoir recours
aux conseils dun avocat. Celui que je consultai très peu de temps après
mapprit que pour quune plainte soit valable dans ce cadre précis, il fallait
quelle émane dun membre direct de la famille. Que je nétais pas membre
direct, mais pièce rapportée, et que si je voulais tout de même porter plainte, avec
une chance dêtre entendu, il fallait que jaie avec moi deux personnes ayant
un lien direct avec la famille.
Je nétais
pas dans les meilleurs termes avec ma belle-mère, et lui parler dun tel soucis,
englobant sa fille (la sur de Maryse) et sa petite-fille, nallait certainement
pas la rendre plus aimable à mon endroit. Mais comme je navais rien à perdre, et
que je ne pouvais me taire, je la contactai, ainsi que le frère de Maryse, en qui
javais et ai toujours toute confiance.
Le dialogue avec ma
belle-mère me laissa pantois. Car elle me répondit :
« Oui, je crois quil se passe quelque chose comme ce que
tu dis, avec cette petite fille ; je pense comme toi. » Je lui ai demandé si
elle avait vu des détails, quels signes lui avaient fait penser cela, elle ma répondu
« non, non, aucun ».
Que ma belle-mère
devienne une alliée dans ces circonstances fut une grande et bonne surprise. Je lui
parlai de mon entrevue avec lavocat, en lui laissant déduire que puisquelle
était membre direct de la famille, elle pouvait agir, elle.
Mais je déchantai
vite, car rien narrivait dans ce sens.
Mon beau-frère,
qui était tombé des nues lorsque je lui avais parlé de cette affaire, avait reçu chez
lui la petite Magali ensuite, et mavait rappelé en me disant que javais
raison pour ce qui était de son comportement très étrange, tout à fait
incompréhensible en présence des hommes, et de lui-même.
Mais rien ne se mettait
en route, on attendait, sans savoir quoi, on nétait pas sûr, cétait
« laction dans le silence ». Révolté de tant de froideur face à un
cas tel que celui-là, jen parlai encore à Maryse, en lui demandant de téléphoner
à sa sur, la maman de Magali, et de lui expliquer les faits. Le compte rendu que
jeus de leur conversation reste extrêmement flou :
- Elle a été étonnée, elle ne croit pas que ce soit possible.
- Quelle vérifie, alors, quelle demande à la maîtresse
décole de faire faire des dessins à Magali !
Mais rien ne fut
entrepris.
Je savais que le
silence était une règle dor dans la famille de Maryse. Et je lavais
dangereusement enfreint, pour rien. Je nallais pas mattirer les grâces de la
famille, mais cétait une perte négligeable. Mon beau-frère est le seul pour qui
jai gardé toute mon estime, car lui na vu quun comportement, il
na pas eu autant de signes visibles que Maryse et moi.
Jai baissé
les bras. Javais le sentiment, selon la loi, davoir fait tout ce que
javais pu pour la petite Magali. Mais aujourdhui, il me reste le sentiment
dune profonde injustice, dune totale indifférence pour le malheur dun
enfant, car il était évident que Magali avait un gros problème. Même si ce problème
navait pas été des attouchements, il est évident que cela aurait au moins
mérité une attention particulière, et la visite dun psy pour enfants, organisée
par les parents, ou les grands-parents. Mais il nen a rien été.
Et je me suis
demandé ensuite si, là-dedans, il ny avait pas une réponse possible, un pourquoi
à tout ce qui nous est arrivé avec notre couple, à Maryse et moi. Et avec nos enfants.
A bien réfléchir,
nous avons là la grand-mère de lenfant, qui se rend compte, sans aucun signe
visible, selon ses dires, que sa petite-fille subit des attouchements. Pour quelle
voie cela à des petits riens, il faut quelle ait déjà rencontré cela quelque
part, et de préférence tout près delle.
Pour que sa fibre
maternelle soit étouffée au point de se taire, il faut que cela soit déjà arrivé dans
son entourage, et que quelquun de suffisamment fort et proche delle
affectivement lui ait interdit den parler.
Je soumis cette
hypothèse, qui peut, toujours aujourd'hui, n'être quune hypothèse, et non une
affirmation, à Maryse, en pensant que çavait peut-être été elle, la petite
fille maltraitée, et je vis quelle nen avait aucun souvenir. Si de tels
événements ont bien eu lieu, était-elle trop petite pour sen souvenir
maintenant ?
Alors, ai-je
rêvé ? Franchement, je le souhaite, et jespère que Magali na pas vécu
tout cela, jespère que je nai fait que fabuler, en même temps que ma belle-mère.
Mais jen doute fortement. Et je me dis que si Maryse a subi cela, cest
peut-être ce qui fait quelle ne peut pas aimer un homme. Et que lamour
dun homme est inacceptable.
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